ROMANTIQUE
Le mysticisme naturiste dont nous avons suivi les étapes à travers les siècles et contemplé l'épanouissement dans l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau reçoit de ses origines même, telles que nous les avons constatées, une coloration essentielle qui est celle de la passion amoureuse. N'est-ce pas cette coloration que nous avons ['econnue dans Platon et dans l'évolution romanesque au :ours du moyen âge ? N'est-ce pas elle encore qu'on ^etrouve, atténuée sans nul doute et modérée par des élé- Tients rationnels ou prudemment ascétiques, mais bien •econnaissable malgré tout dans la mystique chrétienne les mômes siècles de foi ? N'est-ce pas elle enfin qui, de ;ette mystique chrétienne, aussitôt que les rêveurs par empérament parviennent à s'émanciper des surveillances )u sanctions de l'Église romaine, — se dégagea nouveau, lans l'illuminisme du xvi'' siècle et dans le Quiétisme du
Je l'ai précédemment rappelé, la doctrine chrétienne mseigna que les impulsions erotiques non contenues par me ferme maîtrise de soi dans le cadre façonné par l'ex- )érience sociale de nos races et par leur morale religieuse
— le cadre du mariage monogame et quasi-indissoluble,
— que de telles impulsions erotiques étaient l'œuvre d'un rentateur, aux visées antisociales, aux intentions de malaisance et de ruine, tout à la fois pour le salut individuel les âmes et pour l'ordre dans la cité chrétienne. — Or
le mysticisme naturiste, sous ses formes les plus récentes, vient non seulement ébranler, mais renverser de fond en comble une barrière si sagement opposée aux aveugles impulsions de l'instinct. Au lieu de dire que la passion illicite est en nous la voix du Démon, éternel révolté contre ks prescriptions divines salutaires, il répète sur tous les tons, — dans les formes les plus insidieuses ou les plus détournées, aussi bien que les plus ouvertes ou les plus intrépides : — « La passion est la voix de Dieu dans le « cœur de l'homme, quel qu'en soit l'objet, cet objet fût-il, « de ceux que les plus antiques règlements sociaux lui « interdisent, appuyées sur l'expérience des âges ! » Et l'inceste, par exemple n'a-t-il pas exercé une sorte de fascination singulière sur quelques romantiques ou préromantiques de marque, tels que Diderot, Chateaubriand, Byron, Barbey d'Aurevilly ? — Mais ces indications, trop abstraites sans doute et trop générales sous leur formule théorique, seront plus facilement saisies dans les exemples divers que je vais maintenant proposer à la réflexion de mes lecteurs.
1^ — i/enseignement des premiers romantiques
Le mysticisme passionnel, — la passion considérée comme la voix de Dieu dans notre cœur, quelque prohibition sociale qui se dresse entre les passionnés, — cette suggestion si flatteuse aux plus centrales propensions de l'être humain est encore latente et comme sous-entendue dans Rousseau. Il fait profession de détester l'adultère, s'il excuse très volontiers la séduction des jeunes filles. Il cherche à entourer de toutes les circonstances atténuantes l'entreprise, assez odieuse au fond, de son Saint-Preux. Mais déjà celui-ci informe M'"^ d'Etange, — cette fille mineure qu'il va séduire en se cachant de ses parents, — qu'un éternel arrêt du Ciel les deslinarun pour l'autre, que
'est la première, la seule loi qu'il leur convienne de uivre. Quand il la tentera de nouveau, femme mariée, [ans la scène fameuse des rochers de Meillerie, il lui épétera que seul il était né pour elle, et Rousseau indiquera lar une note à cet endroit que le Platonisme, — qui nseigna, nous l'avons vu, l'origine métaphysique des imours terrestres, — sera toujours la philosophie chère lUx amants. Et pour cause.
Pourtant son roman demeure incertain ou même conradictoire dans ses fugitives suggestions de mysticisme lassionnel : il redoute l'opinion chrétienne qui est encore )uissante à son époque et qui conserve toute sa méfiance, ouïe sa sévérité à l'égard de la passion illicite. Saint- ^reux n'ignore pas qu'il a encouru la peine de mort, selon es lois du temps, par le rôle de suborneur qu'il n'a pas ;raint de jouer. C'est pourquoi, dans maint passage de a Julie, les insinuations que je viens de rappeler se trouvent contredites ou corrigées par des préceptes de morale ationnelle. Par malheur, les premières devaient connaître ine fortune plus durable que les autres. Les innombrables lisciples du maître ont retenu, pour les développer bien [avantage encore, ses conseils de liberté ou même de icence : ils out négligé de plus en plus avec le temps ses jrescriptions de sagesse.
Gœthe fut un fervent de Rousseau dans sa jeunesse ;omme tous ses émules en ce mouvement littéraire et noral, si romantique en son essence, que l'Allemagne lésignepar le nom de Sturm undDrang ou de période des génies ; et Werther est devenu le premier continuateur iminent de Saint-Preux. On sait l'indulgence, l'enthouliasme même dont la passion adultère du jeune bourgeois sn habit bleu et en gilet jaune est l'objet de la part du 'omancier qui s'identifie par la pensée avec son héros, en iouvenir de son aventure de Wetzlar. On sait encore (ue l'amoureux de Charlotte, après avoir cherché dans
Seillière. — Socialisme rationnel. 4
la carrière diplomatique une diversion à ses désirs contrariés, abandonne bientôt cette carrière, sur quelques froissement d'amour-propre, pour aller se dévorer de nouveau, dans l'inaction, au voisinage de la belle enfant, désormais mariée et fidèle à son Albert. — L'appel discret et voilé aux droits de la passion n'est pas absent de la première partie du roman ; mais il parle haut surtout dans la seconde, avec les épisodes fameux du fou par amour, du meurtrier par amour, les longues citations d'Ossian ; sortes de cantiques au Dieu-Nature, législateur supposé des premiers âges du globe et envisagé comme le protecteur des amours interdites par les plus récentes disciplines sociales. Le héros deGœthe descend ainsi très rapidement la pente fatale qui, devant les résistances vertueuses que lui oppose la nouvelle Julie, le conduira plus loin que Saint-Preux, son inspirateur, c'est-à-dire jusqu'au remède violent du trépas volontaire. Ses forces nerveuses s'épuisent : son égarement s'accentue ; il meurt enfin de sa propre main parce que sa Julie ne meurt pas, comme celle de Rousseau, dans un accident opportun.
