IMPÉRIALISME ET MYSTICISME
Une persistante réflexion sur l'histoire et sur le spectacle de la vie m'a conduit tout d'abord à une psychologie
assez pessimiste de la nature humaine : ce qui me laisse d'ailleurs en pleine conformité de convictions avec l'enseignement de la Bible comme avec celui des grands penseurs méditerranéens de l'antiquité (pour la plupart). Et, certes, une telle conviction serait bien attristante si elle demeurait sans complément ou sans correctif; mais je m'empresse de la continuer aussitôt par une persuasion nettement optimiste en morale. Je crois au progrès, lent, intermittent, sujet à des haltes ainsi qu'à des reculs, mais possible et probable pour l'humanité sur le terrain de la morale. C'est même une formule que j'ai répétée bien souvent que celle-ci : il convient d'être pessimiste en psychologie, mais optimiste en morale.
J'insisterai un instant sur ce double aspect de ma pensée. A mes yeux, le récit hébraïque de la faute d'Adam, devenue la source d'un péché d'origine dans toute créature humaine sociale, enferme une signification profonde. Il nous rappelle utilement que l'homme, — au moins en tant qu'il engendre des fils et forme des sociétés — est parti de très bas pour s'élever où nous le voyons présensentement établi, dans ses races les mieux douées. La science moderne est venue confirmer récemment ce rappel à l'humilité et à la prudence en nous faisant remarquer que nous conservons ces dents dites « canines » qui sont, à tout le moins, une présomption de régime Carnivore dès les origines. Toujours, nous devons redouter de voir ressurgir en nous l'être de proie qui s'y cache sous le vernis lé2:er de civilisation récente : nous devons rester en garde contre les gestes inhumains qui accompagnent les résurrections inopinées de la férocité ancestrale. — Et, certes, on a pu abuser de la notion du péché d'origine pour en tirer des conséquences exagérément mystiques. Mais les conceptions de la grâce divine qu'on a prétendues semi-pélasgiennes et qui n'en ont pas moins triomphé dans l'Église, en partie sous l'influence de la compagnie de
DEFINITIONS ET PREPARATIONS O
Jésus, ont laissé sa part à la liberté humaine dans l'œuvre du perfectionnement moral individuel.
C'est pourquoi j'estime, en revanche, et je répète ici, qu'il est permis d'être optimiste en morale. La race blanche, à laquelle nous avons l'honneur d'appartenir, s'est distinguée entre les autres par l'adoucissement de ses mœurs, — en dehors des périodes de crise comme celle que nous venons de traverser, cela va de soi. — Et ces résultats acquis lui permettent l'espoir de s'élever plus haut encore, à mesure que grandira pour elle cette expérience de la vie sociale qu'elle sait de mieux en mieux accumuler et interpréter à son profit. — Elle devra néanmoins compter, plus qu'elle ne paraît disposée à le faire en ce moment, avec cet indispensable collaborateur des entreprises difficiles qui est le temps. Les Italiens nous ont appris en effet qu'il est « galant homme », mais la sagesse des autres nations nous rappelle qu'il ne respecte pas ce qui a été fait sans lui.
Je viens à la véritable assise de ma philosophie de l'histoire. Le principe de notre activité réside, comme l'a établi la psychologie expérimentale moderne, dans cette région du Moi où siège notre affectivité profonde, dans les instincts et dans les passions. L'une de nos passions m'a paru fournir son ressort principal à l'activité en général et à l'activité progressive en particulier des sociétés humaines : c'est celle que la psychologie chrétienne a nommé la libido dominandi, la passion de dominer. L'abbé de Saint-Cyran appelait cette passion primordiale V esprit de principauté. Thomas Hobbes parle d'amour du pouvoir et il en a tiré, dans son traité de la Nature humaine cette psychologie d'une admirable clairvoyance, qui enthousiasma Diderot au siècle suivant. Frédéric Nietzsche en a fourni récemment de puissantes exégèses, de façon à donner la popularité au vocable choisi par lui pour la désigner, der Wille zur Macht, la Volonté de puissance. —
b VERS LE SOCIALISME RATIONNEL
En un certain sens, je crois avoir repris, poussé plus avant l'un des aspects de la pensée de Nietzsche sur le temps présent : celui que lui-même a traité d'Apollinien. Mais il m'est arrivé souvent de désigner la Volonté de puissance par un seul mot, par celui qui caractérise, depuis quelque cinquante ans seulement, ses manifestations les plus amples dans le sein des sociétés supérieures, par le mot à' impérialisme. J'ai donc parlé d'impérialisme essentiel dans l'être vivant. Et c'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que j'ai construit une Philosophie de l'impérialisme. Il ne faudrait pas s'y méprendre. Je ne me dissimule pas que ce terme commode et bien frappé a reçu des événements politiques récents, en même temps que des confirmations précieuses, certaines résonnances émotives qu'il faut savoir écarter de lui pour en faire un usage philosophique.
