‹ Vers le socialisme rationnelChapitre 17 sur 26 · BALZ.\C DEVANT LE PROBLÈME DE LA CRÉATION GÉNIALE · texte numérisé non relu

BALZ.\C DEVANT LE PROBLÈME DE LA CRÉATION GÉNIALE

Pendant que le mysticisme naturiste développait de la sorte ses conséquences estiiétiques en Allemagne, à travers les diverses générations du mouvement romantique, le naturisme français élaborait les mêmes suggestions à sa mode après que M""" de Staël l'eût mis au courant de ce qui se disait sur ce sujet au delà du Rhin. Aux environs de 1830, Franz Liszt, façonné dans sa patrie hongroise par l'esthétique de Kant et de ses continuateurs, commenta dans la presse française ces leçons de mysticisme artistique avec une conviction communicative. Dès ses premiers vers, Victor Hugo, avait posé le poète moderne comme le Messie du Très Haut. Son ode au Poète est de 1823.

Savez-vous que ses yeux ont des regards de flamme? Savez-vous que le voile étendu sur son âme

Ne se lève jamais en vain?...

Laissez donc loin de vous, ô mortels téméraires, Celui que le Seigneui marqua parmi ses frères

De ce signe funeste et beau !.. .

Les peuples prosternés en foule l'environnent. Sina mystérieux, les foudres le couronnent,

El son front porte tout un Dieu !

Puis en 1828, dans l'ode fameuse A la colonne de i Place Vendôme :

C'est qu'il fallait à ma pensée

Tout un grand peuple à remuer. Des Révolutions j'ouvrais le gouffre immonde. C'est qu'il faut un chaos à qui veut faire un inonde! C'est qu'une grande voix dans la nuit m'a parlé. C'est qu'enfin je voulais, menant au but la foule.

Avec le siècle qui s'écoule

Confronter le siècle écoulé.

Le génie a besoin d'un peuple que sa flamme Anime, éclair, échauffe, embrase comme une âme. Il lui faut tout un monde à régir en tyran !

On connaît aussi, de Vigny, ce beau Credo inspiré du poète qui résonne sur la lèvre amère de Stello : « Je crois « en moi, parce que je sens au fond de mon cœur une « puissance secrète, invisible, indéfinissable, toute pareille « à un pressentiment de l'avenir et à une révélation des « causes mystérieuses du temps. Je crois en 7noi parce « qu'il n'est, dans la nature, aucune beauté, aucune gran- « deur, aucune harmonie qui ne me cause un frisson pro- j « phétique, qui ne porte l'émotion profonde dans mes « entrailles et ne gonfle mes paupières par des larmes « toutes divines et inexplicables. Je crois fermement à « une vocation ineffable qui m'est donnée et j'y crois à cf cause de la pitié sans bornes que m'inspirent les hommes, « mes compagnons de misère ! » N'est-ce pas un rôle pleinement sacerdotal que celui qui est défini de la sorte au profit de l'artiste?

Balzac, le pénétrant romancier de la Comédie humaine, a donné certain jour une des plus frappantes formules de cette prétention à l'alliance divine privilégiée au bénéfice de riiomme de lettres. « Aujourd'hui, écrit-il à une corres- « pondante en lui envoyant un de ses livres, aujourd'hui, 1 « l'écrivain a remplacé le prêtre ; il a revêtu la chlamyde a des martyrs ; il prend la lumière sur V autel ^i il la répand

« au sein des peuples ; il console, il maudit, il prie, il ,( prophétise; sa voix ne parcourt pas seulement la nef « d'une cathédrale ; elle peut résonner d'un bout du monde « à l'autre ; Thumanité, devenue son troupeau, écoute ses « paroles, les médite... Une feuille de papier, frôle ins- « Irument d'une immortelle idée peut niveler le globe. Le « pontife de cette terrible et majestueuse puissance ne « relève donc plus ni des rois ni des grands, il tient sa « mission de Dieu... Les veilles studieuses et fécondes ne « s'avilissent plus aux pieds du pouvoir, elles sont le pouc( voir, etc.. » — Toutefois sur ce point comme sur le caractère vrai des passions humaines, l'expérience de la vie et le contact de ses concurrents littéraires sont venus lui signaler le péril que présente la trop large vulgarisation du mysticisme esthétique (comme de tout mysticisme d'alliance divine exclusive) — c'est-à-dire, en ce cas particulier, la revendication des droits du génie par les plus vulgaires barbouilleurs de papier ou de toile.

