‹ Vers le socialisme rationnelChapitre 12 sur 26 · DELPHINE » ET LA MORALE DE LA SPONTANÉITÉ · texte numérisé non relu

DELPHINE » ET LA MORALE DE LA SPONTANÉITÉ

Ecoutons maintenant une genevoise d'origine comme Jean-Jacques, Germaine Necker, devenue, par son mariage,

la baronne de Staël et qui fut, surtout dans sa jeunesse, une très fervente adepte de Rousseau. Le premier écrit sorti de sa plume féconde, les Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J . Rousseau, commentèrent les leçons passionnelles de la Nouvelle Héloïse, nourriture spirituelle ie son adolescence, et renouvelèrent le Platonisme en donnant FAmour comme le plus sûr conseiller de vertu. 3Iais 'étudierai plutôt ses idées sur la morale affective dans ine œuvre de psychologie très fine, où elle a mis peutitre plus d'elle-même que dans tout autre de ses écrits ; je k^eux parler de son très attachant roman de Delphine. On j rencontre un spécieux exposé de la morale de la spon- 'anéité, cette morale peu chrétienne qui sortit de la mysique quiétiste pour une part et recommande de se fier, Dour bien agir, aux impulsions spontanées de la Nature. L'héroïne de M""* de Staël — qui a dessiné très visiblenent cette héroïne à sa ressemblance, — est une jeune ,'euve de la haute société parisienne, Delphine d'Albemar, lont la spontanéité forme la règle de conduite. Elle est l'ailleurs faite à souhait pour recommander une pareille norale à ceux qui en contemplent les fruits dans sa perionne. Si, en effet, elle calcule de façon insuffisante l'im- )ression que sa conduite inconsidérée peut parfois proluire sur son entourage, en revanche le charme qui émane le cette femme gracieuse est très capable de rendre plus limables encore les premiers mouvements, les inclinaisons nvolontaires auxquelles on la voit s'abandonner sans conrainte. Loin de rechercher les suffrages du grand nombre sn usant des ménagements qui ont pour but de nous conilier ces suffrages. M'"'' d'Albemar serait plutôt tentée de uger que l'approbation des indifférents flétrit quelque peu e qu'il y a de plus pur dans la vertu et que le plaisir irocuré par une telle adhésion finit par gâter ce que rP" de Staël nomme les mouvements siînples et irréfléchis l'une bonne nature. Est-il rien de mieux à faire que de se

laisser dominer et conduire par ses qualités naturelles comme on le serait par des passions, lorsque ces propensions instinctives s'appellent la bonté, la générosité, la confiance ?

Delphine se voit encourager dans cette attitude en face des problèmes de la vie par un autre personnage du roman, encore plus décidé qu'elle-même dans son adhésion à la psychologie rousseauiste. Il s'agit d'un gentilhomme protestant du midi de la France, M. de Lebensei, qui s'est bien fort éloigné des convictions de Calvin sur le péché d'origine, puisqu'il enseigne ouvertement que la religion du Christ nous a trompés en nous représentant la douleur comme le moyen le plus efficace de notre perfectionnement moral. A son avis, la Nature, — c'est-à-dire le vague Dieu de la religion naturiste, — marque des intentions tout autres à l'égard de ses créatures. Vers tout ce qui est 6ow, vers tout ce qui est bien^ elle conduit l'homme /?ar l'attrait ou par le penchant le plus doux. Oui, selon cet ami de Delphine, notre personnalité morale tout entière, disons mieux, Vimpulsion même de notre sang^ en d'autres termes tout ce qui réside en nous à! involontaire et de spontané ne nous entraîne que vers les devoirs de la vertu!

La Divinité, poursuit ce rousseauiste (plus décidé que Rousseau en personne dans l'optimisme psychologique), la Divinité a voulu que tout nous fût facile et agréable pour le soutien de notre existence matérielle. — Et l'on se demande déjà où il a pu puiser les motifs d'une conviction si contraire aux faits les plus patents, car c'est bien plutôt la prescription biblique : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », qui résume la condition de l'homme en ce qui touche à ses besoins matériels. — Mais le conseiller de Delphine ne s'arrête pas en si beau chemin. Eh quoi, reprend-il sur le ton le plus impérieux, cette même Divinité, si prévoyante à l'égard de notre nature physique, aurait mis cependant notre nature morale en

opposition avec la vertu qu'elle nous ordonnait de pratiquer? C'est impossible ! Non, certes, il n'en est rien et les hommes ont dij se soumettre aux législations les plus bizarres pour tromper en eux le dessein de la Providence et pour nous donner le spectacle attristant qu'ils nous présentent aujourd'hui par leurs désaccords. — 11 est vrai qu'une pareille tranquillité dans le paradoxe mystique, dans la négation de toute expérience vitale effraye M^^d'AIbémar au premier abord. Mais cette opinion, si peu sage, ayant le mérite de la confirmer dans ses dispositions d'esprit les plus chères et les plus invétérées, elle ne laisse pas d'y donner adhésion sans trop de peine. Plus que jamais, elle obéira désormais à ses impulsions ou à ses penchants puisque la voix de la Nature se confond en nous avec celle de la Providence qui est aussi la voix de Dieu. — Elle aura bientôt l'occasion d'appliquer, à son détriment, ces trop faciles principes.

