NOS HABITANTS » ET LEUR CARACTÈRE
Si les suggestions morales et politiques de Rousseau à ses contemporains, — surtout après 1756, — ont été profondément influencées dans leur contenu par cette sorte de rêve éveillé qu'il vécut avec tant de complaisance et de continuité, par ces fantômes romanesques de tournure et mystiques d'inspiration dont il fit les compagnons assidus de son pèlerinage terrestre, il sera bon de préciser davantage l'origine première et Thabituelle coloration de sa rêverie solitaire. — Placé comme apprenti graveur, à treize ans, chez un maître qu'il nous dit brutal et grossier, Jean-Jacques chercha quelque distraction aux difficultés de sa vie dans les livres qui avaient charmé sa première enfance. Mais, à ceux-là, il en ajouta beaucoup d'autres, car la bibliothèque à laquelle il recourut cette fois ne fut point celle de sa mère, jadis réunie par son grand-oncle, le pasteur Bernard, et composée par conséquent avec quelque scrupule moral. Il devient le client assidu d'un cabinet do lecture des faubourgs de Genève qui offrait de plus piquants régals à l'appétit intellectuel de ses habitués. Il nous assure que sa timidité l'empêcha d'accepterles ouvrages franchement licencieux qui lui furent plus d'une fois offerts, mais il avoue du moins des lectures a sans choix et souvent mauvaises », c'est-à-dire, assurément, des lectures romanesques encore, mais moins noblement galantes que celles dont s'enchanta sa septième année.
Quel qu'en ait été le caractère exact, ces lectures exer-
cèrent à nouveau sur lui une considérable influence ; car il touchait alors à l'adolescence qui ene:endrait en lui des aspirations à la fois sensuelles et sentimentales dont « il ne savait pas même imaginer l'objet », s'il faut l'en croire, tant son éducation première avait été surveillée et soignée. En ces circonstances délicates, son inquiète imagination choisit, nous dit-il, un parti qui lui évita des désordres plus graves. Il résolut de revivre, dans sa mémoire fidële, les événements qui l'avaient particulièrement intéressé au cours de ses lectures, d'évoquer par la pensée ces situations galantes et touchantes, de les combiner entre elles, de les varier, de se les approprier si complètement qu'il devint lui-même un des personnages de l'action romanesque supposée de la sorte, qu'il vécut ainsi, par le rêve, dans les conditions les plus flatteuses à son goût, enfin que l'état fictif dans lequel il parviendrait à se mettre lui fît oublier son état réel, dont il avait si peu sujet d'être satisfait. — Il posait de la sorte sans le' savoir le programme de son existence entière et les thèmes favoris de sa prédication morale ou sociale.
Cette familiarité presque continuelle avec des êtres imaginaires et charmants engendra dès lors en lui une prédilection pour la solitude qui ne devait plus le quitter ensuite : disposition qui pourra paraître misanthropique au premier abord, explique-t-il, mais qui, en réalité, était le coup de désespoir, le subterfuge obligé d'un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, d'un cœur qui, faute de trouver des hommes réels en disposition de le satisfaire, recherchait la société des êtres tictifs. S'il a continué de caresser constamment ces aimables chimères, ajoute-t-il au soir de sa vie, c'est qu'il n'a jamais rien rencontré qui les valût dans son entourage. Mais ce penchant, toujours obéi, a modifié profondément, a déterminé pour jamais sa conception de l'humanité et des relations sociales qui en pourraient assurer le bonheur.