Werther sait et écrit que son état rappelle celui des malheureux que le mysticisme chrétien disait possédés par l'esprit malin. Mais il n'accepte guère cette interprétation pour sa part et préfère rapporter son entraînement coupable à quelque secrète impulsion divine. Qu'on relise plutôt les phrases confuses qu'il jette sur le papier à la date du 15 novembre 1772 : « Le Fils de Dieu n'a-t-il pas « enseigné lui-même dans l'Ecriture que ceux-là seront « auprès de Lui que le Père Lui aura donnés. Et si je ne « Lui fus pas donné ? Si le Père veut me garder pour Lui- « même, ainsi que mon cœur me le dit? Je t'en prie, « insiste-il en s' adressant à l'ami qui doit prendre connais- « sance de ces pages intimes, je t'en prie, ne vois pas unei « plaisanterie dans ces naïves paroles, car c'est mon âme" « tout entière que je répands, avec cet aveu, devant toi ' »
LE iMYSTICISME DANS LA LITTÉRATURE 4S
Un pareil texte n'est-il pas inspiré par le mysticisme passionnel, sans que peut-être celui qui le rédigea s'en soit rendu bien compte ?
Disons quelques mots de Chateaubriand, catholique de velléité plutôt que de fait et qui avait débuté, comme on le sait, par l'admiration passionnée de Rousseau. Son premier ouvrage, l'Essai sur les Révolutions, porte de cet enthousiasme des traces évidentes, et aussi l'épopée romanesque àesNatchez qu'il écrivit avant de revenir, au moins de façon émotive et sentimentale, à la religion de ses pères. De cette épopée, toute rousseauiste, il détacha presqu'aussitôt, pour le donner au public, l'épisode célèbre qui porta le titre de Reîié. Il ne la publia, dans son ensemble, que vingt-cinq ans plus tard et sans qu'on puisse connaître avec précision ce qu'il jugea opportun d'y corriger à ce moment. Mais quoi qu'il en soit des relouches qu'il a subies, Re?ié, le héros des Natchez (qui Fut le portrait de l'auteur comme Saint-Preux et Werther avaient été ceux de Rousseau et de Goethe), René s'explique à lui-même ses étranges, ses instables et coupables imours par une sorte d'impulsion mystique dont il est difficile de discerner s'il la considère comme démoniaque, — în chrétien, — ou comme divine, en adepte du mystiîisme passionnel nouveau.
Parfois, nous expose-t-il en effet, dans un magnifique angage, parfois son cœur, semblable à un soupirail de 'enfer, exhale des flammes avides et privées d'aliment, )ien qu'elles aient en elles assez d'ardeur pour dévorer au )esoin la création toute entière sans se trouver rassasiées ! Jn invincible attrait lui soumet alors les âmes féminines |ui ne sauraient échapper à l'amour qu'elles seront inca- )ables de satisfaire en lui. Aussi, tenté par l'énigme de a destinée surhumaine, René croit-il devoir revenir aux nterprétations de Werther. Il se suppose bénéficiaire xclusif d'un décret céleste qui ferait à la fois son supphce
et son génie, ses tortures et ses triomphes passionnels, insuffisants à le soulager : ce C'est toi, Etre suprême, « prononce- 1- il alors avec un orgueil qui garde bien « l'accent de Jean-Jacques, c'est toi qui me créas, tel que « je suis, et toi seul peux me comprendre. »
Donnons enfin un instant d'attention à Byron qui goûta Rousseau, admira Chateaubriand et leur ressembla quelque peu avant d'influer grandement à son tour sur révolution de la morale romantique en Europe. Bien qu'il se soit, sans répugnance, assimilé parfois à un démon; bien qu'il ait donné volontiers des traits sataniques à ses personnages ; bien qu'il ait choisi Don Juan (le classique signataire d'un pacte formel pour la puissance terrestre et temporaire au prix de la damnation éternelle), afin d'en faire son porte-parole dans son poème le plus ample et le plus nuancé, on ne saurait dire qu'il réalise le type du mystique diabolique, tel que l'a conçu et compris le moyen âge chrétien, tel que l'évoqua le Faust de Marlowe, par exemple. Non, le Faust de Gœthe venait de montrer déjà que l'homme romantique moderne n'accepte plus, pour appuyer son impérialisme vital, une convention de futur esclavage infernal. Elle serait beaucoup trop pesante à son orgueil. Comme le Saint-Preux de Rousseau, comme le Werther de Gœthe et comme le René de Chateaubriand, les héros de Byron, Conrad, Lara, Manfred prétendent demeurer les protégés, presque les favoris de Dieu tout en pactisant avec le Démon sous l'influence de l'impulsion passionnelle ou de la nostalgie névropathique. En cela, ils se révèlent bien, eux aussi, les continuateurs des mystiques chrétiens dévoyés du Quiétisme et du Rousseauisme. I