ARTHUR DE GOBINEAU ET SON UTILISATION PAR l'aLLEMAGNE
Ces deux courants intellectuels de même orientation, celui de l'aristocratisme mystique ou de la Francomanie en France et celui du Germanisme mystique en Allemagne devaient mêler leurs eaux vers le milieu du xix® siècle dans la personne d'un intéressant écrivain dont je me suis
)ccupé à plusieurs reprises, le comte de Gobineau, un i^'rançais dont la réputation a été faite par l'Allemagne jt que je voudrais étudier devant vous un instant à titre l'exçmple, pour vous mieux faire entendre ce que j'enends par le mysticisme de la race. Aussi bien ne puis-je ci fournir que quelques suggestions sommaires sur ma entative de philosophie de l'histoire moderne que j'ai conlacré plus de vingt volumes à fonder de mon mieux dans es faits. Sa nouveauté, ainsi que l'ampleur des applicaions dont elle me paraît susceptible, m'interdisent Tes- )oir de la présenter autrement que par suggestion ou )ar allusion dans le cadre étroit de ces entretiens .
Je vous dirai donc quelques mots seulement d'Arthur de jobineau. — Né en 1816 d'une famille de parlementaires aordelais, il accumula, sa vie durant, volumes sur volumes sans parvenir à étendre sa notoriété au delà des limites d'un :ercle d'amis. Son livre sur Les religions de l'Asie, qu'il avait étudiées de près au cours de ses d«ux missions diplomatiques en Perse, entre 1850 et 1860, connut seul les honleurs de la seconde édition de son vivant. Aujourd'hui, out au contraire, on réimprime avec empressement dans son pays les moindres productions de sa jeunesse. — Tétait un aristocrate de tempérament et de convictions. Lecteur assidu des Boulainvilliers et des Montlosier dont 'ai prononcé les noms tout à l'heure, il se plaisait, comme tant d'autres romantiques ses congénères, comme Hugo DU Balzac par exemple, à faire remonter sa généalogie familiale le plus loin possible dans le passé historique de ia France. Il la conduisit de la sorte non seulement jusqu'à ces conquérants barbares du^Jiaut moyen âge dont prétendaient descendre les seigneurs féodaux sous nos rois capétiens, mais plus loin encore dans la nuit des âges, puisqu'il plaça son premier ancêtre, de façon mi-paradoxale et mi-convaincue, dans les brumes du Walhalla odinique. En outre, il avait fréquenté durant quelques années un col-
lège suisse de langue allemande : il posséda donc une connaissance de la littérature d'outre-Rhin qui était assez exceptionnelle chez un Français de son temps et put lire dans leur texte original ces hégéliens qui interprétaient à cette heure toute l'histoire du monde dans le sens des ambitions germanistes.
Combinant alors entre elles, comme je l'ai fait pressentir tout à l'heure, ces deux sources d'inspiration théorique, aristocratisme français et germanisme érudit, il écrivit vers sa trente-cinquième année, un commentaire sur le passé et sur l'avenir de l'espèce humaine qu'il intitula : Essai sur l'inégalité des races humaines. Dans cet ouvrage, d'assez vastes proportions, ses prétentions personnelles à une extraction germanique et à une prééminence sociale de droit divin dans son pays de France étaient étendues par lui jusqu'aux proportions d'une vaste philosophie de rhistoire générale du monde. Le groupe des peuples de race blanche qu'on appelle Aryens, disait-il, et surtout le rameau de cette souche antique qui porte le nom de Germain ont fourni, sur le globe entier, les organisateurs des sociétés humaines. Seuls en effet ceux-là avaient été doués par Dieu de solides capacités gouvernementales. Ils se montrent donc indispensables à régir, pour leur bien, les groupes humains de quelque étendue et à les préserver del'émiettement anarchique. Seuls ils ont su fonder, parla conquête, des Etats durables et forts, abris de civilisations grandioses. — Et c'est bien ici, n'est-il pas vrai, le mysticisme racial dans son plein épanouissement, l'alliance divine de privilège conférée à un groupe ethnique particulier.
Par malheur, et toujours selon Gobineau, ces indispensables Germains ont, désormais, à peu près entièrement disparu de la surface du globe, absorbés qu'ils furent avec le temps dans les races inférieures et soumises par la mésalliance, par le regrettable mélange conjugal de leur sang prédestiné avec celui des races blanches moins
douées, sémitiques ou celtiques par exemple, et surtout avec le sang des races jaunes et des races noires. Ainsi leur peuple a dégénéré de ses vertus premières, perdu ses qualités de vigueur et de cohésion. — A mesure qu'il prit de l'âge et continua de méditer sur ces vues excessives, Arthur de Gobineau en vint à se persuader, de très bonne foi, que seul (ou presque seul) ici-bas, en vertu des dispositions bienveillantes de la Providence à son égard, il incarnait encore en lui les vertus sociales de ces élus du Très-Haut pour la domination du monde que furent les hommes de sang germain. — Nous avons déjà vu qu'un autre mystique plus génial, Jean-Jacques Rousseau vieilli, se jugeait seul à posséder désormais sur la terre le privilège de la « bonté naturelle », cette autre charte d'alliance, plébéienne celle-là, avec un Dieu de bonté.