Cette femme charmante et infortunée rencontre en effet un précepteur de mysticime passionnel beaucoup plus intéressé et plus pressant que Lebensei dans la personne de son très ardent amoureux, Léonce de Mondoville. Celuici a demandé sa main naguère, mais de noires machinations préparées contre eux dans leur entourage ont conduit le jeune homme à épouser une autre femme par dépit. Eclairé bientôt sur les intrigues et les mensonges qui l'ont séparé de Delphine, il lui revient avec toute la fougue du désir frustré dans ses espérances et quoiqu'il soit désormais séparé d'elle par les prescriptions de la conscience et du devoir, de la morale et de la loi. Aucun de ces obstacles ne l'arrêtera cependant et voici les arguments par lesquels il cherche à entraîner vers lui M°"^ d'x4.1bémar, tout en usant à dessein du langage dont elle s'est servi souvent pour se persuader qu'elle restait dans la bonne voie en pratiquant la morale de la spontanéité. « Quand notre corps « frémit, dit-il, à l'approche de quelque mal, n'est-ce pas

oO VERS LE SOCIALISME RATIONNEL

« que la Nature veut avertir l'individu contre la douleur « qui le menace? Comment donc supposer qu'un instinct « moins puissant, moins infaillible même nous ait été donné « quand nous marchons à des peines capables de faire « souSrir notre âme. Si la mienne, ajoute ce sophiste sans « scrupules, se bouleverse à l'idée de te perdre, dois-je « me résigner à ce sacrifice? Non, non, Delphine ! Je « sais ce que les moralistes les plus sévères ont exigé de « l'homme, mais lorsqu'une Puissance incojinue met dans « mon cœur le besoin de te revoir encore, cette Puissance, « de quel que nom que ^î< /a nommes, défend impérieusement « que je me sépare de toi !

Eh oui , tout est dans le nom que l'on conviendra de donner à cette Puissance inconnue et dans les dispositions dont on la supposera pour nous animée. Léonce se garde de la désigner clairement; mais les Chrétiens l'appelèrent sans hésiter diabolique quand elle pousse un époux à déserter le foyer conjugal; les Quiétistes à mots couverts, et encore plus hardiment les disciples de Rousseau ont décidé de la nommer divine, commandât-elle des actes réprouvés par l'opinion ou par la loi. Telle est la différence morale et sociale essentielle entre les deux religions qui se disputent encore autour de nous les esprits et les cœurs, le Christianisme rationel et le mysticisme naturiste, — ce dernier sous sa forme la plus récente qui est le rousseauisme romantique.

Léonce de Mondoville fait donc appel au <.< cœur » de Delphine pour l'entraîner sur ses pas, parce qu'il croit en pouvoir espérer une réponse favorable à ses appétits, connaissant toute la confiance que la jeune veuve a placé dans les impulsions de ce faible cœur : « Interroge ton « cœur, lui écrit le séducteur avisé. Il t'entraîne vers moi. « C'est la Nature, c'est ton amant qui te parlent. Ecoute « ces Puissances protectrices de ta destinée ». La puissance tentatrice est donc bien ici présentée comme une puis-

LE MYSTICISME DANS LA LITTÉBATURE 5i

sance tutélaire, et non plus hostile ou perfide à la façon de l'esprit malin dans le Christianisme. Aussi Delphine fera-t-elle chorus et coinmentera-t-elle à son tour en ces termes frappants la complaisance qu'elle apporte à encourager des feux criminels : « Je n'aurais pas été un être « sensible et vrai si je ne m'étais pas sentie résolue dans « cet instant à donner ma vie à celui dont la présence « venait de me faire goûter de telles délices !!! Je priai Dieu « longtemps. Je n avais rien dans rame que je craignisse « de lui confier... Ces récompenses célestes qu'on éprouve « au fond du cœur quand on se livre à quelque généreux « dessein, je crois les goûter quand Léonce me parle, etc.. » J'arrête ici des citations peut-être trop prolongées déjà. Du moins auront-elles permis de distinguer plus nettement ce que j'entends par le mysticisme passionnel dans lequel je vois l'une des grandes innovations, ou plutôt rénovations, de la religion naturiste, qui, sous sa forme rousseauiste ou romantique, est devenue si évidemment celle de notre époque.

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