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LA FORMATION ROMANESQUE DE JEAN-JACQUES

Je vous rappellerai d'abord avec quelle précocité, avec quelle continuité aussi, Rousseau a chéri le roman roma-

1. J'ai traité plusieurs fois de Rousseau, mais en dernier lieu et plus amplement dans la Biblioth. d'iiist. littéraire, de Garniur. — J.-J. Rousseau (1921).

nesque, le roman « à grands sentiments » comme il l'appelle en ses Confessions. « Ma mère avait laissé des « romans, écrit-il aux premières pages de ce livre fameux. « Nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et « moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la « lecture par des livres amusants ; mais, bientôt, l'intérêt « devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et « passions les nuits à cette occupation; nous ne pouvions « jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon « père, entendant le matin les hirondelles, me disait tout « honteux : Allons nous coucher, je suis plus enfant que « toi! — En peu de temps, j'acquis par cette dangereuse « méthode une intelligence unique à mon âge sur les « passions. Je n'avais aucune idée des choses que tous « les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien « conçu ; j'avais tout senti! Ces émotions confuses que « j'éprouvai coup sur coup n'altérèrent point la raison que « je n'avais pas encore, mais elles m'en formèrent une « d'une autre trempe et me donnèrent de la vie des « notions bizarres et ro77iane.sques dont l'expérience et la « réflexion n'ont jamais bien pu me guérir. »

Assurer qu'on n'a pas encore de raison à sept ans et qu'on ne peut donc fausser cette faculté essentielle dès cet âge, c'est une remarque psychologique insoutenable, selon moi. En réalité, la raison n'apparaît pas soudainement, à certain jour fixe, dans le cerveau de l'enfant qui en était privé la veille : elle se forme et progresse en lui par l'expérience personnelle dès le jour de sa naissance, appuyée sur les prédispositions de l'hérédité mystérieuse qui a commencé de la façonner, de temps immémorial, au profit de ce nouveau rejeton de la race. C'est pourquoi les impressions romanesques qu'un père insouciant et léger procura de façon si prématurée au petit Jean-Jacques, altérèrent certainement dans son germe la raison qui se développait en lui dès lors, et même avec une rapidité

particulière, puisqu'il devait être un homme de génie dans toute la force de ce terme. C'est d'ailleurs ce que la fin de son récit nous accorde après l'avoir nié. Les romans précieux lui foimèrent, dit il. une raison d'une autre trempe que celle du commun des hommes en lui inculquant de la vie des notions « bizarres » dont l'expérience ne l'a jamais entièrement guéri par la suite.

Les récits de La Caprenède et ceux de Madeleine de Scudéry furent, semble-t-il, les premiers dont se nourrit son imagination novice Mais r.4s;;'é;>, d'Honoré dUrfé, ce roman à la fois héroïque et pastoral dont la réputation fut si grande et si prolongée, vint contribuer après Cléopâtre, Casmiidre ou Cynis. à l'agrément des soirées de famille dont Rousseau trace le charmant tableau que nous venons de contempler. C'est, en tous cas, celui de ces ouvrages galants qui laissa les plus durables traces dans la pensée de l'enfant précoce. « Parmi les romans que j'avais lu « avec mon père, précisera-t-il au l'V'' livie des Confes- « sions, VAstrée n'avait pas été oubliée, et c'était celui « qui me revenait au cœur le plus fréquemment. »

Dans ses Dialogues, autre évocation autobiographiqu<' qui suivit les Confessions à quelques années de distance, Rousseau a consigné les mêmes souvenirs sous une forme un peu dilFérente, mais non moins instructive pour l historien des idées. Je rappellerai qu'il parle cettft fois de lui à la troisième personne pour se conformer à l'étrangifiction sur laquelle repose ce pathologique écrit de sa vieillesse — une sorte de dédoublement de sa personnalité qui fait vivre côte à côte Rousseau et Jean Jacques comme comme des êtres distincts l'un de l'autre — « Tout con- « courut dès ses premières années, dit-il de Jean-Jacques, « à détacher son âme des lieux qu habitait son corps poui' « l'élever et le fixer dans les régions éthérées... Lalecturc « de Cassandre et des vieux romans... ouvrit ce cœur « naissant à tous les sentiments expansifs et tendres aux-

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« quels il n'était déjà que trop disposé. Dès lors, il se fît « des hoiiiines et de la société des idées romanesqKes et « fausses dont tant d'expériences funestes n'ont jamais « bien pu le guérir. Ne trouvant rien autour de lui qui i< réalisât ses idées, il quitta sa patrie encore jeune ado- « lescent et se lança dans le monde avec confiance, y « cherchant les Aristide, les Lycurgue et les Aslrées dont « il le croyait rempli... Se détrompant plus tar-d des illu- « sions qui l'avaient abusé si longtemps, il se livra tout « entier à celles qu'il pouvait réaliser tous les jours et « finit par nourrir de ses seules chimères un cœur que le « besoin d aimer avait toujours dévoré. »

C'est ici la transition qui relie les rêveries romanesques de Jean-Jacques à ses propensions mystiques dont je dirai bientôt les sources principales ; c'est la mention des fantômes familiers dont il s'environna sans cesse au cours de ses promenades solitaires : figures de rêve, ou même d'hallucination qu'il appellera « nos habitants» dans le jargon semi-pathologique de ses dernières années. Ces « habitants » là ne furent guère autie chose en elfet que des personnages (le lAstrée animés d'une existence presque rérlle par la vive imagination du promeneur, mais pourvus des dispositions, adonnés aux occupations principalement galantes qui sont habituelles aux bergers des rives du Lignon dans le roman du mar(juis d'Urfé. Voilà pourquoi Rousseau, dominé malgré lui par les prédilections essentielles de son être, devait proposer aux lecteurs de ses livres les plus graves des disciplines morales et des institutions sociales fort convenables à des gens qui seraient constitués, psychologiquement, comme les pasteurs de VAstrée, mais cruellement insuffisantes en revanche pour régler les rapports entre des hommes véritables dont le principal mobile d'action est un impérialisme insuffisamment rationnel encore. C'est dans le rêve éveillé de Rousseau qu'il convient, selon moi, de chercher la source de

la morale et de la politique naturistes qui nous sont aujourd'hui recommandées de toutes parts et qui procèdent, — tous les esprits clairvoyants en tombent aujourd'hui d'accord, — de l'impulsion donnée par le grand écrivain genevois aux sensibilités de son temps,

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