L'humaine volonté de puissance a été tout d'abord presque exclusivement mystique et c'est ce que je vais chercher à expliquer en peu de mots. Contrainte par la forme éminemment sociale de l'évolution humaine à se déployer en contact et en concurrence avec des volontés rivales, la volonté de puissance, soit individuelle, soit collective, s'avise bientôt de tendre à ses lins par des contrats, par des traités d'alliance oflensive ou défensive. Mais ces contrats ne sont pas conclus seulement avec des hommes. Les archives de l'histoire, si prodigieusement enrichies, depuis deux siècles surtout, par les efiorts admirables de l'érudition moderne, nous apprennent que l'esprit humain possède, de temps immémorial, une tendance à personnifier, de façon plus ou moins nette, les forces de la Nature; et cela, afin de pouvoir nouer avec elles des contrats pour la puissance. On a nommé cette disposition d'esprit l'ûmmisme des peuples primitifs. Le terme a été discuté, mais le fait est cer^in ; longtemps l'attitude de l'homme a été presque uniquement mystique en présence de la réalité
qui l'entoure. Nos pères constataient la collaboration fréquente, mais non tout à fait régulière, de certaines forces naturelles à leur effort méthodique de production : forces telles que la chaleur solaire, la germination printanière, les pluies ou inondations périodiques. Ils éprouvaient d'autre part l'hostilité apparente de quelques autres forces du même ordre, telles que tempêtes, foudres, épidémies. Ils se sont donc passionnément préoccupés d'établir avec ces forces mystiques des relations d'alliance ou de trêve; et c'est à peu près tout le contenu des religions primitives.
Le mysticisme s'est donc fait, de très bonne heure, l'habituel auxiliaire de l'effort d'expansion vital et la collaboration, dans l'esprit humain, de ces deux dispositions essentielles s'est prolongée pendant un si grand nombre de siècles qu'elle est devenue instinctive, qu'elle forme une condition, peut-être indispensable, de notre activité méthodique et soutenue. Encore aujourd'hui, et sans savoir toujours le reconnaître clairement, croyants ou incroyants réclament le plus souvent l'alliance de quelque force métaphysique à l'appui de leurs entreprises d'agrandissement ou de conquête. C'est pourquoi le mysticisme, envisagé comme la tendance à chercher dans un monde suprasensible, dans la sphère métaphysique, des alliés pour notre effort vital est le second point d'appui de ma construction théorique, dans mon effort pour mieux comprendre les allures actuelles de l'humaine volonté de puissance.
