LE PANGERMANISME MYSTInUE A L'oiiVRACiE
Entre les commentateurs allemands de Gobineau, Heinrich von Stein tout d'abord, et le D' Ludwig Schemann
en second lieu se sont fait un nom. Mais le continuateur le plus original et le plus indépendant de ces suggestions du mysticisme racial, ce fut Houston Stewart Chamberlain. Cet Anglais, de famille récemment anoblie, qui vécut en France quelques années de son enfance puis conquit sa naturalisation allemande par de longs séjours en Autriche ou en Bavière et qui a épousé la dernière fille de Richard Wagner, se fit connaître d'abord par des interprétations savantes et ingénieuses de l'art et de la pensée du maître de Bayreuth. Puis, au début du xx" siècle, il publia sous le titre Grundlagen des NeunzehntenJahrhimderts^ Les assises du XIX" siècle, un volumineux ouvrage de philosophie historique qui fit rapidement son chemin dans la faveur de l'opinion allemande. L'empereur Guillaume II souscrivit une somme importante pour faire placer le livre dans un grand nombre de bibliothèques publiques. — Très habilement en effet, Chamberlain transportait le Germanisme mystique du domaine delà science historique pure,
— où il était resté à peu près cantonné avec Gobineau,
— sur le terrain du sentiment esthétique et de la foi religieuse, avec l'aide de Schopenhauer et de Wagner, que le Gobineau de VEssai n'avait pas connus. Il se faisait le prophète inspiré d'une religion germaniste de l'avenir, non sans manifester l'espoir que cette religion fournirait un précieux point d'appui aux efforts d'expansion de sa patrie adoptive dans le monde.
Je viens d'avancer que les vues de Chamberlain sur ce sujet sont empruntées pour une part à Schopenhauer, le dernier maître en philosophie de Richard Wagner, celui dont le musicien subit l'inspiration pendant ses années de production les plus fécondes, et garda l'admiration jusqu'à sa mort. Après le penseur de Francfort et le dramaturge de Bayreuth, l'écrivain anglais enseigne en effet que l'Europe, aryenne de race aussi bien que les anciens conquérants de l'Inde asiatique, a retrouvé tout récemment
sur les rives du Gange ses livres sacrés véritables, les Védas. Par l'étude ces monuments d'un lointain passé, nos érudits ont pu se convaincre que la pensée métaphysique du brahmanisme, déjà si hautement perspicace, s'était continuée par la pensée germanique dans le monde occidental. — Cette assertion hardie, l'auteur des Grundlagen la démontre par les mêmes arguments que Schopenhauer. Du passé religieux de sa race, il néglige entièrement, lui aussi, ce qu'on en regarde d'ordinaire comme l'essentiel, à savoir l'odinisme, les vieilles religions du Nord, les Walkyries guerrières, les légendes divines de VEdda : ces différents noms ne sont même pas prononcés au cours de cette longue enquête sur la région spéciGque des Germains qu'il a instituée dans son principal ouvrage. — C'est que, s'il faut l'en croire, la ligne d'évolution de la future foi germanique ne passe nullement par les vieux cultes septentrionaux de l'Europe, mais par le prophétisme juif, qui serait né d'une influence aryenne en Palestine, par le Christianisme originel qui est proclamé nettement aryen d'inspiration, lui aussi, en dépit de son cadre judaïque, puis surtout par la mystique allemande du moyen âge, les œuvres de Eckardt, Tauler, Suso, Thomas de Kempen, Jacob Bœhme, l'inspirateur direct des romantiques allemands. A travers ces interprétations ou ces élaborations diverses, la primitive pensée aryenne, jadis consignée dans les livres sacrés de l'Inde védique, se serait développée au sein de la race germanique pour aboutir à la philosophie d'Immanuel Kant et à l'œuvre de Gœthe, fleurs suprêmes ou fruits savoureux de cette souche métaphysique, si vénérable par sa vieillesse.
Selon M. Chamberlain, les Germains, si féconds en capacité d'invention religieuse dans le passé, en seraient fâcheusement dépourvus dans le présent tout au contraire. Ils seraient même menacés de périr à bref délai si les magniflques ébauches métaphysiques réalisées de la sorte par leurs
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ancêtres ne s'achevaient enfin par leur effort continué et ne s'épanouissaient sous leur main en une relip^ion nouvelle qui serait vraiment digne de leur servir d'appui pour mener la lutte vitale. — Ce qui est bien curieusement conforme à ma définition du mysticisme comme un impérialisme qui se cherche dans l'Au-delà des alliances. — En effet, poursuit l'auteur des Grundlagen^ le sublime enseignement g-aliléen n'est parvenu aux frëres de race de Jésus qu'à travers de malsaines contrefaçons ecclésiastiques, œuvres du judaïsme dégénéré ou des nations méditerranéennes, — ces nations que notre penseur, revenant à la conception gobinienne de la « mésalliance » ou du mélange anarchique des sangs, appelle presque toujours avec mépris, le chaos des peuples.
