GEORGE SAND ET SON AVENTURE VÉNITIENNE
Une génération s'écoule cependant et voici surgir à l'horizon de la littérature une des plus audacieuses élahoratrices du mysticisme passionnel qui fut aussi l'un des plus robustes talents du xix^ siècle. Venons à cette femme de virile intelligence qui s'est illustrée sous le pseudonyme de George Sand. — Le mysticisme passionnel se manifeste avec ardeur, — bien qu'avec quelque reste de ménagements pour une opinion encore hésitante, — dans les premiers romans sortis de sa plume, Indiana, ou Valentine. Puis le magnifique poème en prose qu'elle écrivit sous le titre de Lélia fut une sorte de rétractation de ce mysticisme trop confiant, à la suite de ses premières déceptions amoureuses. Et pourtant, prononcées sur un
certain ton, les rétractations ressemblent à des apologies quelquefois. Dans Léiia, l'accent restait si passionné que le livre fût applaudi par la même clientèle qui avait fait le succès de ses aînés.
Au surplus, les convictions initiales de la jeune femme se redressèrent en son âme avec une remarquable vigueur lorsqu'elle se fut éprise d'Alfred de Musset, au milieu de l'année 1833 et que leur célèbre aventure d'amour commença son orageuse carrière. C'est alors qu'elle écrivait à Sainte-Beuve, — son confident, presque son directeur spirituel de ce temps — pour rétracter avec empressement les rétractations de sa Lélia : « Il m'arrive souvent de « médire de l'amour, lui expliquait-elle, comme je fais de « mes plus saintes convictions aux heures où le Démon « m'assiège ». Et ce dernier mot est déjà bien hautement caractéristique puisqu'il suppose l'inversion totale des deux rôles que le Christianisme rationnel assigne au j Démon et à Dieu. La passion libre est proclamée « sainte » et le retour à la règle présenté comme une suggestion du Diable. « Je sais pourtant bien, continue-t-elle, qu'il n'y a « que l'Amour au monde de Beau et de Sacré... Je suis « énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de « Musset... Je suis heureuse .. Remerciez Dieu pour moi... « J'ai blasphémé la Nature et Dieu peut-être dans Léiia. . « Dieu, qui n'est pas méchant et qui n'a que faire de se ; « venger de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la « jeunesse du cœur et en me forçant d'avouer qu'il a mis « en nous des joies sublimes, etc. »
Pendant leur commun voyage en Italie, Musset se montre cependant volage et peu courtois par intervalles. Aussitôt, sa compagne, déjà détachée de lui, trouve en son ! cœur un renouveau de jeunesse pour s'éprendre du médecin qui soigne, à Venise, le grand poète de Rolla, malade à la suite de ses excès de tout genre. Alors, près \ du très peu littéraire D' Pietro Pagello, elle invoque
à nouveau le patronage de Dieu pour justifier sa passion subite : « Oui, proclame-t-elle dans une page d'admirable « éloquence, oui, je puis aimer encore. Ceux qui disent « que non en ont menti. // n'y a que Dieu qui puisse me « dire : Tu n'aimeras plus! Et je sens bien qu'il ne l'a « pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du « Ciel. Je ne voulais pas aimer encore. Tu m'y as forcée. « Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinée s'accomplisse! » Une telle invocation, destinée à couvrir une pareille légèreté, n'est-ellc pas significative?
Mais voici qui sera plus étonnant encore. Musset, le sceptique dandy de la veille, l'émule des « roués » du siècle précédent, affaibli par la maladie qu'il vient de subir, subjugué par la volonté ferme qu'il sent présente en cette femme de génie (son aînée de quelques années), Musset lui-même se dispose à s'incliner, au moins pour un emps, devant cette interprétation, toute divine, du caprice mprévu qui a soudain détourné de lui sa compagne de voyage : « Oh ! mon enfant, lui écrira-t-il de Paris oii il t( est revenu sans elle, souviens-toi de ce triste soir à x Venise oii tu m'as dit que tu avais un secret. C'est à un :( jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, :< c'est à un ami ! C'est la Providence qui changea tout-à- •f. coup l'homme à qui tu parlais... Oui, je le sens là! Je :( ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le Ciel x veut de nous? Peut-être suis-je destiné à te rendre t( encore une fois le repos? » Destinée qui s'accomplirait 3ar une reprise de leurs relations passionnelles, et c'est là îe qui devait arriver plus tard, en effet, mais sans nullement leur procurer le repos, bien au contraire. — En ittendant, le poète ajoute avec componction : « Que mon f amitié ne te soit jamais importune ! Respecte-la, cette < amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a ï de bon en moi. Pense à cela. C'est l'ouvrage de Dieu. Tu :< es le fil qui me rattache à Lui ».
