PAR FOUI'.IER
Ce mysticisme social moderne, que Rousseau a si puissamment servi par sa prédication naturiste, offre au surplus des aspects moins sombres que ceux de la Terreur, lorsqu'il se maintient dans la sphère du rêve et (ju'il se
développe dans le champ de l'utopie souriante où se cantonnait le promeneur solitaire, entouré de ses fantômes familiers. Pour le constater j'évoquerai pendant un instant devant vous l'un des adeptes les plus instructifs de Rousseau, — l'un des plus influents aussi, en dépit de sa folie plus évidente encore et plus continue surtout que celle de son maître. — Je veux parler de Charles Fourier.
Le prophète de l'harmonie et l'inventeur du phalanstère a exercé en effet une influence incontestable sur l'évolution du socialisme contemporain : il a fourni presque toute leur doctrine aux anarchistes théoriques, de l'école de Bakounine et de Kropotkine : et, les adeptes de Marx ont été poussé par lui aux acceptations mystiques, qui restaient assez dissimulées dans les écrits de cet algébriste social : le livre fameux et si efficace de Bebel sur La femme et le socialisjne ne lui a-t-ilpas demandé une bonne part de ses anticipations de l'avenir. Enfin Emile Zola, dans ses dernières années, n'est-il pas ouvertement et passionnément venu aux méthodes fourieristes qu'il a vulgarisées de nouveau par le succès de ses romans. — Les écrits de ce surprenant utopiste nous présenteront quelques développements très caractéristiques de la foi naturiste de notre âge dans ses tentatives d'application directe au gouvernement des sociétés humaines.
Ses enseignements de morale et de politique réalisent avant tout une intéressante fusion du mysticisme passionnel et du mysticisme social. La date de sa naissance l'associant à la seconde génération du mouvement rousseauiste, il a pris au sérieux les plus mystiques assertions de la première, pour les transmettre à la troisième dans une très conséquente élaboration de maniaque. En toute naïveté, et sans nulle réserve, il a prétendu mettre l'instinct, et non plus la raison, au gouvernail de l'humanité progressive. — Et d'abord, le principe de la constitution
nouvelle qu'il offrit à ses contemporains comme le fruit de ses méditations et de ses veilles, c'est la responsabilité de Dieu, notre tout-puissant allié, dans le problème de notre quiétude et de notre bonheur. Voici comment il expliquait sa pensée sur ce point. — Le Créateur ne saurait, disait-il, abandonner le gouvernement personnel du monde pour se réduire au rôle effacé d'un souverain constitutionnel qui rëg-ne et ne gouverne pas. Telle a été pourtant la regrettable affirmation du Christianisme dogmatique, sous le prétexte de faire sa place à la liberté humaine. Sur ce point, affirme donc Fourier avec insistance, la religion de Jésus, — dans son apect rationnel qui a été recueilli et développé par les Eglises chrétiennes à travers les siècles, — la religion de Jésus est en faute et en défaut, de toute évidence, puisqu'elle ne marque pas au gouvernement du Père céleste une assez filiale confiance. Rousseau est heureusement venu remettre dans le droit chemin la chrétienté par ses affirmations mystiques, après dix-huit siècles d'erreur. Et Fourier se croit chargé par le Ciel de préciser, au profit de ses contemporains, les suggestions politiques, encore quelque peu confuses, du nouveau prophète.
Oui, insista ce maniaque prisonnier jusqu'au bout de sa manie, oui, le Christianisme traditionnel a donné dans une notoire impiété lorsqu'il a cru pouvoir définir une Providence limitée, hésitante, et qui n'aurait pas introduit dans notre tempérament môme les conditions d'une harmonie sociale réalisée sans lacune et sans efforts. Comment la Providence aurait-elle, en particulier, crée les passions, ces moteurs par excellence de l'activité humaine, si elle ne leur avait pas ouvert une carrière dans laquelle on les vît capables d'assurer le bonheur des sociétés. N'est-il pas absurde de se confier en Dieu à demi seulement, de considérer sa Providence comme partielle et comme étroitement limitée dans ses vues. Avant de nous donner, en
nous mettant au monde, les passions qui nous agiteront sans trêve, Dieu n'a-t-il pas dû savoir que notre airons serait fort insuffisante à les harmoniser entre elles. De toute évidence Dieu a donc conçu et combiné à notre profit un code passionnel, un système d'organisation domestique et sociale applicable à l'humanité toute entière. Fourier se fait gloire d'avoir retrouvé, par l'efïort de sa pensée d'inventeur génial, ce code divin dont l'humanité avait depuis si longtemps négligé, puis linalement oublié les préceptes salutaires.
Telle est la psychologie, follement optimiste, elle aussi, qui prend sa place à la base de l'édifice social construit avec une bizarre minutie par le maniaque apôtre des « séries passionnelles », du « phalanstère » et de toutes les baroques institutions harmonienncs : édifice qui a été pris au sérieux par un grand nombre de ses contemporains cependant. Il fut intarissable dans les manifestations de sa foi. 11 répéta jusqu'à sa fin qu9 Dieu, ayant créé les passions, les instincts et autres matériaux d'édifice social, n'a pu commettre, dans son éternelle sagesse, la faute de ne tracer aucun plan en vue de leur judicieux emploi par ceux qu'il en avait dotés. Quoi donc ? Dieu aurait été contraint d'attendre l'apparition des Solon ou des Justinicn pour statuer sur le mécanisme des sociétés humaines? Le sens commun répugne à suspecter dans la divinité cet excès d'impéritie, et telle est cependant l'impudeur de nos moralistes (quelque peu rationnels encore) quand ils assurent, implicitement, que Dieu s'est révélé incapable en matière de législation. — Au contraire, la voie des bonnes études, celle que Fourier se flatte d'avoir suivie pour sa part, n'est autre que celle du raillietnent à Dieu. Tel est le mot d'ordre dont il fait le point de départ de son système harmonien et comme la devise de son phalasntère. En est-il un qui soit plus clairement, plus naïvement mystique, d'après la définition que j'ai proposée du mysticisme : une
alliance offensive et défensive du mystique avec de surhumaines puissances ?