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l'épanouissement du mysticisme rousseauiste

Son succès lui a permis cependant de mener moins péniblement la lutte vitale. Bientôt, par la générosité de son amie, M°" d'Epinay, il retrouve une insouciante existance champêtre, comme celle qu'il avait menée jadis aux Charmettes avec délices, et ce retour aux champs prépare une très remarquable évolution de sa pensée constructive, cependant que ses facultés d'artiste achèvent d'y mûrir pour les plus brillants essors. Avec plus d'abandon que jamais, il va revenir aux fantasmagories romanesques qui l'accompagnent à travers la vie par intermittences, depuis son apprentissage genevois. Ses promenades solitaires dans la forêt de Montmorency l'incitent à réunir de nouveau autour de lui par le souvenir, — en les idéalisant à Textrème, — ces femmes gracieuses ou ces amis tolérants qu'il a rencontrés çà et là, au cours sa vagabonde jeunesse. Et voici que, sous ses influences exaltantes, l'amour-passion le saisit soudain, pour la première fois de sa vie, alors que les infirmités de la vieillesse commencent à miner son corps valétudinaire. Cet amour, il se présente à lui paré de l'auréole aristocratique ou même romanesque qui contente ses essentielles prédilections courtoises. Près de la comtesse d'Houdetol, il va donc redevenir en quelques semaines, de son propre aveu, le « berger extravagant » qu'il avait été parfois dans sa jeunesse. — La société précieuse avait contemplé des excentriques de cette sorte au temps de la vogue irrésistible qui avait accueilli le roman du marquis d'Urfé et le Berger extravagant (de Sorel)

est le titre même d'une parodie satirique que suscita le succès de VAstrée.

L'état d'esprit romanesque sans correctif et les velléités de mysticisme naturiste ou quiétiste reprennent h ce moment chez Rousseau toute leur prépondérance et vont porter bientôt leurs fruits. Son lyrique état d'âme lui dicte en elîet un roman, — à la très grande surprise de ceux qui le tenaient, sur sa parole, pour un homme de Plutarque et pour un stoïque philosophe, de ceux qui venaient de lire, dans la Lettre à d' Alemhert sur les spectacles, ses considérations, parfaitement saines, sur les dangers de l'esprit romanesque au théâtre. — Ce roman, c'est Julie ou la nouvelle Héloïse, dont le premier livre est licencieux à l'égal d'un conte de Bandellot, les quatre derniers platonico-romanesques comme certains récits de VHeptameron. Tous montrent au surplus la même indulgence non dissimulée pour les manèges du jeune suborneur, dans la personnalité duquel Fauteur ne cesse de se mirer avec une infatigable complaisance. Cette adroite résurrection de thèmes erotiques consacrés par l'adhésion de six siècles déjà, va réveiller dans les âmes le mysticisme passionnel quelque peu réduit au silence par le cynique épicurisme des « roués » de la Régence. La Julie est accueillie par l'opinion avec une faveur incroyable et fait décidément de l'apologiste de Saint-Preux le favori de son temps. — Quelques mois encore et l'Emile, ce roman pédagogique si follement paradoxal, associera de façon plus étroite, plus spécieuse aussi que jamais, la psychologie mysticoromanesque (qui procède des entrailles mêmes de l'auteur) avec certaines vues réformatrices, fondées sur l'expérience sociale accrue et sur le développement économique de l'époque, qui furent le patrimoine commun de sa génération.

Devant l'accent, décidément subversif, do quelques chapitres de l'Emile, une réaction rationnelle et chrétienne

se produit toutefois dans les cercles dirigeants de l'époque contre l'hérésie exagérément mystique qui commence, en morale et en politique, son insidieuse et triomphante carrière. L'auteur du livre se voit menacé de répression à la fois et en France et dans sa ville natale. — Il se dérobe devant l'orage et se retire dans le pays de ses complaisances, près de ses chers Montagnons d'Helvétie, enfants fortunés de la Nature maternelle ; (il est redevenu, quelques années plus tôt, leur correligionnaire en retournant au Credo de Calvin). Mais, lorsqu'il est contraint de partager effectivement leur existence, ses illusions romanesques et les convictions de sociologie mystique dont il s'est fait le retentissant porte-parole ne tardent pas à se dissiper : il est bientôt en mauvais termes avec tous ses voisins, ecclésiastiques ou laïques. C'est sans doute sous l'influence de ces expériences à leur début qu'il rédige sa lettre publique à M. de Beaumont, le saint archevêque de Paris, qui, dans un Mandement à ses diocésains, condamna, au nom du christianisme rationnel et expérimental, la folle psychologie de VEmile. Il y retire au total, sous prétexte de la commenter, son assertion fondamentale de la bonté naturelle de l'homme, qu'il avait formulée pour la première fois sous prétexte de commenter son premier Discours, 011 elle ne tenait aucune place. Par malheur, il en vient trop tard à cette rétraction embarrassée et à sa nouvelle psychologie de « Famour de l'ordre », car ses principaux ouvrages ont paru dès lors, inculquant une doctrine négative de l'effort moral à ceux de ses contemporains qui se trouvaient prédisposés à la recevoir. Il va d'ailleurs la rétablir presque aussitôt, sous une autre forme, — sous forme personnelle et non plus historique, — au premier plan de sa prédication continuée. Désormais uniquement occupé à se raconter lui-même, il se donnera pour bon naturellement, et pour exemplaire à ce titre; par une exception unique à son époque, il est vrai, mais qui pour-

rait devenir ou redevenir la règle, si la génération grandissante se montrait docile aux mystiques suggestions de VHéloïse et de l'Emile.