Cependant George Sand s'est établie dans la maison du médecin Pagello et s'attarde à Venise tandis que son mari et ses enfants la réclament dans leur province de Berry. 1 Elle est toute à sa fantaisie nouvelle. Heureuse au surplus de trouver chez son amant de la veille une si complète résignation à son sort, elle l'encourage à persévérer dans son attitude de soumission aux décrets passionnels d'En- , haut : « Dieu lui-tyiême, lui écrit-elle avec solennité, ce « que tu appelles quelquefois ma chimère et ce que j'ap- « pelle mon Eternité, nest-ce pas un amour que fai « étreint dans tes bras^ avec plus de force que dans aucun « autre moment de ma vie? Hélas, que les choses de ce « monde sont menteuses et combien le cœur de l'homme « changerait s'il entendait la, voix de Dieu. Moi, je l'écoute, * « et il me semble que je l'entends ; et pendant ce temps- « là, les hommes crient: Horreur! Folie! Scandale! « Mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? Et pourquoi, ces « malédictions? De quoi serai-je encore accusée, etc?... » C'est que l'opinion parisienne, attentive aux faits et gestes de la jeune femme, dès lors célèbre, n'acceptait pas aussi facilement que Musset l'interprétation de ses successifs adultères par une expresse volonté de Dieu, Elle commentait parfois sans indulgence ce que la renommée commençait à colporter des incidents de Venise.
Voilà pourquoi sans doute George Sand ne se contenta pas de prêcher le mysticisme passionnel à Musset dans ses lettres particulières. Elle se préoccupa de convaincre aussi de son bon droit cette opinion exigeante qui se mêlait de la juger. Les romans qu'elle envoya d'Italie à la Revue des Deux Mondes portent tous l'empreinte de cette volonté intéressée de prosélytisme au prolit de la morale romantique, seule capable de la justifier aux yeux du monde. — Le pittoresque récit intitulé Leone Le oni nous montre le beau et dangereux Vénitien qui est le héros de l'aventure catéchisant en ces termes la jeune fille qu'il a
séduite, enlevée à ses parents, puis trompée, délaissée, et soumise à toutes les dégi'adations de la débauche : « Va, « c'est quelque chose que d'être aimée véritablement!... « Des milliers d'hommes meurent incomplets, sans avoir « connu ce honheur, pour aller le trouver, peut-être, dans (( le Ciel. Ah, quand Dieu nous accorde ici-bas ce senti- « ment profond, violent, ineffable, il ne faut plus, Juliette, ft espérer ou désirer le Paradis... Et qu'importe lorsque « nous trouvons sur nos pas cette extase, que ce soit dans « les bras d'un saint ou d'un réprouvé? »
Mais la prédication sera plus directe encore dans le roman fameux de Jacques qui plaide ouvertement le droit divin de la femme aux multiples amours. C'est en effet dans ces pages que le héros arrête sa jeune épouse^ sur le point de lui jurer un amour éternel, par la protestation que voici : « Non, non, tu ne sais pas, tu ne sais pas, « pauvre enfant, ce que tu vas faire !... Quelles promesses, « quels serments peuvent lier l'amour?... Ah! gardon s- « nous d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la « durée de notre bonheur est inscrite delà main de Dieu... « Ni toi, ni moi nous ne connaissons ce qu'a de force et « de durée en toi la faculté de l'enthousiasme qui, seule, « fait différer l'amour de l'amitié... L'amour est une « flamme plus subtile et plus sainte. C'est Dieu qui le « donne et qui le reprend! » Or, c'est d'un amour conjuguai, consacré par le prêtre et la loi pour l'éternité qu'il est ici question, notons-le bien ! Car le divorce avait été rayé du code à cette date.
La nouvelle mariée ne tarde pas à faire son profit de ces avertissements singuliers. Elle s'éprend, très peu de mois plus tard, d'un certain Octave plus jeune que son mari (qui a trente-cinq ans, quoiqu'il en paraisse vingtcinq à peine), mais, en revanche, très inférieur à Jacques par la valeur morale et par la portée de l'esprit. Le mari s'inclinera sans discuter, comme il l'a promis, devant ce
nouveau décret de la volonté divine. Il proclamera une fois de plus que nulle créature humaine n'étant capable de commander à Vamour^ nulle aussi n'est coupable de le ressentir ou de le perdre. Jacques s'éloignera donc pour laisser le champ libre devant la nouvelle impulsion passionnelle de la femme qui porte son nom. 11 fera mieux : à cette époque le divorce n'était point autorisé par nos lois. La fin du récit laissera donc entendre, à mots couverts, que le mari s'est tué de sa main pour permettre à sa jeune femme de contracter une nouvelle union légale avec Octave. Mais la volonté de Dieu sera-t-elle, au profit de ce dernier, moins précaire et moins capricieuse? — De telles leçons, présentées avec une persuasive éloquence — car Jacques est, au point de vue de la psychologie ot de la langue une des plus remarquable productions de son auteur — n'ont pas été perdues pour les générations ultérieures du rousseauisme ; et, l'influence de Sand étant devenue européenne, c'est un peu partout qu'ont fructifié les germes semés de sa main hardie.