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LE MYSTICISME RÉVOLUTIONNAIRE

On en trouverait le g-erme dans les luttes d'opinion dont j'ai parlé précédemment et qui se poursuivirent, dans la France de l'Ancien Régime, jusqu'à la Révolution de 1789. Car ces luttes s'engagaient parfois au nom de la race, alors qu'en réalité elles se déroulaient déjà entre classes, définies par les circonstances économiques de l'existence. En effet la noblesse, qui se réclamait de sa prétendue extraction franque et des droits d'une très ancienne conquête, était, en réalité, une classe, très précisément délimitée par les lois. La classe bourgeoise, c'est-à-dire la couche , supérieure du Tiers-Etat, alors grandissante à la fois par la culture, par la richesse et par l'influence, ne tarda guère à répondre à ces prétentions sur le même ton.

Dans un pamphlet célèbre, Sieyès, qui allait devenir un des artisans principaux de nos successives constitutions révolutionnaires, Sieyès s'emparait des arguments d'unj Boulainvilliers pour les retourner contre leur auteur « Le Tiers-Etat, écrivait-il au début du mouvement révo-1| « lutionnaire, ne doit pas craindre de remonter, lui aussi, j « dans les temps passés. Il se reportera à l'année qui aj « précédé la conquête barbare, et, puisqu'il est aujour-j « d'hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa] « résistance sera sans doute plus efficace. Pourquoi ne « renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes]

« ces familles qui conservent la folle prétention d'être « issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à « des droits de conquête?... Le Tiers-Etat redeviendra « noble en redevenant conquérant à son tour ». Menace que ce groupe social réalisa sans grand délai, nous le savons, sous les étendards mystiques dont Jean-Jacques Rousseau avait rédigé les devises, comme je vous l'ai précédemment rappelé. — Et qui donc ignore aujourd'hui le rôle immense que l'apôtre de la « bonté naturelle » — cette charte d'alliance mystique entre le Dieu de bonté et les hommes des classes incultes, — a joué dans la préparation, puis dans l'évolution mystiquement logique du drame révolutionnaire. Longtemps avant d'avoir pénétré le caractère vrai de cet étrange mouvement des âmes, on avait reconnu chez nous que les luttes fratricides dont la France fut alofs ensanglantée ressemblaient trait pour trait à des guerres de religion! — Je voudrais maintenant étudier dans l'œuvre de certains rousseauistes de marque le très influent mysticisme de la classe qui, sans se montrer toujours clairement pour ce qu'il est, joue encore autour de nous un si grand rôle dans les conflits sociaux, chaque jour exaspérés, du temps présent.

Et d'abord considérons, à ce point de vue, la première génération issue des enseignements de Rousseau, celle qui a fait la Révolution française. J'ai longuement démontré naguère, en discutant les théories fameuses d'Hippolyte Taine, — ce vigoureux penseur et ce grand écrivain, un peu trop prisonnier parfois de ses vues systématiques, — que l'esprit jacobin no procédait guère de l'esprit classique, comme l'a soutenu l'auteur des Origines de la France contemporaine , mais sortait bien plutôt de ce mys- ^ ticisme social qui repose sur l'assertion follement para- \ doxale de Rousseau, sur la prétendue bonté naturelle de ( l'homme sauvage dans le passé, de l'homme inculte ou [ peu cultivé dans les sociétés civilisées du temps présent. —

En réalité l'homme du peuple jouit parmi nous, depuis des siècles, de la culture morale très rationnelle du christianisme, ce qui a facilité l'erreur et les sensibleries du xviii" siècle finissant sur son compte : car cette culture morale ne s'est pas révélée partout très solide ni très résistante aux anémiantes influences du rousseauisme passionnel.

Pour éclairer ces assertions purement abstraites, j'emprunterai, comme je l'ai déjà fait plus d'une fois, quelques illustrations de ma pensée à une œuvre d'imagination, à un roman historique, mais d'importance et de marque, dans lequel un admirateur notoire de la Révolution française a réalisé une bien intéressante synthèse des sentiments de cette époque ardente, au récit que M. Anatole France intitula : Les dieux ont soif.

Ce titre seul suffirait à nous faire pressentir le caractère que l'auteur attribue aux événements et aux dirigeants de la Révolution. Il faut y voir en effet une allusion à la soif de vengeance ou de sang qu'auraient éprouvée les puissances divines à cette heure de notre histoire nationale ; il évoque les vieux rites expiatoires des sacrifices humains. Mais on pourrait supposer une pareille menace de vengeance divine à toutes les phases de l'évolution humaine qui n'a jamais offert jusqu'ici un très édifiant spectacle, il faut en convenir.