Trois années durant, il s'accommode tant bien que mal de son séjour dans le Val de Travers, sous la protection du roi de Prusse, Frédéric H, à ce moment souverain de la principauté de Neufchâtel en Suisse. Une vaste correspondance de direction le maintient, pendant cette période, en contact avec cette partie de l'opinion qui lui demeure fidèle, avec les adeptes prédisposés que lui a créé tout aussitôt sa prédication de quiétisme laïcisé. — Leur adhésion passionnée soutient quelque temps son courage, mais non sans l'entretenir dans un état d'agitation malsaine, en raison du caractère névropathique de beaucoup de ses clients et visiteurs. — Une fâcheuse concession à son tempérament d'acerbe polémiste lui dicte alors ses Lettres de la Montagne dans lesquelles il sape de son mieux le gouvernement spirituel et temporel de sa ville natale, mettant le clergé protestant au-dessous du clergé catholique. Voltaire profite aussitôt de la circonstance pour publier contre lui un pamphlet anonyme, le Senthnent des citoyens^ qui étale au grand jour la conduite du fanfaron de vertu à l'égard de ses cinq enfants, abandonnés par lui dès leur naissance à la charité publique. Il repousse d'abord, et d'un front hardi, cette incrimination trop bien fondée, foulant aux pieds de la sorte la devise qu'il s'était choisie pendant sa courte période plutarchienne : Vitam impendere oero, vouer sa vie à la vérité. Mais il sent mieux que jamais, dorénavant, combien le Plutarchisme convient mal à son caractère et il choisit non sans habileté sa ligne de retraite en se donnant désormais pour « ami de la vertu plutôt que vertueux )->.

La manie des persécutions qui l'a guetté toute sa vie et qui le menace davantage depuis qu'il prétend au rôle de Révélateur ou Réformateur mystique de son temps fait en

lui des progrès rapides après la prétendue « lapidation » de Motiers-Travers. Il se décide à quitter la Suisse pour' l'Angleterre. Pendant son séjour en ce pays, la solitude; champêtre lui restitue ses rêveries erotiques avec leur cortège de désordres physiologiques concomitants et bientôt la répercussion cérébrale inévitable de ceux-ci : à savoir la méfiance et la violence contre le genre humain, insuffisamment romanesque à son gré. De là ses suspicions injustes contre le philosophe Hume, qui avait fait de son mieux pour lui être utile, et le scandale que souleva leur démêlé retentissant. Mais rien ne peut désormais ébranler la situation religieuse qu'il a conquise, et il faut ajouter que ses hantises maladives respectent, de façon surprenante, le jeu de ses puissantes facultés de synthèse, au moins sur tous les sujets qui ne touchent pas de trop près à son obsession fondamentale. Il restera donc un polémiste redoutable; il se montrera même plus grand poète, plus grand écrivain que jamais pendant les douze dernières années de sa vie, si nettement marquées d'un caractère pathologique. Cette vie se résume en effet dans une série de paniques sans cause que séparent des intervalles de rêveuse apathie. Le malade se réfugie de plus en plus fréquemment dans la société de ces fantômes astréens qu'il a baptisés du nom singulier de « nos iiabitants ».

Au point de vue littéraire, c'est ici, je l'ai dit, la période autobiographique, et par conséquent, autoapologétique de son existence. Il ne donne plus rien au public mais rédige avec soin trois grands ouvrages uniquement composés de confidences personnelles et qui ne seront publiés qu'après sa mort : les Confessions, les Dialogues, les Rêveries du jwoineneur solitaire. Son talent d'artiste est alors à son apogée tandis que la psychologie romanesque et la morale quiétiste régnent de nouveau, sans contrepoids, dans sa pensée, incapable de se renouveler désormais. — Dans les derniers mois de sa vie seulement, ces

dispositions de sa jeunesse feront place à une conception relie^ieuse plus rapprochée du christianisme rationnel qui façonna son enfance. — Faible, il fait donc aux autres un commode chemin de faiblesse sur le terrain de l'action, sous le prétexte que ce chemin-là les conduit au bonheur social — une prétention que nous sommes désormais en état de juger par l'expérience. — Il édifie, de la plus spécieuse façon, sur sa névropathie anxieuse, une morale purement affective qui sera recueillie avec dévotion et très amplement développée par ses disciples romantiques dont nous voyons présentement autour de nous la sixième génération à son aurore. — Enfin la couleur toujours plus sombre de ses idées et le triste foyer que lui a préparé le choix d'une compagne vulgaire dont les défauts vont s'accentuant avec les années, le conduisent peut-être au suicide qu'il a envisagé à plusieurs reprises comme un remède possible à ses souffrances physiques et mentales pendant les quinze dernières années de son existence.

C'est à lui-même que je demanderai, pour terminer, une appréciation sur sa doctrine, appréciation formulée dans, une heure d'exception où le sentiment de la responsabilité prit en son cerveau le pas sur la vanité messianique. Au prince Louis Eugène de Wurtemberg qui l'invitait à diriger de loin la première éducation de sa fille, il répondait, le 10 novembre 1763, par cette appréciation de la pédagogie et de la psychologie émiliennes : « Au reste, ce ne sont « peut-être ici que les délires d'un fiévreux. La compa- « raison de ce qui est avec ce qui doit être m'a donné l'esprit « romanesque et m'a toujours jeté loin de tout ce qui se « fait. Mais ce sont mes idées que vous me demandez. « J'obéis. Je vous tromperais si je vous donnais la raison « des autres pour les folies qui sont à moi. En les faisant « passer sous les yeux d'un si bon juge, je ne crains pas « du moins le mal qu elles peuvent causer ». Admonestés par lui de la sorte, tâchons de devenir bons juges à notre

tour, en présence du succès si complet et si prolongé de ces « folies ».

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