Dans la série fameuse des romans qu'il intitula : Gra?ideur et misères des courtisanes, — pour attirer l'attention car il V parle peu des courtisanes, — Balzac a peint un littéi-ateur provincial, Lucien Cbardon de Rubempré, dont la destinée sera lamentable parce qu'il n'a pas su conduire dans une voie saine et droite ses rares facultés d'écrivain. — La première Egérie de Lucien, M"*^ de Bargeton, lui a donné un fâcheux conseil en lui enseignant que les hommes de génie tels que lui ne doivent s'embarrasser ici bas ni de pères, ni de mères, ni de sœurs, ni de frères. Les œuvres grandioses qu'ils ont reçu du ciel la mission de produire au jour leur imposent le devoir de Végoïsme en leur ordonnant de tout sacrifier à leur grandeur future. Le génie ne rélève que de lui-même, est seul juge de ses moyens parce que, seul, il connaît ses fins sublimes. Il peut se mettre au-dessus des lois parce qu'il est appelé à les refaire .

Je l'ai dit, Balzac parvenu à celte période de sa carrière '; n'accepte plus comme paroles d'évangile et sans distinctions de personne les suggestions de l'orgueil artiste. Il . estime que ces conseils de fanatisme esthétique flattent en réalité les vices secrets de son Rubempré et avancent la corruption de son cœur. Un ami sincère et clairvoyant l'avertira bientôt des dangers dont le menace sa trop grande confiance en lui-même : « Il y a chez toi, dira ce ce garçon de cœur au jeune écrivain provincial, un esprit « diabolique avec lequel tu justifieras à tes propres yeux « les choses les plus contraires aux vrais principes. Tu « feras en toi-même des discussions admirables où tu seras « grand et qui aboutiront à des choses blâmables. Ta « vanité accuse un effroyable égoïsme ! »

Toutefois c'est surtout dans ce célèbre et vigoureux I roman, La recherche de l'absolu, que Balzac, mûri par la vie, a tenté de prémunir ses contemporains ;de la troisième û génération rousseauiste contre leur conception exagérée des droits du génie. L'aventure de Balthazar Claès est, au total, une étude de mysticisme esthétique, bien que la \ science et non pas Part, soit le domaine où se meut cette haute pensée d'inventeur. Claès cherche le principe des choses, cet Absolu prétendu qui le rendrait le maître incontesté de la Nature, et qui ressemble à la pierre philosophale des alchimistes anciens, un peu modernisée par les progrès du savoir contemporain. Cette recherche le conduit à vivre en dehors de ses alTections de famille et de ses devoirs essentiels, dans le commerce constant d'une sorte de génie familier, qui peut être considéré comme le délégué près de lui de la Puissance rectrice des mondes. A un prêtre, écrit Balzac, il eût semblé plein de la parole de Dieu; un artiste l'aurait salué comme un maître incomparable : un enthousiaste contemporain aurait reconnu en lui un vovant de l'église swedenboreienne ; et ces trois comparaisons, empruntées de trois mysticismes divers, le

définissent bien pour ce qu'il est dans la pensée de son évocateur : un mystique de l'invention, do^ninatrice des forces naturelles.

