LES PSAUMES DE FLAUBERT A LA BEAUTÉ DIVINISÉE
Si nous nous rapprochons de notre temps davantage encore, nous trouverons dans Gustave Flaubert l'un des . plus conscients adeptes de ce mysticisme esthétique que je m'efforce devant vous de mieux définir et de préciser dans / ses modalités diverses. L'auteur de Salammbô a même t employé certain jour ce terme technique à peu près dans le sens oii j'en fais moi-même usajj^e, comme vous allez le voir : avec cette réserve toutefois que son mysticisme invoque rarement le nom de Dieu désormais, car cela est ^ devenu superflu dans l'atmosphère contemporaine, imprégnée des divers mysticismes romanliques. Il se contente, , pour être compris sans ellort, de réclamer à son profit le tout puissant patronage de la Beauté métaphysique, attentive selon lui à diriger, à protéger l'artiste, son délégué de choix sur cette terre : « On ne vit pas sans religion, a-t- « il écrit à Louise Colet, avec qui sa correspondance fut
« si intéressante Je suis im mystique au fond et je ne
« crois à rien !... Sans l'amour de la forme (artiste), j'eusse « été peut-être un grand mystique (spécifiquement reli- « gieux)... Soyons religieux ! Moi, tout ce qui m'arrive « de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre « de plus en plus à mon éternel souci (de l'Art). Je m'y « cramponne à deux mains et je ferme les yeux. A force « d'appeler la grdce, elle vient! Dieu a pitié des simples... « Je tourne à u?ie espèce de mysticisme esthétique, si les (( deux mots peuvent aller ensemble et je voudrais qu'il « fût plus fort... Si la société continue comme elle va,'> « nous reverrons, je crois, des mystiques comme il y en i « a eu à toutes les époques sombres. Ne pouvant s'épan- | « cher, l'âme se concentrera. Le temps n'est pas loin où.
« vont revenir les langueurs universelles, la croyance à « la fin du monde, l'attente du Messie. »
Il ajoute encore que, toute base théologique menaçant de manquer au mysticisme nouveau dont il prédit avec conviction l'avènement, ce mysticisme devra trouver quelques points d'appui en dehors des conceptions chrétiennes, — c'est-à-dire, en termes plus clairs, dans l'alliance de quelque Dieu nouvellement façonné selon les besoins des clients terrestres qui réclament son assistance dans la lutte vitale. — Sans doute, poursuit-il en développant sa pensée de façon pénétrante, sans doute les uns chercheront ce point d'appui dans la chair — et c'est l'effort des Saint-Simon ou des Sand que j'appelle le mysticisme passionnel modernisé, — D'autres se tourneront vers l'art, — et c'est, cette fois, le mysticisme esthétique auquel nous venons de voir que Flaubert se rattacha si nettement lui-même. — D'autres enfin iront au culte de l'humanité — ce qui fait allusion au mysticisme social ou socialisant dont je parlerai bientôt. — L'énumération est assez complète, ainsi qu'on le voit, carie correspondant de M"^ Golet n'a pas oublié une seule des branches essentielles du mysticisme rousseauiste, la religion de notre âge, — sauf le mysticisme de la race qui ne tient aucune place avouée en France depuis longtemps déjà.
Je m'empresse d'ajouter que Flaubert a su démontrer par son exemple combien le mysticisme esthétique devient une noble doctrine quand il se dérobe aux illusions d'un naturisme outrancier et qu'il accepte de définir la Beauté dont il invoque le divin patronage, par la proportion, par la convenance et par l'ordre. La notion de V impersonnalité artistique qui a tenu tant de place dans sa pensée, suppose un principe d'autodiscipline, une préoccupation de maîtrise de soi qui se sont révélées en lui très fécondes. Par l'effort qu'il s'est imposé pour ne mettre que le moins possible de lui-môme, de ses sensations ou de ses émotions
dans son œuvre, il a réalisé assurément une utile rationalisation de l'esthétisme, plus brutalement conquérant que nous avons constaté chez ses aînés dans la grande famille lomantique. <c Faisons notre devoir ! » Voilà un mot qui revient fréquemment sous la plume de ce travailleur infatigable. Si, parfois, il a pu concevoir un peu bien étroitement ce devoir, le précepte proposé par lui n'en est pas moins Tun de ceux qui préparent le progrès d'ensemble du genre humain.