Devenu et demeuré delà sorte un auxiliaire habituel de l'effort vital, le mysticisme peut servir l'humanité, mais aussi la desservir selon qu'il accepte pour une bonne part ou répudie trop légèrement le conseil de l'expérience sainement interprétée du passé et le frein de cette expérience synthétisée de l'espèce que représente le contenu de notre raison. En d'autres termes, après avoir été très longtemps pratiquée de façon irrationnelle ou peu rationnelle, la
volonté de puissance doit se faire en nous, avec le temps, de plus en plus conforme et docile aux suggestions de la raison, de plus en plus rationnelle en un mot. 11 est certain, en effet, que le mysticisme agit d'une part comme un tonique de l'action, — car la certitude d'avoir un Dieu pour allié de son effort ou de travailler dans le sens voulu de Dieu facilite à l'homme une activité méthodique et soutenue, vers quelque but que se dirige cette activité d'ailleurs. — En revanche, lorsque la conviction mystique néglige par trop les avertissements de l'expérience, elle entraîne le convaincu à faire trop de fond sur l'appui de l'Au-delà, à s'abandonner au fanatisme et elle peut le conduire aux catastrophes par la mise en œuvre insuffisamment éclairée de sa force. On nous rappelait récemment le cas de certains sauvages qui se firent guider, dans leurs expéditions de guerre, par une jeune fille de la tribu, les yeux bandés, après avoir usé au préalable de tous les rites traditionnels pour doter cette vierge des plus larges pouvoirs magiques : mais c'est assurément là une peu rationnelle combinaison de stratégie.
Il y a quelques années, nos postes avancés de l'Algérie se trouvèrent en présence d'un fanatique arabe qui, poussant ses coreligionnaires musulmans à la guerre sainte au nom d'Allah, leur procura d'abord quelques avantages de surprise, grâce à la conviction qu'il avait su leur communiquer d'une toute-puissante collaboration divine à leur entreprise. Pourtant, lorsque nos troupes régulières furent entrées en ligne avec leur artillerie, il persévéra dans son attitude inspirée, promettant à ses fidèles que le feu des Européens ne pourrait rien contre leur personne. Ces hommes de foi s'avancèrent donc sans précaution sur sa parole et se firent tuer sans profit pour leur cause. Leur entreprise conquérante échoua de la sorte en conséquence du caractère insuffisamment rationnel dont le mysticisme avait marqué leur effort d'expansion conquérante.
UÉFIMTIONS ET PRÉPARATIONS 9
Le germe de la raison, qui, peut-être, fut déposé en tout ce qui vit, s'est enrichi très rapidement dans l'espèce humaine par Taccumulation efficace des expériences, surtout des expériences sociales du passé, grâce à la mémoire d'ahord, à la parole, l'écriture, l'imprimerie, les communications rapides ou même instantanées à distance. C'est désormais à pas de géant que progresse autour de nous le savoir humain et sa diffusion dans les masses. Sa svnthèse ne saurait marcher du même pas et notre raison a aujourd'hui fort à faire pour s'assimiler des richesses surabondantes. Elle n'y parvient (et de façon incomplète encore) que dans certains individus d'élite et de choix. Mais pourquoi ne pas espérer qu'avec le temps son progrès se généralisera davantage, assurant celui de la morale et, alors seulement, celui de l'équilibre social bien compris. — Ce progrès se fera, selon moi, non par l'impossible disparition de l'impérialisme vital — je le juge indéracinable au sein de l'être vivant dont sa disparition causerait même la mort à brève échéance, — mais par l'effort pour rendre cet impérialisme de plus en plus raiionnel, c'est-à-dire mesuré, précautionné dans ses procédés de conquête. Notre légitime volonté d'expansion devra donc profiter de l'expérience agrandie de l'espèce pour éliminer de ses méthodes toute violence superflue, pratiquer les concessions opportunes qui consolident les conquêtes et faire de plus en plus large place, en ses plans d'avenir, aux considérations altruistes qui sont une promesse d'expansion plus durable pour la légitime volonté de puissance des individus ou des groupements humains. Que ce conseil de la raison prenne la forme d'un impératif moral catégorique comme dans la religion chrétienne (ou comme dans le kantisme qui est un résidu, une sorte de distillation suprême de cette religion), c'est assurément pour lui un moyen excellent de se faire entendre.