Il a près de lui un ami, un va^rue officier polonais qui éperonne sans cesse sa manie des recherches coûteuses, et sa femme, qui voit s'approcher à grand pas la ruine de leur patrimoine commun, regarde ce néfaste conseiller de chimères comme un démon tentateur, revêtu de la figure humaine. Ne pousse-t-il pas Claès à ce péché d'orgueil dont Satan se rendit coupable en personne, puis contamina nos premiers parents, selon le récit biblique. A son mari, elle formule donc ses avertissements en ces termes : « Ah ! je voudrais, triste consolation, croire que « Dieu t'a créé pour manifester ses œuvres et chanter ses f louanges, qu'il a renfermé dans ton sein une force irré- « sistible qui te maîtrise. Mais non, Dieu est bon! Dieu « te laisserait au cœur quelques pensées pour une femme ( qui t'adore, pour des enfants que tu dois protéger. Oui, « le Démon seul peut t'aider à marcher au milieu des « abîmes sans issue, parmi les ténèbres où tu n'es pas « éclairé parla foi d'En Haut, mais parune horrible croyance « en tes facultés. Sois célèbre, mais sois heureux aussi ! »

M""" Claès meurt enfin des folles dilapidations de son époux et de la terreur que ces dilapidations lui inspirent pour la destinée de leurs enfants. Pourtant sur son lit de mort, s'adressant à sa fille aînée, elle s'efforcera d'expliquer la manie de l'inventeur par l'impulsion d'un mysticisme divin et non plus diabolique, comme elle le faisait vis-à-vis de lui-même : « Ton père, dira-t-elle à cette enfant, « (quelque peu disposée à la sévérité pour ce père pro- « digue), ton père a dépensé de grandes sommes à chercher « un secret dont la découverte doit être la source d'une « gloire et d'une fortune immenses. C'est un grand homme « qui sacrifie son bonheur et sa vie à l'illustration de sa « famille. Il est si excellent. Son cœur est plein

« d'amour, etc.. » Mais quand elle adresse à son mari ses suprêmes adieux, elle revient h une interprétation de sa conduite beaucoup plus hésitante, où le Diable alterne avec Dieu comme inspirateur supposé du chimiste : « Tu « ne trouveras rien, lui dit-elle une dernière fois, que la « honte pour toi, la misère pour nos enfants. Déjà l'on to « nomme par dérision Claès l'Alchimiste ; plus tard, se « sera Claès le Fou. Moi, je crois en toi. Je te sais grand, « savant, plein de génie. Mais, pour le vulgaire, le génie « ressemble à la folie. La gloire est le soleil des morts : de « ton vivant, tu seras malheureux comme tout ce qui fut « grand et tu ruineras tes enfants. La science est ta vie; « un grand homme ne peut avoir ni femme ni enfants. » C'est donc qu'elle le reconnaît malgré tout pour un grand homme, avant de quitter la vie.

Et Balzac, lui non plus, ne donnera pas tort, en définitive à son chercheur affolé d'Absolu, puisque, persécuté sa vie dui-ant par les appréhensions des siens et par les sévérités de l'opinion pubHque, Claès, en exhalant son dernier soupir, donne le signal d'un revirement complet dans les sentiments de son entourage à son égard. A tous, il apparaît aussitôt comme un grand homme trop longtemps méconnu et bien digne de susciter l'admiration dans les âmes. Chacun vante à l'envie sa patience, son courage, son génie ! Balzac lui a fait prononcer au moment d'expirer, le mot d'Archimède : Eurêka. J'ai trouvé ! Car le grand romancier qui ne craint pas de chevaucher, de son côté, la chimère, et qui, fils de son temps, sacrifie parfois aux rêveries les plus naïvement mystiques sur l'avenir de la science et sur la nature des choses, voudrait nous laisser croire qu'en o^iï^iV Absolu était trouvé enfin par son héros, à l'heure suprême — trop tard, malheureusement, pour que l'humanité pût profiter dès à présent de sa découverte. — C'est ainsi que ce beau récit plaide à la fois le pour et le contre dans la question des droits du génie et de ses

relations intimes avec les Puissances de l'Au-delà mystérieux.

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