On l'a dit un véritable Saint de l'Art. Il en fut, à coup sûr, le serviteur exclusif et intransigeant. Écoutons-le plutôt pour mieux connaître par lui les essentielles raisons de sa foi. Notre temps, assurait-il, s'achemine vers une société humanitaire et utilitaire qui sera régie, comme le serait un vaste collège, par des pédagogues étroits et bornés. Sous la férule de ces cerveaux obtus, l'humanité finira peut-être par « ne plus faire un seul barbarisme dans « son thème insipide ». Mais quel piètre style, en revanche, sera celui de ce pensum ! Quel défaut de rythme et d'originalité se marquera dans une telle existence sociale ! — Par bonheur, les chevaliers-servants de la beauté n'ont rien à craindre de l'avènement d'un si morne avenir, car le « bon Dieu », — à savoir le Dieu du mysticisme esthétique, — sera toujours là pour étendre sur eux sa protection de privilège, et il faut bien espérer qu'il sera toujours le plus fort ; assez fort, en tout cas, pour assurer l'indépendance et aussi le rayonnement de la gloire au petit groupe de ses délégués terrestres. L'art n'est-il pas immortel, comme le soleil ? iN'existe-t-il pas très certainement quelque part des mondes lumineux oii les âmes des poètes s'en vont habiter après le trépas pour graviter dès lors avec les astres, sur des orbes sans mesure, autour d'un centre divin ? Oui, certes, au-dessus de la vie, au-dessus du bonheur matériel, il y a quelque chose de bleu, d'incandescent, d'éblouissant au grand ciel immuable et subtil,
un foyer central dont les rayons qui parviennent atténués jusqu'à nous suffisent pour animer les mondes. Et c'est vers ce foyer souverain que les artistes, dignes de ce beau nom, tendent comme par une invincible attraction.
Aussi bien la splendeur de l'art n'est-elle pas autre chose que le reflet ici bas de cette Lumière lointaine ou de ce Verbe caché. Et si le sceau divin du génie s'imprime sur quelques fronts seulement, l'amour du Beau, l'aspiration a le réaliser en soi comme hors de soi peuvent du moins procurer à tous ce que la théologie chrétienne nommait la « grâce suffisante » : grâce qui ne saurait faire défaut à nul homme de bonne volonté esthétique. Nous ne valons rien que par le souffle de ce Dieu qui donne aux médiocres mêmes une invincible ardeur et rend les peuples sublimes en leurs jours de fièvre. Toutefois, celui qui s'aviserait de poursuivre le bonheur en même temps que la Beauté n'atteindrait ni l'un ni l'autre, cette Divinité jalouse ne pouvant être servie que par le sacrifice de toutes les commodités de l'existence et l'Art, comme le Jehovah d'iVbraham ou de Jacob, exioeant de continuels
holocaustes.
Déchirez-vous donc sans relâche au service de ce Dieu exigeant, prêcha le solitaire de Croisset, (à la fois de paroles et d'exemples) ! Flagellez-vous, roulez-vous dans la cendre ; avillissez en vous la matière ; humiliez votre corps ; arrachez, s'ille faut, votre cœur. Livré tout entier à cette dévotion formidable, vous vous sentirez seul et sans appui; un infernal dégoût gâtera votre existence. Rien de ce qui fait la joie des autres ne provoquera votre joie. Ce que le vulgaire ressent comme une piqûre vous semblera déchirure. Vous foulerez perdu dans la foule, les yeux fixés sur une petite lueur à peine perceptible à l'horizon. Mais, quelque jour, votre abnégation recevra sa récompense. La lueur lointaine commencera de grandir sous vos regards anxieux; elle grandira comme le soleil ; ses
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rayons d'or vous inonderont le visage ; vous les sentirez passer en vous de façon étrange, comme pour vous éclairer du dedans. Vous vous trouverez léger, tout esprit ; après cliaque saignée de la douleur la chair se fera pour vous moins pesante et la pensée moins terrestre. — Tels ont été les psaumes de la religion esthétique, sous une des plumes les plus admirées par la présente génération littéraire.
Flauhert a résumé ces enseignements généreux en nous rappelant que la vie doit être éducation ininterrompue et il a fixé cet avertissement dans une noble formule. L'iiomme, dit-il, est contraint de tout apprendre, depuis parler, jusqu'à mourir ! Une religion esthétique qui aboutit à ces sloïques préceptes est digne de toute approbation selon moi. Et ce m'est une occasion de répéter ce que j'ai dit de mes conclusions devant le spectacle de mon temps. Oui, sur le terrain esthétique, comme sur le terrain passionnel ou social, j'ai amplement critiqué ce mysticisme naturiste contemporain que j'ai trouvé trop souvent indocile àl'expérience, insuffisamment encadré déraison. Mais > j'estime aussi que tout mysticisme gouverné peut devenir un auxiliaire efficace de l'action soutenue et progressive. C'est pourquoi il n'est point de plus précieux viatique pour soutenir nos pas durant notre pèlerinage terrestre, point ^ de plus désirable disposition d'esprit que la foi.
SEtLLithE. — Socialisme rationnel.