2. — PLATONISME. CONCEPTION ROMANESQUE DE LA VIE. SOCIOLOGIE MYSTIQUE. QUIÉTISME
En Europe, l'appétit mystique montre depuis quelques siècles une tendance marquée à se dégager des cadres chrétiens qui l'avaient contenu et modéré pendant plus de mille ans. Il affecte une nuance qu'on peut appeler natu- \ riste puisqu'il se réclame de la protection d'un Dieu-
Nature : le romantisme m'en a paru la manifestation contemporaine la plus caractéristique, et Jean-Jacques Rousseau l'un des plus efficaces artisans. Ce sont les origines 1 et les premiers épanouissements de ce mysticisme romantique, véritable religion de notre âge, que je voudrais étudier présentement, me réservant d'examiner ensuite les ramifications qui en sont issues et qui en précisent les aspects divers : mysticisme passionnel et mysticisme esthétique ; mysticisme racial et mysticisme social.
Le brillant Platon, qui paraît avoir été touché par l'influence des antiques religions de l'Orient, peut être considéré comme le grand artisan d'un mysticisme déjà largement raisonné dans l'âme européenne, — alors qu'Aristote y favorisa la conception scientifique de la nature et de la vie. — Platon a été en particulier l'un des pionniers du mysticisme naturiste puisqu'il a le premier cherché théoriquement dans les impulsions de la nature et dans les élans de la passion un principe de morale. L'aspect le plus populaire de sa doctrine est assurément la théorie de l'Amour moralisateur qu'il a développée surtout dans l'un de ses plus parfaits Dialogues, le BaïKjuet. — Il n'y a rien au monde, expose l'un des personnages de cet entretien célèbre, ni la naissance, ni l'honneur, ni les richesses qui soit capable au même degré que l'amour d'inspirer à ' l'homme ce qu'il lui faut pour se bien conduire, c'est-à-
dire la honte du mal et l'émulation du bien. Si un homme
qui aime avait commis une action mauvaise ou supporté un outrage sans en exiger la réparation, il n'y aurait ni père, ni parent, ni personne devant qui il eût tant de honte de paraître que devant ce qu'il aime : et il en est de même pour celui qui est aimé. — Son principe posé en ces termes, le philosophe-poète en déduit, comme on le sait, toute une doctrine de la moralisation engendrée par le culte de la Beauté, de la Beauté matérielle et corporelle tout d'abord, puis de la Beauté de Tâme, et enfin de la Beauté suprême, merveilleuse, éternelle, non engendrée et non périssable. — Il a été de la sorte père d'une sorte de romanesque antique, assez bizarre par les éléments doriens qui s'y mêlent et dont on trouve encore les échos, cinq siècles plus tard, dans les Essais de morale de Plutarque^
Ce rêve mystique, par quelques aspects si noble, mais aussi par quelques côtés suspect, a eu des conséquences sans bornes. A travers le Néoplatonisme, il a influé, au moins quant à la forme, sur les enseignements de Christianisme naissant et fourni des suggestions efficaces à toute la mystique chrétienne ultérieure. Puis, par sa survie dans le milieu hellénisé et romanisé de la Provincia gauloise — notre Provence actuelle — , il a, selon moi, engendré, vers le xi* siècle de notre ère, une très intéressante conception de morale aristocratique qui est celle de l'amour courtois ou romanesque, création des poètes du midi de la France qu'on appelait les Troubadours en langue provençale, — Dans leur système de galanterie chevaleresque, de même que dans les Dialogues de Platon, l'amour est proclamé le principe de toute bravoure et de toute vertu. L'exaltation amoureuse, ressort de cette morale erotique qui a connu une si durable fortune, était désigné, dans la langue romane de Provence, par le mot
1. Voir dans les Séances et Travaux de l'Académie des Sciences morales, (le novembre-décembre 1921 mon étude sur La religion de Plularque.
Skillière. — Socialisme rationnel. 2
masculin de ;oy, qui traduisait un état d'expansion énergique, une certaine exaltation amoureuse du sentiment de la vie, tendant à se manifester chez l'amoureux par des actes ou par des efforts dijfnes de l'objet aimé.