Les Germains devront dont rejeter enfin les suggestions religieuses de Jérusalem ou de Rome pour écouter celles de Bénarës, de Kœnigsberg et de Weimar. — Ce sont, assurément, les pages les plus passionnées de ce livre de passion que celles oii l'auteur donne libre cours à ses aspirations métaphysiques impatientes. Notre culture germanique n'atteindra jamais, dit-iî, une maturité véritable si elle n'est éclairée par le soleil d'une religion conforme à sa nature et véritablement digne de l'inspirer à l'avenir. Au sein des églises actuellement existantes, les ennemis du germanisme seuls peuvent être sincères dans leur foi, et, par conséquent, y puiser la force; tandis que le Germain de sang pur attend toujours qu'un Dieu veuille bien descendre à son intention et à son profit de l'empyrée. Qu'il sache donc se façonner au plus tôt de ses propres mains une religion dont les consolantes promesses lui permettent de braver au besoin, en souriant, les plus cruelles menaces de mort, comme il advint pour les martyrs des premiers siècles chrétiens. Cette religion complète, vivante, adaptée au caractère et aux dispositions de ses adeptes germains devra être si immédiatement persuasive, d'une beauté si
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entraînante, d'une matière si souple, d'une vérité si éternelle et si neuve que ceux dont elle exprimera les liens d'alliance avec le Très-Haut soient contraints de s'abandonner à elle sans résistance, sans paroles, sans hésitations, le cœur débordant d'un pur enthousiasme. — Et, si le xx° siècle devait s'achever sans que fût mise sur pieds cette miraculeuse création mystique — de caractère purement racial, comme nous venons de le constater, — ce siècle verrait nécessairement s'aggraver la contagion judaïque et méditerranéenne dans le monde civilisé: il verrait se précipiter parallèlement la décadence néfaste de la race noble par excellence, au profit des races inférieures ou dégénérées. — Est-il un plus bel exemple à choisir des modernes exaltations du mysticisme de la race?
Houston Stewart Chamberlain a trouvé beaucoup d'admirateurs et de continuateurs en Allemagne. Je ne mentionnerai que l'un d'eux en raison de Taudace particulière de ses interprétations raciales : je veux parler du D'' Ludwig Woltmann qui mourut jeune, d'une mort accidentelle. Chamberlain avait écrit, dans ses Grundlagen, qu'une simple promenade au musée de Berlin, dans la galerie des bustes italiens de la Renaissance, suffirait pour convaincre les visiteurs avertis que le type des grands Italiens de ce temps était à peu près disparu de nos jours au delà des Alpes, en raison de naufrage presque complet qu'a subi depuis le xv* siècle le germanisme italien^ — c'est-à-dire la présence du sang des envahisseurs. Lombards ou Goths, dans la péninsule latine, — sang qui seul assurait aux fils de ce pays le privilège du génie.
Le D"" Woltmann prit cette fantaisie à la lettre. Il voyagea dans les pays latins, parcourut leurs musées, étudia leur littérature, afin de démontrer que tous les grands hommes dont les pays méridionaux de l'Europe ont voulu tirer quelque gloire avaient été sans exception des dépositaires d'une hérédité germanique, au moins
pour une bonne partie de leur sang. Telle est la thèse soutenue par lui dans ses deux ouvrages : Les Germains et la Renaissance en Italie et Les Germains en France. Pour fournir la démonstration qu'il avait entreprise, les caractères physiques lui procuraient ses arguments de prédi- j lection : la taille haute, le cheveu blond, l'œil bleu, le nez hardiment dessiné, le teint clair ou haut en couleur ; un seul de ces traits lui suffisait au besoin pour arracher au latinisme ses plus précieux rejetons et pour les annexer à la grande famille germanique. C'est pourquoi l'annexion fut presque totale, encore une fois. — Mais je m'arrête,^ n'ayant mentionné ces fantaisies que pour faire connaître quelle obsession peut exercer, dans certains cerveaux particulièrement disposés, le mysticisme de la race.