l'aspect esthétique de la philosophie ALLEMANDE
C'est en Allemagne surtout que sa théorie se précise d'abord. Klopstock, Hamann et les « génies » de la période du Stiirm und Drang préparent l'esthétique de Kant et des métaphysiciens ses continuateurs, celle aussi de Gœthe et de Schiller qui lui donnent parfois une forme très noble. — Au début du xix= siècle, Arthur Schopenhauer présentera cette théorie sous un aspect très décidément mystique sur lequel je m'arrêterai un instant. — Que se passe-t-il en effet dans notre âme, selon ce penseur ingénieux, lorsque nous éprouvons le sentiment raffiné, subtil, à peu près indéfinissable que nous appelons l'émotion esthétique? En pareille circonstance, enseigna l'auteur du Monde comme volonté, notre intelligence trouve le moyen de se soustraire, pour un instant, au pénible servage que lui impose sans trêve la Volonté impérieuse, — la Volonté humaine personnifiée, transportée dans le domaine métaphysique étant en quelque sorte le Dieu de ce curieux système schopenhauerien. — Ainsi libérée de façon transitoire, notre intelligence se prend à contempler dans le recueillement, sans être agitée par aucune passion, par aucun intérêt personnel, l'objet naturel ou l'œuvre humaine qui lui prépare et déjà lui suggère l'impression de la Beauté.
Lorsqu'elle se trouve disposée de la sorte, cette faculté lucide de notre âme cesse de percevoir uniquement de l'individuel et des relations entre individus, comme elle le fait sans relâche au cours de ses fonctions investigatrices, dominée qu'elle est alors par un maître impérieux qui s'appelle la Volonté de vivre ou la Volonté de puissance. Dans ce cas exceptionnel, le répit qu'elle obtient lui permet d'atteindre jusqu'au caractère même des choses; elle saisit tout ce que ces choses expriment et perçoit en elles \ l'immédiate objectivation de la Volonté métaphysique. En
d'autres termes, elle parvient pour un instant, à contempler de façon directe, intuitive, et non plus seulement abstraite ou réfléchie, l'Idée mOme, l'Idée platonicienne de l'objet particulier qui la captive : Idée qui est une des faces de la Volonté-Dieu. Au cours de cette pure contemplation, notre être se trouve soustrait, pour un instant et par exception, à l'empire de la Volonté métaphysique exigeante. Délivré de la douleur qu'inflige nécessairement le pénible effort vital, l'homme fête le jour du Sabbat après la lourde semaine de travail. La roue d'ixion cesse un moment de tourner pour ce martyr. Par une passagère concession de son despote, il est devenu « sujet pur de l'Intelligence ».
Dans la musique en particulier, — et, jusqu'à un certain point, dans la poésie qui s'en rapproche par le rythme, — le philosophe de Francfort nous propose de voir non pas seulement, comme dans les autres arts, la réprésentation plus ou moins approchée de l'Idée platonicienne des choses, mais une si directe et si immédiale objectivation du Dieu-Volonté que la mélodie nous apporterait de ce Dieu des nouvelles directes et nous en fournirait une image, au moins confuse. La musique devrait être considérée comme la parole même de l'Au-delà mystérieux, en sorte que notre monde sensible serait Musique incarnée aussi bien que Volonté incarnée dans la Représentation, selon l'angle sous lequel on le considère. — On voit qu'il est difficile de rien proposer de plus ingénieusement, mais aussi de plus franchement mystique que cette interprétation de l'art, — si du moins le Mysticisme est surtout le lien d'alliance entre les Puissances de l'Au-delà et l'être humain, pour le triomphe de ce dernier dans la lutte vitale.
La philosopliie de Schopenhauer n'a exercé une action européenne que trente-cinq ans environ après qu'il l'eut conçue dans ses grandes lignes et exposée dans ses premiers ouvrages. Vers 1860, seulement, elle commence
d'inspirer les théories, presqu'aussi retentissantes, de Richard Wagner. Quelque temps disciple de Feuerbach qui fut principalement hégélien, le grand musicien eut bientôt fait de délaisser ce premier maître pour suivre un penseur qui lui montrait l'âme du monde dans la musique et qui plaçait si haut Tartiste dans la hiérarchie des valeurs humaines, le proclamant presque l'égal de l'Ascète ou du Saint, ces coopérateurs immédiats de la désirable Rédemption du monde. — A dater de cette époque, les œuvres théoriques de Wagner ne sont plus guère qu'une incessante et parfois trop naïve application de la thèse schopenhauerienne à la tentative musicale, de proportions grandioses, qui devait trouver son aboutissement à Bayreuth.
Puis Frédéric Nietzsche prit la parole à son tour pour préciser les aspirations esthétiques de sa génération, — la cinquième du mouvement rousseauiste. — Esprit beaucoup plus vaste et plus puissant écrivain que Wagner, se montre du premier coup plus original en théorie. Ses écrits de jeunesse ainsi que ceux de sa dernière période productive, — à la veille de l'égarement cérébral et de l'anéantissement intellectuel qui l'atteignirent en pleine maturité de l'âge, — sont à leur tour un bien intéressant monument du moderne mysticisme esthétique. Lorsque dans son livre initial sur La naissance de la tragédie, amalgame, de façon déjà si étrange, sa science de philo logue à ses enthousiasmes de musicien, il prétend parler' uniquement pour ceux dont la musique est, dit-il, la « langue maternelle », qui ont été enfantés comme lui à la vie de l'âme par cet art prodigieux, véritable père du savoir humain et se sentent donc en communion avec les choses par d'indicibles relations mélodiques.
A ceux qui sont ainsi disposés, l'antique tragédie grecque, ressuscitée par Wagner sur le théâtre de Bayreuth, le mythe issu des entrailles même de la musique, communiquera cette omniscience qui ne sera jamais le partage du
vulgaire : omniscience. esl-il permis de dire en effet, puisque l'audition du drame musical moderne apporte à notre vision la puissance de conquérir l'intérieur des corps opaques, en quelque façon. La lutte des motifs dans le secret de la conscience individuelle, l'élan des passions dans la subconscience d'autrui nous deviennent presque matériellement perceptibles par la vertu de leur géniale évocation harmonique ; nous nous sentons initiés par la symphonie de l'orchestre aux plus intimes mouvements de l'activité humaine. — Et tout cela aussi, n'est-ce pas du mvsticisme poussé à l'e.xtrême, rejoignant même les primitives exaltations orgiaques sous les formes affinées de l'esthétisme contemporain.