‹ Vers le Tchad: roman aerostatiqueChapitre 10 sur 20 · OU LA RECHERCHE D'UN CHAPEAU FAILLIT COUTER CHER A PARLHAN · texte numérisé non relu

OU LA RECHERCHE D'UN CHAPEAU FAILLIT COUTER CHER A PARLHAN

AU pied des monts, et sans transition, la plaine s'étendait rougcAtre, incendiée par les rayons étincelants de l'astre des nuils; c'était le désert, mais un désert comme les aéronautes n'en avaient point encore rencontré. Sa coloration rouge l'habillait, lui donnait un air de vie dont étaient privés le blanc jaunâtre des sables, le blanc poussiéreux des craies et le noir sombre des roches.

La brise du nord, moins forte sur le versant méridional des monts Tummo, tomba tout à coup dans la plaine, et l'aérostat s'arrêta immobile sur ses guides-rope moins d'une demiheure après le passage du dernier escarpement.

Les aéronautes tinrent alors conseil. Fallait-il employer le moteur pour continuer la marche au sud? Après mûre délibération, il fut jugé plus sage d'attendre le lever du jour pour se décider à utiliser ce moyen de locomotion ; dans les deux journées qui venaient de s'écouler, il avait été fait une dépense assez forte du gaz de réserve et il convenait d'user un peu d'économie; d'ailleurs la venue de l'aurore amènerait selon toute probabilité une accélération de la vitesse du vent,

qui permettrait de franchir la zone de calme produite par la barrière des monts.

Cette décision prise, les aéronautes se retirèrent dans leurs cabines, laissant Farlhan à la garde du ballon immobile bien qu'aucune amarre ne le fixât au sol.

La nuit se passa sans incident, et le lendemain 1^' janvier, au lever du soleil, la brise plus fraîche fit démarrer VExplorateur.

Ce commencement du nouvel an, moment de fête pour tous les Français, fut salué gaîment par les aéronautes, qu'on eût bien étonnés six mois plustôt si on leur eût annoncé qu'ils verraient l'aurore du premier jour de l'année suivante rougir Thorizon du Sahara. Ils se firent, tout joyeux, les uns aux autres les souhaits coutumiers à celte date, et quelques-uns en profilèrent pour se livrer à certaines plaisanteries sur les circonstances particulières dans lesquelles ils étaient échangés.

« Si notre situation au milieu du désert, fit Pennoël, a son mauvais côté en ce sens qu'elle nous isole de la plupart de nos parents et de nos amis, du moins elle nous épargne la corvée fastidieuse de cet échange banal de visites et de cartes, le cauchemar perpétuel des gens civilisés. Ici notre tranquillité est absolue, pas de visites à faire, pas d'étrennes à donner où à recevoir,... et pour cause. Rien que des figures sympathiques autour de soi, rien que des gens auxquels on est heureux de dire du fond du cœur : mes meilleurs souhaits de santé et de réussite de vos projets.

— Ces vœux, repartit Hénoch, sont d'autant plus agréables à faire qu'ils sont un peu égoïstes : ne sommes-nous pas tous intéressés à la conservation de la santé de chacun de nos compagnons, et le grand objet de nos désirs, la réussite de notre expédition, n'est-il pas le même? Ainsi, en faisant des

vœux pour notre voisin, nous en faisons par cela même pour nous. »

Puis, après un court silence, il reprit en s' adressant à René :

« Savez-vous quel souhait le meilleur nous pourrions faire aujourd'hui à une caravane?

— Vous pensez sans doute en ce moment à la caravane de votre ami Sorello? » interrompit Pennoël'en fixant Hénoch.

L'interprète tressaillit imperceptiblement, mais aussitôt il reprit d'une voix calme :

« En effet, nous pourrions fort bien rencontrer mon ancien compagnon Sorello.... Vous avez dit amî, monsieur Pennoël de Castillhon, permettez-moi de rectifier, car je n'aime pas à prodiguer ce titre, surtout à qui n'y a aucun droit..;. Je disais donc qu'en effet nous pourrions rencontrer cette caravane, elle ne doit pas être loin de nous sur la route du Soudan.... Eh bien, voyons, quel souhait lui ferions-nous en ce cas? répéta-t-il en se tournant de nouveau vers René.

— Mais... je ne sais, répondit le jeune homme un peu interloqué par la brusquerie de cette question.

— Nous pourrions lui souhaiter un aérostat semblable au nôtre, V Explorateur par exemple, pour finir commodément son voyage », repartit Pennoël.