Ainsi, Torigine livresque et romanesque des fantômes qu'il appelera « nos iiabitants » dans sa vieillesse se trouve démontrée de façon catégorique par ces précieuses pages du début des Confessions. Leur caractère idyllique, pastoral, astréen. sera souligné peu après dans le même ouvrage lorsqueTauteur en parle comme de ses « chères bergeries». Enfin les Dialogues vont nous fournir une évocation plus précise encore de la société de « nos habitants » sur laquelle devait plus tard se modeler inconsciemment l'utopie du socialisme romantique, issu de la prédication de Rousseau. Cette page peut passer pour une synthèse excellente de sa morale romanesque : « Figurez-vous, écrit-il de sa « plume la plus aimable, un monde idéal, semblable au « nôtre et néanmoins tout dillérent. La nature y est la « même que sur notre terre, mais l'économie en est plus « sensible, l'ordre en est plus marqué, le spectacle plus « admirable, tous les objets [dus intéressants... Les pasce sions y sont, comme ici (comme sur terre) le mobile de « toutes les actions, mais plus vives, plus ardentes ou « seulement plus simples et plus pures, elles prennent, « par cela seul un caractère très différent. Totis les pre- « miers moucements <ie la nature sojit droits et bons; ils « tendent le plus directement qu'il est possible à notre « conservation et à notre bonheur (maisnon point à celui « d'autrui)... Peut-être n'est-on pas, dans ces contrées, « plus vertueux qu'on ne l'est autour de nous, mais on y « sait mieux aimer la vertu, et, les vrais penchants de la « nature étant tons bons, en s'y livrant, les habitants de « cet antre monde sont bons aussi! » — Voilà le principe essentiel de la morale rousseauiste qui a conquis la plupart des âmes contemporaines et continue de nous régir, en sorte qu il s'insinue peu à peu jusque dans nos codes. Je vais y revenir dans un instant. Il suppose une alliance de privilège entre le Dieu boîi et sa créature de choix lorsque celle-ci s'est conservée telle qu'il Ta faite, c'est-à-
dire à sa ressemblance. Or cette ressemblance se scraii surtout maintenue dans les classes les moins cultivées de la société selon le postulat de Rousseau qui est devenu celui du mysticisme naturiste dans ses formes contempo raines.
Le même ouvrage de la vieillesse de Jean-Jacques, ses Dialogues, raconte — à la troisiëme personne ainsi que je l'ai expliqué plus haut — par quelle impulsion à la fois romanesque et mi/stiqiie, il s'est vu poussé vers sa mission rédemptrice : « Il entrevoyait, lisons-nous dans ces pages, " une secrète opposition entre la constilution de 1 homme « (telle que la lui ont suggérée ces romans qu'il a con- « tinué de vivre par l imagination toute sa vie), et la cons- « tilution de nos sociétés (qui est née de la vie réelle et « de ses conditions nullement idylliques, par malheur, « mais essentiellement impérialisles). Une fâcheuse ques- « tion d'Académie vint tout à coup dessiller ses yeux, lui « montrer un autre univers, un véritable âge d'or, des «sociétés d hommes simples, sages, heureux, et réaliser u en espérance toutes ses visions par la destruction des « préjugés qui l'avaient subjugué lui-même... Il apprit à « méditer profondément, et, pour un moment, il étonna « l'Europe par des productions dans lesquelles les âmes « vulgaires ne virent que de l'éloquence et de l'esprit mais « 011 celles qui habitent nos régions éthérées reconnurent « diVe,c\o\Q l'un des leurs... Ses fictions lui sont plus douces « que des réalités mêmes ; elles en écartent les défauts « avec les difficultés ; elles les lui livrent (ces réalités) « préparées tout exprès pour lui (par une révolution psy- « chologique intime des acteurs de son drame arbitraire) ; « elles l'ont que désirer et jouir ne sont pour lui qu'une « seule et môme chose. Quebjuefois, se langant dans « l'avenir qu'il espère et qu il sent lui être dû, il tâche « de s'en figurer les douceurs... Plus souvent, laissant « concourir ses sens à ses fictions, il se forme des êtres
« selon son cœur, et, vivant avec eux dans une société « dont il se sent digne, il plane dans i'empyrée au milieu « des objets charmants et i^resqu ange laques dont il a su « s'entourer. » — Telle est la société d'extraction romanesque et de tempérament mystique — (je l'ai déjà souligné plus d'une fois), — pour laquelle Jean-Jacques a légiféré en morale — ou même en politique, quoiqu'avec plus de réserve ou d'hésitation ; carie Co/i^ra/ 50cm/ ne suppose leshommesqu'essentiellementraisonnables(cequi estbeaucoup déjà) et les Considérations sur le gouvernetnent de Pologne ont plus d'un trait de sain réalisme psychologique. Mais certains de ses disciples, tels que Charles Fourier par exemple, se sont chargé de tirer à sa place, et jusque dans le domaine politique, les conséquences logiques des mystiques prémisses dont il avait jeté dans les esprits le germe tenace.