Le héros de M. France, le jeune peintre Evariste Gamehn, élève de David, est un novateur ardent aussi bien que son maître. Il a formé le projet d'exprimer par ses pinceaux l'état d'esprit dans lequel il se sent vivre, à cette heure de crise sociale aiguë; et il a donc choisi Oreste pour le personnage principal d'un tableau important ({ui résumera, sous forme esthétique, sa pensée morale et sociale exaltée. Il a décidé en outre de peindre le rejeton des Atrides au moment ou celui-ci s'éveille entre les bras de sa sœur Electre, après un accès de cette folie sacrée

dont il fut saisi aussitôt après son parricide vengeur. Gamelin estime en effet qu'Oreste, bourreau de sa propre mère, est capable de nous émouvoir davantage dans sa longue tristesse que dans sa courte fureur, dans sa justification anxieuse que dans son forfait nécessaire. N'est-ce point par piété filiale pour les mânes de son père, par obéissance aux ordres d'En-Haut qu'il a commis le parricide dans les murs de Mycène ? Et les dieux ne l'ont-il pas certainement absous de cet acte sanglant quoique les hommes serefusentà le pardonner. Afinde venger lajustice outragée, Oreste a re?iic la Natitre. Il s'est arraché les entrailles. C'est pourcjuoi, conscient de cet immense efïort sur luimême, il est demeuré fier^ mystiquement fier, sous le poids de son horrible et vertueux forfait!

Or les artisans de la Terreur, dont le jeune artiste parle le langage à la fois emphatique et inspiré, prétendirent eux aussi justifier leurs massacres par leur obéissance à la volonté divine. Ils ont, dit M. France lui-même, avec une belle perspicacité, ils ont « installé à la place de Jehovah « un Dieu jacobin pour faire descendre de plus liaul le (.(. jacobisme sur le monde. » Et l'histoire nous [apprend que certains d'entre eux répétèrent jusqu'à leur fin le plaidoyer, ou plutôt l'apologie personnelle que nous allons entendre sortir de la bouche du sensible Gamelin, — cet Oreste encore plus conscient de sa mission toute sainte que le fils de Clytemnestre, plus complaisant aussi, de beaucoup, aux gestes meurtriers que lui impose cette surhumaine mission. « Terreur salutaire, soupire-t-il en « effet, dans une sorte d'extase prophétique,. s«m^e terreur, « aimable guillotine! A l'avenir de ma patrie, j'ai fait le « sacrifice de ma vie et de mon bonheur. Pour elle, je « me suis fait anathème. Je mourrai donc infâme ! Enfant, « poursuit-il en s'adressant à un bambin de son entourage, « enfant tu grandiras libre et tu le devras à Vinfdme « Gamelin. Je suis atroce pour(jue tu soit heureux. Je suis

^< cruel pour que tu sois bon. Je suis impitoyable pour que « demain., tous les hommes s' embrassent en versant des lar- « mes de joie. VeiW. enfant, tu me devras ton bonheur, ton « innocence, et, si jamais tu entends prononcer mon nom, tu « l'exécreras ! » — Baisers, joie, bonheur, innocence, le tout pour (/ewam/ Mais les lendemains de ces vastes crises mystiques, issues d'impatients impérialismes de groupe, ne produisent guère de tels fruits pour Thumanité, toujours mue par la volonté de puissance sous ses divers revêtements émotifs. Cent trente ans après Gamelin, ce ne sont point des baisers qu'échangent les peuples de l'Europe ou les classes sociales dans les frontières de ces peuples. Et qui sait la répercussion exercée par de ces plaidoyers d'utopistes assassins sur de plus récentes hécatombes humaines? — Il reste vrai seulement, comme je l'ai répété plus d'une fois déjà, que le mysticisme est source d'action conséquente, méthodique, soutenue et que, endiguées lentement par l'expérience qui s'accumule avec le temps dans la raison humaine, ses éruptions volcaniques laissent parfois derrière elles certains résidus de progrès, après avoir fait couler des fleuves de larmes et des flots de sang. Heureux ceux qui n'ont pas à vivre ces heures où toute humanité disparaît de la terre. — J'estime pour ma part que le progrès le plus assuré se fait sous le signe de la prévoyance, de la patience, et de la morale rationnelle. Il est encore quelques pays où il s'est accompli le plus souvent de la sorte.

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