CHAPITRE IV LE MYSTICISME ESTHÉTIQUE ET SES EXAGÉRATIONS RÉCENTES
Assez près du mysticisme passionnel, — et souvent lié de façon étroite avec lui parce que lu passion est très favorable au lyrisme, — s'épanouit sur l'arbre du moderne mysticisme naturiste ce que j'appelle le mysticisme esthétique. C'est la conviction que l'artiste en général, le poète en particulier, et, au besoin, le simple homme de lettres, sont les alliés de Dieu par privilège, ses délégués ici-bas pour y prêcher une morale ou môme une politique d'enthousiasme et d'inspiration qui conduirait au bonheur social par le culte de la Beauté. J'ai dit que cette conception était fort ancienne, Fidentification du lyrique au prophète résultant de la forme essentiellement mystique de la pensée dans les primitives sociétés humaines. Toutefois le progrès de l'expérience sociale a dès longtemps montré cette identification comme assez factice et illusoire. On s'est aperçu qu'en dehors des périodes de crises où ils peuvent rendre certains services, les lyriques ne sont pas j les meilleurs conseillers du pouvoir, parce que l'exaltation | mystique est certes un utile adjuvant de la volonté ou de l'action, mais heurte parfois cette volonté, à l'aveugle, contre contre les « impérialismes » rivaux des êtres ou contre la résistance passive des choses.
On a constaté avec le temps qu'un moyen de succès plus
assuré était l'effort méthodique, appuyé sur l'expérience
humaine interprétée de sang-froid et synthétisée vigou-
• reusement par l'esprit, surtout à dater du moment décisif
où celui-ci s'engage avec énergie sur les voies difficiles
de la Science. Les plus anciens conducteurs d'homme dans rhumanité méditerranéenne, les Orphée et les Musée nous sont présentés par les traditions historiques tout à la fois comme philosophes et voyants, savants et poètes : mais ces divers modes d'activité de la pensée humaine divergent ensuite et se séparent sans cesse davantage les uns des autres avec le temps, cependant que l'autorité sociale, en dehors des .heures de crise, passe dans les mains des hommes mûrs, supposés les plus sages et des aristocraties préparées par leurs traditions pour les responsabilités gouvernementates. Un Ânacréon, un Horace n'ont plus aucune prétention à régir la chose publique et à conduire leurs contemporains vers les rives d'Utopie. Ils ne font mine d'y aspirer quelquefois que par manière de dire et pour se conformer aux usages anciens. Or nous avons contemplé depuis quelque temps autour de nous de tout autres spectacles.
Pendant le cours du moyen âge, l'Eglise chrétienne, qui parle au nom de Dieu, ne laisse plus que la seconde place à l'art, à la poésie ou à la musique, dans ses moyens d'influence sur l'âme humaine. C'est la science telle qu'elle la comprend, c'est-à-dire la théologie, qui qualifie seule les hommes dont elle fait ses délégués au gouvernement spirituel des peuples. — Mais avec le recul de la croyance, au temps de la Renaissance, le poète revient à ses prétentions de directs rapports avec la Puissance métaphysique qui régit le monde. Un Ronsard, un Tasse, un Milton pensent d'eux-mêmes beaucoup plus haut que leurs prédécesseurs. Il est vrai que la réaction rationnelle du xvii'' siècle met pour quelque temps un frein à ces prétentions ressuscitées ; le Naturisme triomphant au xvni^ siècle préparera toutefois un nouvel essor du mysticisme esthéthi(jue.