OBSTACLES II
vivement à ma venue, déclaraient qu'à moins de parler anglais, je ne me mettrais pas en contact avec le peuple américain lui-même, mais seulement avec certains auditoires sélect. Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet obstacle de la langue. Ceux que je désirais atteindre, c'était la foule des auditeurs, tels qu'on les voit mêlés dans les réunions où s'assemblent tous les éléments d'une population. A Paris, quelques amis d'une extrême prudence me disaient: «surtout ne vous laissez pas aller à parler anglais en public, vous vous rendriez ridicule». Des lettres de Genève m'avertissaient dans le même sens. Je crus mieux de déférer au désir de ceux qui m'écrivaient: «Parlez-nous anglais, si pauvres que soient vos moyens en cette langue, pourvu que vous vous fassiez comprendre. » Et je continuai à me jeter dans l'anglais à corps perdu. Comme je me débattais en des difficultés sans cesse renaissantes, je reçus la visite de l'acteur Delorme, du Théâtre
12 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE
de la Renaissance. Il venait m*offrir des leçons de diction en français, comme il en avait donné à beaucoup de mes collègues de l'Eglise protestante et catholique. Je lui dis : « Rétro Satanas!» et lui citai la parole de Gœthe: « Oui, un comédien peut donner des leçons à un pasteur, si le pasteur est lui-même un comédien. » Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma réception, il dit quelques mots en anglais : — Vous savez l'anglais, lui dis-je. — Non seulement je sais l'anglais, mais j'ai joué Shakespeare aux Etats-Unis. — Alors vous êtes l'homme qu'il me faut, lui déclarai -je, en le ramenant dans mon bureau. Séance tenante il me donna la première leçon d'improvisation anglaise. Il m'habitua à la prononciation des mots, tel que le comporte le discours public. Et pendant les vacances, à la campagne, nous eûmes ensemble des séances de travail qui durèrent du matin jusqu'au soir et pendant lesquelles j'adressais à mon infatigable et scrupuleux auditeur^ des conférences, sermons.
OBSTACLES l3
speeches de toute nature, m'efforçant de faire passer d'une langue dans Tautre le répertoire total de mes idées. Dans mes moments de loisir, je me parlais anglais à moi-même, et je finis par penser en anglais.
ou JOHN WANAMAKER INTERVIENT
Vers le mois de juin 1908, je reçus, un matin, un petit bleu signé John Wanamaker et me demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une écriture décidée, aux caractères nerveux et concis. Je savais deux choses seulement du signataire: la première, qu'il était un des plus grands négociants américains; la seconde, qu'il aimait beaucoup mon livre: «La Vie Simple, » et en avait distribué d'innombrables volumes. J'allai le trouver; hélas! nous ne pûmes causer. Ni son français ni mon anglais ne suffisaient. Et
où JOHN WANAMAKER INTERVIENT l5
pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette fois nous pûmes avoir une conversation suivie en anglais.
Personne ne me fut plus utile, que John Wanamaker, à partir du moment où mon voyage se trouva décidé, li me donna tous les conseils et toutes les explications préalables nécessaires et m'invita à venir demeurer à sa campagne de Lindenhurst, durant la première quinzaine de mon séjour en Amérique, afia d'y faire mon acclimatation. Il visita successivement ma famille et mon église, leur promettant de prendre soin du pasteur et du père de famille et de me renvoyer en France, sain et sauf, ce qu'il s'appliqua plus tard à tenir scrupuleusement.
Je m'embarquai sur « La Lorraine », le 10 septembre 1904, emmenant M. X. Kœnig, pour me servir de compagnon et de secrétaire pendant le voyage. Dans ma cabine, parmi les lettres et
l6 VERS LE CŒUR DE L AMÉRIQUE
télégrammes de France qui me souhaitaient un bon voyage; je trouvai un cablogramme d'Amérique signé : John Wanamaker, et conçu en ces termes: « America welcomes you ! »
ItJ
Dès le premier jour, je rencontrai à bord M'" L. P. Morton, ancien ambassadeur des Etats- Unis à Paris, et sa famille. Nous nous connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l'aise, en de longues causeries, nous entretenir du pays où j'allais pour la première fois.
Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d'œuvre de confort. Ce qui me
l3 VERS LE CŒUR DE L* AMÉRIQUE
frappa le plus, c'est ce fait qu'un semblable bateau part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions sociales et même toutes les questions humaines.
D'abord, il promène par l'Océan, nos divisions de classes. Elles sont admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de première avec leur poHt séparé par une barrière des cabines de deuxième ; puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe désignés sous le nom d'émigrants. Les officiers et les matelots du bord représentent l'armée en ses couches diverses. Le personnel de service masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers, boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des travailleurs.
J'eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce peuple nombreux d'émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur départ de la patrie, leurs espérances.
Sept grands jours en mer, sans autre occupation que celle d'aller et de venir. Quelle moisson de renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les hommes, avec tous ! Pourquoi ne Tai-je pas fait ? C'est bien simple. Mon estomac ne s*est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon cœur. Dès l'instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de couleur grisâtre et verdâtre m'envahit dès le deuxième jour et ne se mit à diminuer qu'au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une découverte horrifique : f avais oublié mon anglais. C'est à peine si je trouvais mes mots pour m'expliquer en ma langue coutumière. Quelques termes allemands, semblables à celui de Katzenjammery flottaient dans le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement déménagé. D'anglais, plus trace !
20 VliRS LE CŒUR DE L AMERIQUE
Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes les figures s'éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent à Tentrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes, les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme dans ce chant.
Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l'idée ne leur viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi ?...
Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante, le navire nous em-
porte; nous, nos âmes et nos destinées; nos vices et nos vertus. Nous sommes momentanément groupés ; mais nous restons séparés. Au fond; nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air, qu'une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes flotS; et qu'ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d'entrer au port de la Cité fraternelle.
La nuit venue; je m'en fus tout seul à l'avant du bateau, sous les étoiles. Là, on se sent mar-
cher. Il semble qu*un grand aigle vous a pris sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de Tair. Tout votre corps est mouvement; toute votre âme, aspiration.
Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour nous ? Demain blanchiront à l'horizon les rives américaines. Quels hommes y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous?
Et^ pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air, je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus.
Mais, tout à coup, en pleine joie d'aborder bientôt, une angoisse affreuse m'étreint le cœur : je songe à mon anglais, et j*entends une voix moqueuse me dire : « Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se demanderont : « Quelle langue parle cet homme?»