La théorie courtoise ou romanesque de l'amour moralisateur se sépare toutefois du Platonisme athénien par son ;ispect strictement féministe, et de la doctrine chrétienne — bien que celle-ci ait incorporé de son côté certains éléments du mysticisme alexandrin — , parce qu'elle proclame l'amour incompatible avec le mariage. L'exaltation passionnelle y était en effet considéré comme ne pouvant devenir le mobile de nobles actions que si, parfaitement spontanée dans une âme, elle n'acceptait de lois que d'elle-même. Tout ce qui paraissait susceptible d'amortir cette exaltation, de l'émousser, de l'épuiser, en compromettait aussi le caraclëre moral, i^lle devait éviter à tout prix les influences déprimantes de la vulgarité quotidienne et écarter ce qui semblait susceptible de restreindre, pour l'amoureux, les occasions de donner essor à ses facultés les plus généreuses.
On proclama donc qu'une femme ne pouvait exercer dignement son empire de beauté et conserver sa vertu d'inspiratrice morale que par des relations galantes où tout fût de sa part un don gracieux, une munificence volontaire. Or cela devenait impossible dans une association telle que le mariage oii la femme n'a rien à refuser. Une cour d'amour, présidée par la célèbre Aliénor de Guyenne, qui fut un temps reine de France avant de devenir reine d'Angleterre par un second mariage, eut à juger, dit on, la cause d'une dame qui, possédant déjà un chevalier servant, avait promis à un autre de le «retenir », c'est-à-dire de l'accepter [)Our son serviteur, si elle venait à perdre le premier. Or elle épousa, peu après, ce premier amoureux de ses charmes et le second lui réclama tout aussitôt le privilège de l'aimer selon le mode courtois.
Elle résista d'abord, mais fut condamnée par la cour d'amour à tenir la parole donnée à ce galant serviteur en expectative ou en survivance; et, cela, parce motif qu'elle avait véritablement « perdu» son ancien amoureux le jour où elle l'avait pris pour son mari ! — De telles façons de voir devenaient un danger évident d'immoralité pour cette doctrine subtile dont les prétentions avaient été si hautement morales à son point de départ.
En fait, elle a conduit bien souvent l'amoureux courtois à écouter tout simplement les mouvements de la nature après avoir fait mine de leur résister quelque temps. Aussi bien leur avait-elle préalablement accordé une sorte de consécration mystique par l'importance morale qu'il lui plaisait de leur conférer. L'esprit romanesque, qui procède de la théorie courtoise, comme je vais le dire, et qui lui a survécu jusqu'à nos jours, a continué de montrer les mêmes inconvénients à côté des mêmes avantages.
Par Ghrestien deTroyes principalement, semble-t-il, par ce conteur qui fut l'un des plus célèbres à la fin du xii'' siècle, la théorie courtoise passa en effet de la poésie lyrique dans la poésie épique et créa le roman de chevalerie. Le récit délicieux de Tristan et Yseiilt, celui de Lancelot du Lac, portèrent la thèse romanesque — mais aussi la glorilication de l'adultère, — jusqu'aux extrémités de l'Europe. — Le mysticisme chrétien s'empara presque aussitôt de ces thèses d'amour raffiné pour raffiner, lui aussi, sur les relations entre l'âme fidèle et son Dieu. Les troubadours provençaux se déclarèrent les chevaliers de la 'Vierge, mère du Christ, et créèrent le culte courtois de la Madone, dont le nom seul, Ma Dame, dit les origines romanesques. Les mystiques allemands du XIV* siècle, Eckardt, Tauler, Suso durent beaucoup à la conception romanesque de la passion pour le développement de leurs aspirations, plus ou moins orthodoxes, vers l'Au-delà. François d'Assise, Dante, Pétrarque, Boccace furent les disciples avoués
de nos lyriques de Provence dont ils étendirent dans toutes les directions l'influence.
Aux approches et durant le cours du xvi'' siècle, le romanesque se retrempe dans sa source platonicienne, en Italie, tout d'abord, avec Hojardo ou l'Ariosle, puis en France, avec les œuvres de Marguerite d'Angoulême- Navarre, la sœur du roi-chevalier, François I", avec les romans à'A??îadis^ avec les Histoires tragiques de Belleforest, imitées de Bandello, surtout avec la pastorale, d'origine italienne et espagnole. Le xvii^ siècle français va donner un nouvel épanouissement à l'esprit romanesque dans le roman héroïque et galant des Urfé, la Calprenède, Scudéry et dans les salons de la société précieuse qui demande aux fictions de ces écrivains son inspiration la plus caractéristique.