Le mysticisme passionnel dont nous avons parlé dans notre avant-dernier entretien, le mysticisme passionnel en tant qu'il fait de certains états d'exaltation affective le résultat d'une possession par quelque puissance métaphysique, est, je vous l'ai dit, aussi ancien que la société humaine :
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée
a dit Racine, — écho d'Euripide, lui-même écho des primitives croyances de sa race, — afin d'exprimer l'irrésistihle emportement d'un amour criminel dans la coupable Phèdre. — Le mysticisme esthétique procède également, pour une part, de la très antique assimilation du poète au pro-l phète ou au devin. — Eh bien, le mysticisme du groupe- 1 ment social, groupe conçu, lui aussi, comme l'allié, parj privilège, de quelque divmité tutélaire, fut de même et; très assurément, une des formes primordiales du senti- • ment religieux. Quel peuple, conscient de son originalité! ethnique, n'a pas eu son Dieu protecteur : Moloch chez: les Phéniciens, Apollon chez les Doriens, ou Pallas Athènè chez les Attiques? Nous autres Français, nous avons dit longtemps : Gesta Dei per Francos, et l'empire allemand écrivait hier sur la tranche de ses monnaies : Gottmit uns.
Cette prétention à un véritable droit divin, fondé sur le privilège d'un sang noble, a été jadis étudiée avec soin dans les annales de la France par un de nos grands historiens du siècle
dernier, AugustinThierry, en tête de ses célèbresi?ec275mérovingiens. Dans son importante introduction à ce considérable ouvrage, il établit que la noblesse féodale, groupée autour de nos premiers rois capétiens, conservait un vague souvenir de la conquête franque dans la Gaule romaine, mais que, d'accord avec les poètes épiques de nos Chansons de geste, elle considérait, assez étrangement, cette conquête des Barbares comme chrétienne, comme apostolique, et comme réalisée par les preux de Charlemagne, au nom de Jésus, Rédempteur du monde, sur des mécréants plus ou moins sarrazins. Or les grands seigneurs, descendants réels ou supposés de ces preux, prétendaient garder les privilèges qu'ils regardaient comme une récompense de leur valeur ou de leur service.
De là les aspirations de l'aristocratie française à une prééminence de droit divin dans l'état, aspiration qui reprit une certaine importance au début du xviii^ siècle sous la plume d'un publiciste érudit de ce temps, le comte de Boulainvilliers. Quelques contemporains de celui-ci, par exemple le duc de Saint-Simon et Fénelon, se plurent pareillement à des spéculations de politique aristocratique fondées sur des considérations du même genre. Enfin ces spéculations devaient être rajeunies une fois encore, au début du XIX® siècle, sous les rois Bourbons un instant restaurés, par le comte de Montlosier. Nous allons voir qu'elles ont joué un rôle dans l'épanouissement du mysticisme de la race au cours du siècle dernier.
Plus récemment que la France et sous une autre inspiration, l'Allemagne a élaboré, depuis Leibniz, un mysticisme de race très nettement caractérisé et appuyé par elle sur de très soigneuses justifications historiques. Klopstock, Lessing, le groupe littéraire du Sulrm und Drang, Herderet le jeune Gœthe, avec son Gœtz oon Berlichingen fournirent à ce mysticisme des contributions importantes. Au temps des guerres napoléoniennes, à la voix des Fichte,
des Kleist, des Arndt, des Kœrner, des Jahn, il s'exalta jusqu'aux singulières fantaisies du teutonisme romantique dont les jeunes étudiants d'outre-Rhin furent les plus enthousiastes adeptes.
Avec Savigny, Mueller, Haller, la philosophie du droit travailla au développement de ce mysticisme germaniste. Hegel lui prêta l'appui de son savoir encyclopédique et de sa puissante faculté de synthèse ; il prétendit définir comme une période spécifiquement « germanique » de l'humanité notre ère moderne avec ses éclatants progrès en tous genres. Et bientôt une nombreuse équipe de studieux historiens se mit à l'école du philosophe souabe pour appliquer ses idées dans les différents domaines de l'investigation érudite : Gervinus, Niebuhr, Strauss, Lassen, Movers, Feuerbach, Klemm, bien d'autres encore subirent sa despotique influence. En 1842, Edgar Quinet, qui avait épousé une Allemande et resta toujours sympathique à l'Allemagne, s'étonnait de lire dans V Histoire tiniverselle de l'hégélien Léo cette phrase significative : ft La race celtique, soit en Irlande, soit en France, est « toujours mue par une impulsion bestiale {ein thieris- « cher Trieb), tandis que nous autres Allemands n'agissons « jamais que sous l'impulsion dépensées ou d'inspirations « vraiment saintes! » Epithète qui marque bien le recours au patronage supposé de l'Au-delà pour les ambitions du groupe ethnique, — c'est-à-dire l'entrée en jeu du mysticisme racial.