‹ Vers le socialisme rationnelChapitre 21 sur 26 · DE LA GRANDE-BRETAGNE ICI-BAS · texte numérisé non relu

DE LA GRANDE-BRETAGNE ICI-BAS

L'Angleterre, de sens si pratique en matière d'expansion vers le dehors, n'a pas ignoré non plus cette disposi- à tion de l'esprit et l'un de ses coloniaux de haute marque, Cecil Rhodes, le pionner de l'expansion anglaise dans l'Afrique australe, savait donner à l'orgueil de race une expression très britannique. Son confident habituel et son exécuteurtestamentaire, M. Stead, lepublicistebien connu, " a naguère exposé comment son caractère énergique l'avait conduit, par des considérations curieusement mystiques, à ses hardies entreprises au delà des mers. Il se posa fort jeune cette question significative : « Qu'est-ce que Dieu « peut bien désirer que je fasse ici-bas de mon activité « vitale? — Probablement, se répondit-il aussitôt, ce que « Dieu fait lui-même en ce bas monde, autant du moins « que nous pouvons nous en rendre compte par le moyen « de nos faibles lumières. Et, certes, pour un homme de « bonne volonté morale, il n'est rien de mieux à tenter

« pendant son pèlerinao^e terrestre que àainarcher au mfime « but que Dieu par la même voie que lui-même. » Or nous, devons supposer que Dieu prépare le bonheur de riiuinanité dans son ensemble, et c'est donc à cette tâche qu'il convient de nous consacrer, en conformité avec ses desseins éternels.

De quelle race, cependant, veut-Il taire son instrument de choix pour réaliser ses intentions bienveillantes à l'égard de sa créature privilégiée ? — Nul ne niera, poursuivait Rhodes parvenu à ce point de son raisonnement, que Dieu n'ait clairement désigné pour cet office la race blanche ; car la noire est certainement inférieure, et la jaune, en dépit de réelles qualités sociales, s'est laissé trop grandement distancer par la nôtre sur la voie du progrès.

— N'oublions pas que cet instructif débat de conscience remonte à Tannée 1877, c'est-à-dire qu'il se place, dans le temps, avant l'essor imprévu du Japon.

Mais encore, entre les divers peuples de race blanche, comment se prépare et se manifeste le choix divin ? Quelle nation sera particulièrement la déléguée du Ciel pour généraliser Tordre et la prospérité sur la surface du globe? Il est évident que ce sera la plus cultivée de toutes. Comment donc Dieu comprend-il la culture? — A coup sûr, il regarde comme la société humaine la plus cultivée celle qui saura faire régner ici-bas là justice, la liberté^ la paix.

— Or, si Ton instituait entre tous les hommes une sorte de plébiscite, au scrutin de liste, pour déterminer les races les plus capables d'assurer par leur prépondérance la justice, la liberté et la paix universelles, nul doute que le patriotisme n'engageât la plupart des votants à désigner leur pays en première ligne ; mais le second vote de tous irait assurément à la race anglo-saxonne. Rhodes s'en montrait du moins inébranlablement convaincu.

Voici donc la conclusion vers laquelle le conduisait cet original examen de conscience. Le but légitime d'une

existence d'énergie et de foi, telle qu'il rêvait de vivre la sienne, pouvait et devait être de consacrer ses forces, comme Dieu le fait évidemment lui-même, au triomphe des hommes de langue anglaise dans la lutte pour l'hégémonie mondiale — ce qui est encore un bien typique exemple de mysticisme racial, sous forme élémentaire sans doute, mais très reconnaissable cependant. — Par malheur les événements et les idées vont vite à notre époque. Tous! les sujets coloniaux de l'Angleterre lui donneraient-ils encore aujourd'hui, dans les intentions de Dieu, cette deuxième place que son fils d'élite lui supposait incontestablement acquise, il y a cinquante ans, par l'estime du monde entier? Peut-être ; mais ils se donneraient plus que jamais la première place en toute conviction et réclameraient sans retard les privilèges attachés à cette faveur de | Dieu. Cecil Rhodes n'avait pu prévoir une si rapide évolution des esprits. Elle s'explique par des excitations démagogiques exportées de l'Europe, et assurément peu prudentes pour la prospérité matérielle de cette Europe, hier encore dominatrice incontestée du globe.

Que cependant le mysticisme de la race et aussi ses conséquences colonisatrices puissent, — comme tous les autres recours à l'assistance et à l'alliance du Ciel, — prendre un aspect suffisamment rationnel et une direction conforme à l'expérience acquise, de manière à pourvoir ses adhérents de conseils salutaires ; qu'il y ait, en d'autres termes, un légitime mysticisme de la race, — dont le patriotisme est l'un des noms, — c'est ce qui ne fait pas de doute aux yeux des hommes réfléchis. — Un de nos administrateurs coloniaux de longue expérience et de ferme bonne volonté morale (M. Harmand qui mourut ambassadeur honoraire de France) précisait ces années dernières, au profit de ses compatriotes, ce que doit être la domination raciale européenne en pays d'outre-mer pendant quelque temps encore — si nos utopistes sociaux

MYSTICISMl!: RACIAL ET NATIONAL '.Il

le parviennent pas à lui donner rapidement un terme, au jrand détriment de leurs aveugles clients européens, par eurs agitations sans prévoyance dans le sein de peuplades nférieures et jusqu'ici sujettes à bon droit de nations )Ius avancées sur les voies de la civilisation.

