LA PRÉPARATION MYSTIQUE DE ROUSSEAU
Après avoir entendu les aveux de Rousseau sur les dispositions follement romanesques dans lesquelles il a presque constamment contemplé le spectacle du monde, revenons maintenant vers les débuts de sa formation mystique proprement dite. Jean-Jacques tient, selon moi, au Quiétisme par deux liens; parles leçons de son « hôtesse » ]\I>ne ^Q Warens, élevée dans un piétisme attendri par certains disciples directs de M""^ Guyon, qui dans les derniers temps de sa vie avait su se créer une petite communauté de fidèles sur les rives du lac Léman; et en outre par l'enthousiasme que lui inspirèrent dès sa jeunesse les écrits pieux de Fénelon, dont il n'a jamais cessé de vénérer la mémoire.
Converti en effet au catholicisme dès sa dix-septième année, sous d'assez fâcheux auspices, et devenu l'hôte de sa marraine, la baronne de Warens, il s'applique, dans
'agreste résidence des Charmeltes à corriger jusqu'à un ;ertain point, par des lectures plus mélhodiques et plus lérieuses, les romanesques illusions de sa jeunesse. A tout e moins, il les adapte à la situation, — très particulière, — qu'il occupa pendant quelques douze années dans l'inimité de sa protectrice. Celte adaptation s'achève pour ui durant une période de méditations studieuses auxquelles 1 se livre entre 1730 et 1740 (c'est-à-dire de vingt-quatre i vingt-huit ans). Affecté à ce moment de troubles nerveux issez pénibles, — en raison de sa mauvaise hygiène senimentale, — il se croit menacé d'une mort prochaine et névitable. Tournant donc, comme tous les névropathes ie ce temps, sa pensée vers les espérances et les consola- Lions de la religion chrétienne, il se sent quelque peu rebuté d'abord par la mystique mâle et par la morale énergique des jansénistes dont il emprunte les ouvrages à la bibliothèque des Charmettes. Sur les conseils de son hôtesse, il cherche et trouve alers le calme de ses nerfs révoltés dans un mysticisme de nuance piétiste ou quasi-quiétiste qui transpose, avec certaines précautions rationnelles héritées de la discipline ecclésiastique, les conceptions du roman courtois dans la sphère métaphysique. Ce fut l'une des plus importantes décisions de sa vie.
Il se trompe d'ailleurs, à cette époque, sur l'état de sa santé, puisque loin d'être menacé de mort prochaine, il doit vivre quarante ans encore et périra, vraisemblablement, de sa propre main. Aussi la nécessité de pourvoir enfin par lui-môme à sa subsistance, le contraint-elle de se jeter dans la lutte vitale aux approches de la trentaine, et d'affronter la mêlée des intérêts concurrents. Il entame alors la période que j'appelle « philosophique » de son existence, et il se consacre, avec une réelle vigueur de synthèse, à formuler quelques-unes des aspirations de son temps. C'est à ce moment de sa vie, — et surtout pendant son séjour à Venise, comme secrétaire particulier Seillière. — .Socialisme rationnel. i>
d'un diplomate français — qu'il confie au papier ses plus ardentes revendications politiques et sociales, sans parvenir d'ailleurs à en achever la synthèse, et sans les pousser au delà d'une rédaction fragmentaire. Pourtant, lorsqu'il les donnera sous cette forme incomplète au public, après ses tardifs et triomphants débuts dans la littérature, il saura les formuler avec une puissance de convielion si communicative et les revêtir d'une si prestigieuse parure verbale qu'il entraînera bien des esprits dans son sillage. Le Contrat social, de son propre aveu, et, selon moi, la profession de foi du Vicaire savoyard (au moins dans ses grandes lignes) doivent être rapportés à cette période, plus philosophique encore que mystique, de sa pensée constructive.
L'échec amer de sa tentative diplomatique à Venise, puis sa vie difficile et besogneuse sur le pavé de Paris, jusqu'en 1750, nourrissent constamment dans sa pensée des doutes plus que jamais amers sur la légitimité d'un état social qui le laisse en posture de vaincu aux approches de la quarantaine, malgré les dons éminents dont il se sent le dépositaire. Un concours institué par l'Académie de Dijon lui révèle enfin sa vocation véritable. Au cours d'une crise extatique bien caractérisée, dont le théâtre fut l'avenue qui va de Paris à Vincennes, en octobre 1749, il confronte, en son esprit, profondément ému par l'aspiration et par le souvenir, la Genève ou la Savoie patriarcales de ses premières années, — toutes deux embellies encore par la distance et par la nostalgie — avec le Paris fiévreux du règne de Louis XV, qui lui a préparé tant de déceptions cuisantes. Et il condamne, avec emportement, la civilisation parisienne. — Il se pose donc en réformateur plutarchien de la morale ou même de la politique. Mais sous ces stoïques formules, et probablement à son insu tout d'abord, il propose à ses lecteurs les premières leçons de mysticisme naturiste que lui dictent impérieusement
J.-J. UOUSSEAU FOiNDATliUR Dlî lA RELIGION MODKRNI-: 2\)
les plus profonaes prédispositions et préparations de son âme.
Or l'opuscule qu'il a rédigé, pour les académiciens bourguignons, dans un style assez déclamatoire, séduit ses juges ainsi que l'opinion publique, à la fois par ses outrances dans la critique sociale et par les qualités de sa langue, — qualités déjà sensibles, sous les oripeaux de la rhétorique, à Toreille exercée des Parisiens. — Contre toute attente, ces courtes pages prennent « par-dessus les nues », selon l'expression imagée de Diderot. Dans les commentaires f[ue l'auteur en doit donc, presqu'aussitôt, fournir, afin de réfuter quelques contradicteurs de marque, il développe déjà sa pensée dans un sens à la fois romanesque et niT/sligiie — commençant ainsi de rentrer dans son naturel dont il est quelques années sorti sous l'impulsion de la colère. — Il ne tarde guère à formuler en termes, précis, sous prétexte d'explication, une vue qui était tout à fait absente de sa rédaction première, l'assertion fameuse de la bonlé naturelle de l'homme.
Cette illusion de sociologie mystique qui, dans Montaigne, reste une boutade et presque un paradoxe agréable, se voit élevée soudain par Rousseau à la dignité de principe moral et politique universel. C'est le point de départ d'un nouvel et très curieux mysticisme de conquête. Une partie de l'Europe chrétienne niera désormais plus ou moins ouvertement cet enseignement de psychologie expérimentale qui est celui du Christianisme rationel : l'originelle concupiscence humaine, l'égo'sme ou « l'impérialisme » essentiel de la créature vivante. — D'ailleurs, en dépit de cette concession presque immédiate à ses plus intimes tendances, Rousseau restera quelques temps iîdèle encore à cette attitude extérieure plutaichienne, stoïcienne et presque cynique qui lui a conquis la célébrité. Pendant six années environ, il associera tant bien que mal entre elles une morale pseudo-ralionnelle et une
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sociologie mystico-romanesque ; son deuxième Discours sur Les origines de l'inégalité parmi les honunes, bien plus travaillé et développé que le premier, est le fruit de cette attitude hybride et passagère, mais déjà souverainement influente, de sa pensée théorique.