‹ Vers le socialisme rationnelChapitre 24 sur 26 · QUINET ARTISAN DU MYSTICISME DÉMOCRATIQUE · texte numérisé non relu

QUINET ARTISAN DU MYSTICISME DÉMOCRATIQUE

A la génération suivante qui fut la troisième du mouvement rousseauiste, les mystiques sociaux seront légion et leur influence, exercée pendant quelque vingt années sur l'opinion, préparera cette curieuse crise du mysticisme démocratique que fut la révolution européenne de 1848, — la « folle » année, comme l'ont baptisée les Allemands qui ne se montrèrent pas les moins fous. — J'étudierai brièvement deux des écrivains qui, sous des drapeaux politiques divers, ont énergiquement mis l'accent mystique sur leurs revendications de puissance au profit de leurs clients, et par conséquent d'eux-mêmes.

Edgar Quinet me semble un adepte intéressant du mysticisme démocratique ou social parce qu'il n'est nullement affecté, dans sa personnalité mentale, de ces faiblesses ou de ces anomalies trop évidentes au contraire dans le cerveau d'un Fourier. Ce fut un homme de vie grave, doué d'éloquence et d'un réel talent d'écrivain. Formé par la lecture de Herder, dont il traduisit en français l'ouvrage essentiel, et aussi par la fréquentation des derniers représentants du romantisme allemand, Quinet débuta dans la philosophie de l'histoire par un livre sur Le génie des religions qui est une typique manifestation de mysticisme social essentiel. Il s'y élève en effet contre les enseignements de Rousseau qui, dans ses Discours de début et dans le Contrat social a. représenté les hommes primitifs comme des raisonneurs ou comme des dialecticiens scrupuleux, s'avançant régulièrement, tristement, de déductions en déductions vers la société qu'ils projettent de constituer entre eux. La vérité historique serait tout autre, si nous en croyons Quinet, disciple de Herder, car

les premiers liommes furent avant tout des poètes, des voyants ou même des propliètes, mais nullement des g-éoinètres à l'esprit sceptique, à l'àme vide, à l'instinct presque nul. Rousseau leur a refusé bien à tort le génie, l'étincelle divine qui rend capable de créer. Imaginalion, poésie, religion, instincts sacrés, tels sont en réalité, les sentiments qui ont envabi l'âme des bommes aussitôt après leur apparition sur la terre. Dans son schéma de logicien acbarné, Jean-Jacques a oublié d'introduire la vie.

Ainsi, méditant sur la sociologie de Rousseau, son inspirateur indirect, Quinetla condamne non parce qu'il la juge trop mystique — et il aurait fort bien fait d'en juger de la sorte, — mais parce qu'il l'estime au contraire trop peu pénétrée de mysticisme hardi. Il tirait en effet cette sociologie des ouvrages les moins franchement « rousseauistes » de Rousseau, de ceux que produisit la période <f philosophique » du Genevois, avant sa crise passionnelle de 1756 qui le révéla tout entier à lui-même. — En fait Jean-Jacques fut bien loin de se manifester constamment comme le géomètre que son ingrat rejeton s'obstine à condamner en lui, puisque très expressément et presqu'aussitôt après la publication de son œuvre première, il a doté ses hommes primitifs de la bonté naturelle, — un privilège déjà fort mystique en vérité, et qui l'est bien autant à tout le moins, que l'instinct c^ù'm manifesté par la poésie, plus ou moins populaire, de ces siècles lointains, — selon les idées de Herder consécutives à celles de Rousseau. — Si celui-ci, assez médiocre historien certes, ne fait en sa doctrine, aucune place aux manifestations artistiques de l'homme primitif, il donne en revanche une importance fort grande à ses perfections morales ou même religieuses lorsqu'il adopte l'hypothèse, si largement vulgarisée par lui de la bonté naturelle. Nous allons constater que l'interprète français de Herder, après avoir réintégré à juste titre

l'élément esthétique et lyrique dans la pré-histoire, abuse aussitôt de cet élément à tel point qu'il dépasse de beaucoup l'auteur des Discours sur les voies hasardeuses de la sociologie mystique.

En effet, au mysticisme esthétique de ces inspirateurs allemands romantiques, Quinet associe encore plus explicitement le mysticisme social — de même que nous avons vu Fourier combiner entre eux mysticisme passionnel et mysticisme social. — Une œuvre d'art, expose-t-il dans son Génie des religions, suppose une inspiration, une lueur sacrée qui ait traversé préalablement l'intelligence de son auteur. Or la société humaine est V œuvre d'art par excellence. Le seul fait qu'elle existe nous démontre qu'aux origines une illumination spontanée, une véritable révolution intérieure dut éclater dans le cœur humain, poussé par le Créateur sur la voie de ses destinées mystérieuses. A peine sorti des mains de Dieu, l'homme tendit vers ce Principe de son être par toutes les puissances de son âme et de son corps. L'homme primitif a marché vers Dieu, voilà tout ! Tel est le secret de son progrès social comme de tous ses autres développements.

Refusez-vous de placer quelque instinct divin dans le cœur des peuples aux berceaux, insiste Quinet avec une inébranlable conviction, alors les grandioses destinées de l'humanité vous demeureront tout à fait inexplicables. Partout, aux origines, on rencontre le souvenir d'une inspiration presque générale : partout foisonnentles élus, poètes, prophètes, voyants ou devins : Orphée, Hermès, Zarathoustra, Manou, Moïse. Il n'est pas un peuple dont l'inspiration première ne soit ainsi de saisir et d'interpréter avant tout la parole que le Créateur prononça dans la Création encore émue de sa présence. Quand nous cherchons à nous imaginer nos plus lointains parents, nous nous représentons volontiers d'ignorants et superstitieux sauvages, alors qu'il nous faudraitévoquer de remarquables

savants, puisant leur science, dès lors sublime, dans le ravissement dont les pénélrait la création encore nouvelle. Lors de cette première illumination du genre humain par une révélation j^ratuite, la Nature fut le trépied, l'iiomme devint la Pythie, et reçut les communications du Ciel. — Aujourd'lmi seulement, aujourd'hui qu'après avoir durement asservi cette maternelle Nature à nos volontés arbitraires nous avons refusé à ses enseignements tonte sympathie véritable, nous la voyons se taire devant nous le plus souvent; ou bien, quand elle consent à nous parler encore, nous ne savons plus la comprendre !

Ce développement de Quinet suffira pour vous faire entrevoir à quelles illusions, généreuses sans doute en leurs intentions, mais génératrices de ces erreurs psychologiques, morales et politiques qui se payent nécessairement plus tard, le mysticisme naturiste a conduit les générations qui nous ont immédiatement précédé dans la vie. La sociologie mystique du xviif siècle s'est prolongée par le règne du romantisme à travers tout le xix" et le début du xx*' siècle. Sur ses convictions de jeunesse, Quinet édifia ses théories politiques d'âge mûr qui ont été fort influentes en France, surtout lorsque son parti est arrivé au pouvoir après 1873. — On renonce de plus en plus aujourd'hui par le progrès continué des sciences historiques, à cette Déification du peuple aux âges primitifs, ou même à des époques plus récentes, sous prétexte de poésie populaire inspirée. On reconnaît chaque jour davantage que ce qui est original ou fécond dans cette poésie, prétendue collective, des âges antéhistoriques fut œuvre individuelle et, le plus souvent, œuvre de culture. Mais il faut du temps pour soustraire les esprits à l'influence d'une erreur mystique flatteuse et qu'ils ont longuement caressée.

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