J'ai donc proposé de reconnaître que l'esprit romanesque, qui n'a pas cessé depuis bientôt huit siècles de s'imposer il la mentalité européenne, a très efficacement préparé, par sa divinisation de la passion erotique, le réveil du mysticisme naturiste au temps de la Renaissance. — Je signalerai brièvement l'un des aspects de ce naturisme mystique qui conduit à ce que j'ai appelé souvent la sociologie mystique de notre âge. Je veux parler de la glorification du bon sauvage. — Il est très intéressant d'étudier de près le mouvement d'opinion qui se dessina en Europe dès la seconde moitié du xvi° siècle, en faveur des indigènes du continent américain, récemment révélé à l'Ancien monde. Les premiers récits des voyageurs transatlantiques avaient été plutôt sévères à ces habitants du continent nouveau qu'on appelait (par une confusion géographique bien connue), des Indiens. Leurs visiteurs européens les présentaient volontiers comme pervers, réprouvés, ou même comme possédés visiblement du Démon. Bientôt toutefois, une réaction se produisit en leur faveur et la France prit la tête de ce mouvement apo-
logétique par hostilité contre sa grande rivale politique de cette époque, l'Espagne de Charles-Quint ou de Philippe II'.
Non sans raison, nos publicistes accusaient alors les conquérants espagnols de traiter sans nul ménagement leurs nouveaux sujets d'Outre-mer, même après avoir fait d'eux des chrétiens. On commença donc de représenter chez nous ces populations comme douces, bienveillantes, et, sur bien des points, dignes de nous servir d'exemple. Notre Montaigne, en particulier, partagea d'abord ces convictions quelques peu illusoires. Naturiste d'instinct et renseigné sur le Brésil par un de ses serviteurs qui y avait longuement séjourné, il se prit à penser beaucoup de bien des Peaux-Rouges et en profita pour entonner un hymne à la grande et puissante mère Nature, dans toute sa « pureté » première. Plus tard toutefois, en lisant avec attention les récits de vovageurs moins naïfs sans doute que son premier informateur, il s'aperçut que celuici s'était laissé abuser quelque peu, par le délicieux climat des côtes sud-américaines, quant à la psychologie vraie de leurs habitants. Dans son chapitre fameux des Cannibales, il retrouvera, chez les indigènes de l'Inde occidentale, toutes les passions de l'homme vrai et ne demandera plus qu'on les abandonne sans guide à leur instinct. Il se contente de réclamer à leur profit un apprentissage de la vie civilisée un peu moins rude que celui dont leurs dominateurs européens leur accordaient, jusque-là, le bénéfice : ce en quoi il est fort bien inspiré cette fois. Mais ses premières considérations, qu'il maintint a côté des dernières dans les éditions successives de ses Essais, trouvèrent beaucoup plus d'approbateurs, et Rousseau sera l'un de ses disciples
I. Sui- ces origines romanesques ou mystiques de la religion naturiste contemporaine, voir principalement mes deux ouvrages : Les origines romanesques de la morale et de la politique romantiques, et Le péril mystique dans les démocraties contemporaines (1919 et 1020).
sur ce point. L'esprit romanesque n'est certainement pas resté étranger à cette g-lorification de peuples lointains, sing-uliers, pittoresques, en qui la passion amoureuse gardait quelque chose des spontanéités primitives. Et j'ai proposé d'appeler mysticisme sociologique cette doctrine illusoire, mais si grosse de conséquences contemporaines, qui voudrait nous faire voir un idéal social et moral aux origines de la société humaine.
