II AVANT-PROPOS
duction à ma philosophie de l'impérialisme humain et de ses formes mystiques principales dans la présente atmosphère morale de l'Europe : philosophie qui se clôt dans ma pensée par un conseil d'impérialisme rationnel et de socialisme rationnel.
Mon œuvre de pensée est surtout une philosophie de l'histoire, de l'histoire moderne ou même contemporaine; elle est sortie de l'observation assidue des idées, des événements de mon temps. C'est pourquoi ces causeries philosophiques ne vous ouvriront pas d'horizons nouveaux sur les problèmes de la métaphysique ou sur la théorie de la connaissance. Vous y trouverez principalement une appréciation psychologique des penseurs qui ont exercé, de près ou de loin, une influence morale (et politique par conséquent) sur notre époque. Mon dessein est de fournir matière à des réflexions personnelles, — les seules fécondes, — que chacun pourra prolonger ensuite au cours de ses lectures ou par ses observations personnelles de la vie.
Il nous arrive souvent d'entendre déplorer, dans notre entourage, le recul de la croyance ou l'éclipsé du point de vue idéaliste dans le monde : on attribue les malheurs de notre époque à son excessiï réalis?7ie, et l'on nous adjure de revenir à une conception plus religieuse de la vie. Mais on nous recommande alors, à titre de remède, une sorte de Théisme philosophique dans lequel l'Esprit ou la Vie, personnitiés, élevés à la dignité de puissances métaphysiques, joueraient le rôle jusqu'ici tenu dans l'âme de nos races par le Dieu recteur et rémunérateur du Christianisme. Je crois que de telles suggestions ont leur valeur : je sais qu'elles procèdent des plus nobles intentions. Mais le Dieu des chrétiens avec sa touchante histoire terrestre.
si pénétrée d'humanité persuasive, avec son domaine céleste où de pures béatitudes attendent les hommes de bonne volonté, avec sa cour de bienheureux très humains eux aussi, qui se font intercesseurs ou médiateurs entre sa créature et lui-même, ce Dieu-là a parlé, il parle encore aux imaginations et aux cœurs de façon plus vivante que les ingénieuses abstractions de la philosophie contemporaine. L'action morale de celles-ci ne peut s'exercer à mon avis que sur une élite, et, si leur dialectique ne peut encore suffir à la tâche, c'est au mysticisme des éghses chrétiennes, si pénétré de raison par dix-huit siècles d'expérience des âmes et de gouvernement des consciences, qu'il est sage de se tenir pour mener la lutte contre ces trop brutales ' manifestations de la Volonté de puissance dont nous sommes les témoins attristés.
Mais, en outre, le Réalisme outrancier ne me paraît pas le seul ni peut-être le pire danger de l'heure présente. Je vous surprendrai peut-être, au premier abord, si je vous avoue que, selon moi, nous souflrons aussi d'un excès de foi, mal comprise et mal entendue, d'un « idéalisme » insuffisamment éclairé. Car la disposition mystique de l'âme est un danger quand elle ne s'encadre pas suffisamment d'expérience, de cette expérience synthétisée de l'espèce que nous appelons d'un beau nom, la Raison. Un tel point de vue, que je veux essayer de justifier brièvement devant vous ne renferme peut-être pas toute la vérité morale et sociale sur les dispositions desprit du temps présent. J'estime à tout le moins qu'il en contient une bonne part, et que vous ne perdrez donc pas votre temps à me suivre, en toute patience, dans les voies où j'ai dessein de vous conduire.
Encore une remarque cependant avant que d'entrer en matière. Mon œuvre, dans son essence, est une œuvre de critique. Elle recherche avec prédilection, parmi les tendances morales du temps présent, celles qu'il conviendrait
DEFINITIONS ET PREPARATIONS O
(l'amender, de corrig-er, de remettre dans le droit chemin. Et, comme il était naturel, cette critique s'est exercée principalement sur des écrivains français de marque, — bien que certains auteurs de nationalité étrangère (allemands le plus souvent, anglais parfois), aient été l'objet de mes études. — Chez mes compatriotes, je souligne plus souvent des illusions que des mérites Et ce n'est pas que les mérites leur fassent défaut selon mon appréciation, certes ! Moi aussi, je considère le xix^ siècle comme un grand siècle qui a mêlé à ses erreurs de triomphantes vérités. Seulement, je voudrais ses représentants sans tache et je cherche à préserver de leurs faux pas ceux que leurs dons intellectuels qualifient pour les continuer en ce moment autour de moi.
Au surplus, j'estime que l'Europe entière a participé et participe encore des mêmes faiblesses ou des mêmes erreurs, et je crois donc faire œuvre de bon Européen en persistant dans cette attitude principalement critique, fût-ce quand je dois parler au delà de nos frontières. Une bonne partie du monde civilisé se montre sympathique à l'effort dès longtemps poursuivi par l'esprit français vers lajustice, — avec des succès divers, on ne saurait le nier, mais du moins avec une persistante application, dans la partie saine de la nation. — Sur mes lèvres, l'apologie de la pensée française, qui n'a plus besoin d'être faite, servirait sans doute moins le bon renom de mon pays que ma perspicacité à son égard, — si tant est que je me sois montré quelque peu perspicace, — et que ma sincérité à son endroit, — s'il en doit résulter pour lui quelque profit.