TENTATIVES DE RÉACTION AVORTÉES
De telles conceptions morales trouvent encore autour de nous trop de partisans. Elles ont pourtant suscité déjà, dans la littérature française, et susciteront sans doute encore des réactions courageuses. Nous avons fêté ces deux dernières années le centenaire de deux écrivains de marque, Emile Augier et Octave Feuillet qui, sur la scène et dans le roman, ont protesté contre les outrances romantiques du mysticisme passionnel. — Tandis que Dumas fils portait sur le théâtre les doctrines de Sand, à qui l'attachait une affection presque filiale, et qu'il faisait applaudir ces doctrines dissolvantes grâce à son habileté technique et à son mordant esprit parisien, son rival Emile Augier élevait contre des suggestions peu saines la pro-
LE MYSTICISME DANS LA LITTliRATUnE 5*7
testalion du bon sens et de la discipline sociale. Dans Gabrielle^ il reprenait la situation de Jacques ; seulement, le mari de son héroïne, loin de laisser le champ libre aux amours mal inspirées de celle-ci. la ramène à son devoir et la sauve de ses entraînements par l'évocation pathétique des conséquences sociales que sa faute engendrerait pour les siens et par un appel à son cœur de mère.
Dans un autre de ses drames, Paiil Forestier, il a donné, sous une autre forme, la contrepartie du même roman de Georg-e Sand. Là, c'est l'épouse du peintre Forestier qui projette de se tuer afin d'aplanir tout obstacle devant la passion, ou même le mariage de son mari avec une autre femme. Par cette résolution héroïque, qui est découverte avant son accomplissement, elle reconquiert le cœur de l'inlidële. — Enfin, dans sa pièce sur le divorce, Madame Caverlet, Augier a mis en scène une Gabrielle qui céda jadis à la tentation de déserter le foyer conjugal, non sans ile sérieuses excuses, au surplus, car son mari est un iadigne personnage. Elle n'en sera pas moins contrainte par les événements ultérieurs à se reprocher amèrement cette complaisance à ses aspirations de bonheur. « Une « femme comme moi ne mérite pas la pitié, devra-t-elle « prononcer un jour devant ses enfants grandis et menacés « dans leur propre bonheur par la révélation de son passé ! « L'amour maternel aurait dû suffire à me défendre ! » Parce qu'elle n'a pas tout sacrifié en effet à l'avenir social de ses enfants, elle se croit justement condamnée à subir leur mépris sans se plaindre. « Hélas, pleure-t-elle à l'heure « de la crise que déroule sous nos yeux le drame, hélas, « toutes les âmes ne sont pas de force à sacrifier la pas- « sion au devoir ! » — Ce sont là de fermes accents dans lesquels le théâtre contemporain peut trouver des conseils de tenue morale. On voudrait voir un symptôme de cette évolution désirable dans la sympathie avec laquelle fut fêtée parmi nous la mémoire d'Augier, il y a deux ans.
Quant à Feuillet, au sein de la quatrième génération rousseauiste, son œuvre tout entière a été une protestation contre le mysticisme passionnel que la troisième avait travaillé à taire accepter par l'opinion. « On a découvert « il y a trente ans, disait-il au début de sa carrière par la « bouche de l'un de ses personnages, que la condition la « plus glorieuse pour un homme était celle de bâtard et « l'état le plus honorable pour une femme celui de gour- « gandine ou de Gothon de théâtre. Nos pères, qui préfé- « raient les enfants légitimes et les honnêtes femmes, se « sont trompés en cela comme en tout! » — Dans son drame de Dalila, il fait parler en ces termes un vieux musicien d'âme droite à un jeune artiste tenté par de romantiques amours : « Tu n'as qu'une façon de t'acquitter « envers Dieu. Il t'a prêté le génie, rends-lui la vertu. « Ceins tes reins en brave. Préserve avec soin ta virile « jeunesse. Un corps énervé ne recèle plus qu'un génie « fourbu. Ne pense pas, jeune homme, trouver une inspi- « ration sincère et durable dans les émotions du désordre, « dans la fougue des sens et dans l'exaspération maladive «( des passions. Le désir n'est point la force. Palestrina, « notre Moïse, Beethoven, notre Homère, Mozart, notre « Molière et notre Shakespeare à la fois n'étaient pas « seulement des grands hommes ; ils étaient des saints, « etc ».
Plus tard, par la voix d'un libre penseur décidé — le savant Gandrax qui figure dans le roman de Sibylle — il répétera que le mariage est la sauvegarde de l'espèce et le garant de la virilité du corps social. Où vont en effet les sociétés qui pratiquent, plus ou moins ouvertement, la polygamie, la pluralité des femmes? Elles périssent par les vices de la femme dont elles s'imprègent à la longue ; elles deviennent exagérément sensuelles et bientôt féroces en conséquence, car toutes les passions se tiennent et l'inconduite prépare la brutalité. Plus le mariage est res-
pecté chez un peuple, plus ce peuple se rapproche de l'idéal social qui est la force dans Tordre.
Enfin, plus tard encore, dans l'une de ses œuvres théâtrales, il a fait adresser par un mari à une femme de propensions romantiques cette admonestation sévère : K Vous attendiez, vous vouliez dans votre ménage les [< sentiments romanesques, les ivresses dramatiques dont :< les conversations du monde, les livres, le théâtre rem- :( plissent et enflamment l'imaginalion des femmes, si ( bien que les femmes finissent par y voir le fond et le :( but môme de l'existence. Eh bien, non, cet amour-là, x je ne vous l'ai pas pas donné. Je m'en serais bien gardé ( et je vais vous dire pourquoi. C'est que le mariage n'est ( pas une aventure galante. C'est qu'il vit et dure par
< des sentiments d'un autre ordre, par des émotions plus ( vraies, plus saines et moins fugitives... Il faut, cela
< est certain, qu'une honnête femme renonce aux joies... ( des autres, etc.. >y — Souhaitons d'entendre plus souvent, dans le brillant concert de la production moderne, des iccents de cette force et de cette vertu !
Seillière. — Socialisme rationnel.