L'esprit romanesque continuait de se marier cependant aux spéculations de certain mysticisme chrétien pour les façonner de plus en plus à son image. La Réformation, prôchée par Luther et Calvin, a été un grand mouvement mystique à son origine, mais d'inspiration principalement historique et érudite dans son ellort pour remonter aux usages de la primitive Eglise chrétienne. Ce mouvement demeure donc de caractère énergique et mâle en ses dirigeants ou représentants. — Mais, vers le même temps, se ; préparait au sein du catholicisme une évolution mystique plus féminine, plus préoccupée de satisfaire les appétits émotifs de l âme tout en les tournant vers les choses de rx\u-(lelà. Une Italienne de grande race, Catherine Fieschi dont les écrits eurent tme Ionique popularité, me paraît avoir été l'initiatrice de ce mouvement singulier à la fin du xv^ siècle. Elle eut assez de prudence et de discipline pour satisfaire aux exigences de l'orthodoxie romaine et obtenir la canonisation. Il en fut ainsi de sainte Thérèse, de saint Jean de la Croix et de saint François de Sales qui suivirent la même ligne d'évolution sentimentale. Mais, dès le xvi* siècle, cette direction du mysticisme religieux avait produit en Espagne une hérésie bien caractérisée dont l'Eglise ne put accepter les excès d'indépendance affective, celle des 111 aminés ou Alumbrados : puis en Espagne, en Italie et en France se construisit au cours du xvif siècle la célèbre doctrine du Quiétisme.
Sa plus curieuse physionomie est celle de M"** Guyon,
l'auteur des Torrents, du Moyen court pour faire oraison, et de la Bible, mystiquement commentée V Par l'influence qu'elle exerça pendant près de trente ans sur un très grrand écrivain français, Fénelon, cette femme remarquable fit aux tendances quiétistes de l'àme moderne une popularité européenne. A mon avis, le Quiélisme annonce, sur bien des points déjà, le romantisme. Conseillant la conduite par « pentes et instincts », il travaille au profit du mysticisme naturiste. Attaquant, sous le nom de dévotisme, la morale rationnelle chrétienne et son ascétisme modéré, il annonce le mysticisme esthétique, qui combattra souvent les doctrines d'ordre et de méthode dans l'organisation de la vie. Excusant, sous piétexte de perfection suprême, les débordements de Térotisme en ses adhérents, il travaillera de concert avec l'esprit romanesque, au triomphe du mysticisme passionnel dans l'âme moderne. Annonçant enfin le prochain début d'une ère nouvelle qui instaurera le règne de l'Esprit Saint en ce monde, il préparait le millénarisme uiopique, qui, sous des formes laïcisées, deviendra le mysticisme social et le socialisme romantique.
En résume, conception romanesque de la vie, sociologie mystique, mysticisme quiétiste féminisé, telles sont, selon moi, les trois sources principales des triom.phes contemporains du mysticisme naturiste, dont Jean-Jacques Rou^sseau allait devenir le plub efficace vulgarisateur. Je voudrais maintenant, par un rapide examen de la carrière du grand écrivain genevois, souligner les liens qui le rattachent à la conception romanesque de la vie, à la sociologie naturiste et à la mystique féminine, ces trois dispositions de l'âme moderne dont je viens de souligner les interdépendances fréquentes et les points de contact certains.
i. Voir mon livre ?\ir A/"" Guyon ef Fénelon, Précurseurs de Rousseau
On s'accorde généralement aujourd'hui à reconnaître la grande influence que Jean-Jacques Rousseau exerça de son vivant et continue d'exercer depuis un siècle et demi sur l'âme contemporaine. Je le regarde comme le fondateur de la religion dont vit présentement, au spirituel, une grande partie de l'Europe et, le plus souvent, sans savoir au juste d'où lui vient la foi qu'elle a faite sienne. Il a été en effet, selon moi, le propagateur, souverainement efficace, d'une hérésie chrétienne de caractère fort 1 mystique qu'il emprunta de quelques précurseurs moins écoutés que lui-même et sut adapter, avec un art souverain, aux goûts et aux aspirations de son époque. Il y a cent ans déjà que Ballanche, un mystique issu de lui pour une part, le plaçait parmi les voyants illustres qui procèdent de la prédication de Jésus, en compagnie des Dantes ou des sainte Thérèse. Voyons donc dans quelles circonstances s'est formée, puis affirmée et enfin manifestée en lui la conviction mystique appelée à de si retentissantes destinées *.