Depuis que l'humanité se dislingue de l'animalité am- )iante et qu'elle est parvenue à raisonner un certain lombre de ses actes, l'efiort d'expaiisioyi est devenu pour die comme un prolongement de son instinct de conservaion, comme une assurance prise sur l'avenir en prévilion de partiels et toujours possibles échecs dans la lutte )our la vie. Cet effort d'expansion s'est exercé d'abord, et ongtemps, de la façon la plus brutale, la prévoyance y enant fort peu de place. Pourtant, à mesure que la lutte )our la puissance mettait aux prises des individus ou des groupes plus capables de prévision à longue échéance, parce qu'ils avaient su mieux profiter de l'expérience icquise, les conflits pour la domination prirent des aspects moins odieux. A la longue, le geste de la conquête, — qui restera le geste essentiel de la vie, — doit atteindre à la noblesse, s'inspirer de considérations morales, se couronner d'intentions généreuses.

Si nous cherchons à progresser, dès à présent, sur cette voie de paix sociale future, le principe sain qui devra inspirer toute entreprise coloniale dominatrice de notre part, ce sera l'utilité réciproque des deux races mises en lurable contact, — et pour ainsi dire en symbiose, — par le fait de la conquête blanche. Toutefois, cette utilité réciproque n'implique nullement l'égalisation prématurée vers laquelle certains démagogues européens à courtes vues ne se font aucun scrupule de pousser nos sujets coloniaux. Certes, le jour où le peuple conquis serait assimilé k la nation conquérante par son progrès cultural jusqu'à ne plus se distinguer de ses dominateurs que par ses caractères physiques de race, il n'y aurait désormais vis- Seillière. — Socialisme rationnel. 7

à-vis (le lui ni contrainte spéciale à exercer, ni domination à maintenir. Mais c'est là ce qu'il est impossible d'espérer ou môme de concevoir à bref délai, en pays de colonisation européenne. L'administration de ces pays restera longtemps aristocratique, et, en quelque, façon féodale. L'Etat civilisé qui a pris en tutelle un groupe social retardataire lui communiquera, outre le bienfait de la paix, publique et particulière, la puissance des macbines, le crédit, la science, l'iiygiène, Finstruction technique. — De son côté, l'indigène fournit ses bras, son tempérament adapté au climat par une longue sélection locale, et les ressources matérielles, encore inexploitées, de son territoire. Par la combinaison de ces apports respectifs, la politique d'association, tout en répudiant les espoirs fallacieux d'une assimilation entière et prochaine, fera la colonisation dominatrice de plus en plus productrice iVntilités réciproques au bénéfice des deux participants de ce contrat tacitement stipulé. — C'est là ce que j'appelle la rationalisation, par l'expérience, d'un mysticisme de conquête qui fut auparavant pratiqué sans précaution suffisante et sans calcul sagace de la probable répercussion de ses actes.

Passer du mysticisme de la race au mysticisme de la classe n'est pas une transition bien difficile à réaliser puisqu'il s'agit, — dans l'un et l'autre cas, — d'un impérialisme de groupe qui se cherche des appuis dans l'Au-delà. Il est vrai que le mot de classe désigne un groupe humain, moins délimité que celui de race et surtout que celui de nationalité — nolioa tout à fait précise. — Ce mot présente toutefois un sens assez intelligible pour avoir servi de support à une nouvelle entreprise de monopolisation du bon vouloir divin en faveur de ceux qui l'emploient.

En effet, tandis que croissait parmi nous le sentiment de sécurité qui naît du graduel adoucissement des mœurs nationales — et même internationales — entre pays civilisés, ces groupements sociaux qu'on peut nommer des classes en raison des caractères particuliers qui marquent l'existence économique de leurs membres, perdaient quelque peu de vue les intérêts qu'ils ont en commun avec les autres groupes de la même nation. Ils ne revenaient que par intermittences et sous l'aiguillon de la nécessité, à ces « unions sacrées » qui ont pour objet de défendre en commun le patrimoine national menacé par quelque agression du dehors. Ils prenaient en revanche une conscience plus aiguë des contrastes intérieurs maintenus dans le sein du groupe national par les inégalités naturelles, que reflètent des inégalités sociales dont elles sont la justification rationnelle — en règle générale tout au moins, et sauf exceptions perturbatrices. — De là sont

nés de véritables « impérialismes » de classe, c'est-à-dire des efforts concertés daus le sein de certaines classes afin de conquérir la puissance sur les autres classes économiques ; et, tout aussitôt, — en vertu de cette immémoriale tendance de l'esprit humain que je vous ai signalée au début de ces entretiens, — sont apparus également des mysticismes de classe, des pactes d'alliance divine supposée au profit de ces impérialismes nouveaux.

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