Pour mieux comprendre maintenant l'attitude approbatrice d'un Français à l'égard des thèses du Germanisme mystique, à l'époque où parut V Essai sur l'inégalité des races, il faut retenir que Gobineau considérait l'Allemagne comme dès longtemps devenue toute celtique à l'Ouest et toute slave à l'Orient, c'est-à-dire comme à peu près entièrement vidée aujourd'hui de ces Germains si hautement doués, dont elle se réclame cependant plus que jamais depuis deux siècles environ et surtout depuis son mouvement romantique. En un mot, le pangermanisme de Gobineau fut d'abord purement rétrospectif et pessimiste : il n'eut rien d'une vue d'avenir et d'une philosophie optimiste de l'histoire contemporaine. Gela n'est nullement surprenant, au surplus, si l'on songe que ces vues théoriques se précisèrent dans son esprit à l'heure môme où l'Allemagne venait de manifester une impuissance militaire et politique presque complète, c'est-à-dire au lendemain des événements de 1848. Le pangermanisme de notre compatriote était, je l'ai dit. issu de préoccupations personnelles avant tout. C'était un subterfuge de sa pensée pour
se persuader à lui-même et pour insinuer à autrui qu'une société moins avilie que la nôtre par la prédominance des idées démocratiques — ce fruit du mélange délétère des races à ses yeux, — aurait continué à faire de lui-même et de ses frères de caste les gouvernants, par droit divin, de la chose publique, comme au temps du haut moyen âge. Le protecteur politique et l'ami éclairé de Gobineau, Alexis de Tocqueville, — dont les origines nobles étaient pourtant bien plus indiscutables que celles de l'écrivain gascon — refusait son adhésion à des vues qu'il jugeait excessives: « Je suis sûr, objectait-il avec esprit à l'auteur « de YEssai sur l'inégalité des races humaines, je suis sûr « que Jules César, s'il avait eu le temps, aurait volontiers « fait un livre pour prouver que les sauvages, en grande « partie germains cependant, qu'il rencontrait dans la « Grande-Bretagne, n'étaient pas de la même espèce que « les Romains et que, tandis que ces derniers étaient des- « tinés, par nature, à dominer le monde, les autres l'étaient « seulement à végéter dans un coin :
« Turegere imperio populos, Romane, mémento,
« comme a dit notre vieille connaissance, Virgile ! »
Tocqueville, étonnamment clairvoyant sur ce point ajoutait encore : « Je crois que la chance de votre livre est de « revenir en France par l'étranger, et surtout par l'Alle- « magne ». Or ce fut, en effet ce qui arriva, mais cinquante ans plus tard seulement, car l'Allemagne de 1855 n'était pas encore mûre pour se saisir hardiment du mysticisme racial esquissé par Gobineau, afin de l'appliquer, contrairement aux intentions de son inventeur, à ses espérances A'avenir.
Le temps passe cependant et voici venir la guerre de 1866, puis celle de 1870. L'Allemagne, déprimée vers 1850, envisage dès lors à nouveau ses destinées avec une pleine confiance. Peu après 1880, Gobineau et Richard
Wagner, tous deux dans les derniers mois de leur vie, se rencontrent par hasard à Venise, où ils se lient d'amitié. L'écrivain français était, dès longtemps, un admirateur du grand musicien de la Tétralogie. Wagner, au contraire, connut seulement alors les ouvrages de son nouvel ami ; il lut, en particulier, l'Essai sur l'inégalité des races., qui était parfaitement oublié de la génération nouvelle, après un tiers de siècle écoulé depuis sa publication. Cette lecture l'intéressa vivement : il se prit d'une estime singulière pour ce poème ingénieux du Germanisme rétrospectif, pour cette interprétation, en partie romanesque et romantique, de l'histoire du monde qui coïncidait si exactement avec celle qu'il avait puisée pour sa part aux mêmes sources hégéliennes et développée dans les livrets de ses drames musicaux. Par ses ordres, l'organe du wagnérisme théorique à cette date, la revue de Bayreuth, les Bayreuther Blaetter recommandèrent aussitôt avec chaleur à l'attention des Allemands cet étranger qui avait chanté la gloire de leurs pères. Bientôt, par une subtile utilisation des thèses gobiniennes, le pangermanisme mystique — dès lors en pleine activité pour justifier par une mission céleste prétendue ses vastes ambitions terrestres — fit après sa mort du publiciste français que Barbey d'Aurevilly avait classé à si juste titre avec Maistre ou Bonald parmi les prophètes du passé un prophète des grandeurs futures de la nation allemande. On sait quelle répercussion ont eu récemment dans les faits ces spéculations érudites : la guerre mondiale en est assurément sortie, pour une part. Leurs conséquences sont donc de taille à nous en persuader l'importance.