Hénoch, à cette apostrophe, releva la tête et regarda son interlocuteur bien en face. D'Ex, étonné, leva également les yeux sur Pennoël, se demandant si le docteur partageait ses soupçons au sujet d'Hénoch. Les traits de Pennoël n'avaient rien perdu de leur impassibilité.

a Certainement..., répondit Hénoch: mais 'telle n'était pas ma pensée.... A une caravane voyageant dans ces contrées, le meilleur souhait à faire serait la rencontre d'un puits d'une

eau fraîche et linlpide. Les eaux de cette partie du Sahara sont en effet presque toutes saumâtres et, à peu d'exceptions près, ne sont pas potables. »

Pendant l'échange de ces paroles, l'allure de V Explorateur s'était un peu accélérée, et la plaine rougeâtre continuait à se dérouler, s'abaissant en pente insensible vers le sud. Çà et là sa surface légèrement mamelonnée laissait surgir au-dessus d'elle d'immenses tables régulières de calcaires et de grès superposés semblables à ces plans en relief aux dénivellations brusques, formés de planches de carton collées les unes sur les autres. Dans les roches et dans l'argile rouge de la plaine, de loin en loin, s'ouvraient des creux au fond desquels se laissaient parfois deviner des puits à demi ensablés.

Le déjeuner de ce l*"' janvier fut l'un des repas les plus gais que les aéronautes firent au cours de leur voyage. Ce matin-là, les passagers de V Explorateur se permirent une petite débauche : quelques-unes des bouteilles de vin de Champagne de la cave du navire aérien furent débouchées et mirent à son apogée la belle humeur de chacun. René, en se levant de table, avoua même « se sentir tout drôle », et cet état du jeune homme fut sans doute la cause d'un incident dont Farlhan devint momentanément la victime.

Peu après le déjeuner, René, la tête appuyée à l'une des suspentes obliques de la nacelle, causait avec son oncle, quand, à la suite d'un mouvement brusque, son chapeau, choquant le cordage, tomba en tournoyant au dehors.

Farlhan vit l'accident, la figure consternée du jeune homme, et il s'écria aussitôt :

« Je vais le chercher. »

Sans attendre les ordres du capitaine absorbé par sa conversation avec Hénoch et Sbâdjeri, il courut à l'arrière et largua une ancre dont une des pattes fut presque

aussitôt prise dans une fissure du sol. Un arrêt brusque s'ensuivit.

Le capitaine se retourna et en demanda la cause.

Mis au courant de la situation, il ne dit rien, bien que désapprouvant une suspension de la navigation pour un motif aussi futile.

D'Ex balança un instant s'il essayerait au moyen du moteur de dégager l'ancre,- se souciant peu de permettre à l'un de ses compagnons de prendre terre à ce moment; mais la crainte de causer une peine à son vieux compagnon Farlhan, en lui infligeant un blftme indirect, le détermina à n'en ri^n faire.

Farlhan, descendu au moyen du treuil, courut aussitôt chercher le chapeau, négligeant d'aller consolide^ la prise du grappin, ce qui était ordinairement son premier soin. Comme il revenait joyeux, soudain V Explorateur^ auquel l'inégalité du vent imprimait un mouvement saccadé de balancier sur la verticale, repartit traînant derrière lui son ancre qui, bondissant sur les tables rocheuses, s'était mise. en paquet autour de l'extrémité de ^a corde et ne parvenait pas à s'accrocher à nouveau.

M Au moteur », fit d'Ex ; puis, se penchant par-dessus le bordage de la nacelle, il cria au mécanicien déjà loin, bien qu'il s'efforçât en courant de suivre le ballon :

« N'ayez aucune crainte, nous allons revenir vous chercher. »

Les robinets de deux réservoirs à hydrogène furent ouverts, et le gaz lancé dans la tuyauterie du m'oteur s'allumant, les hélices commencèrent à fonctionner; alors d'Ex tourna le cap de l'aérostat au nord, et l'énorme masse, luttant contre le vent, rétrograda lentement.

Soudain un craquement se fit entendre dans les pistons et la machine s'arrêta court. Le capitaine ferma aussitôt les

robinets d'admission du gaz combustible; puis, sans plus s'inquiéter du moteur hors de service, il courut à l'arrière et jeta une seconde ancre.

\j' Explorateur ^ tournant d'un quart de cercle depuis que ses hélices ne l'actionnaient plus, avait repris sous l'influence de la brise sa course vers le sud. Il passait en ce moment audessus d'un creux assez profond abritant quelques acacias rabougris. La première ancre repliée sur elle-même ne parvint pas à y faire prise, la seconde fut plus heureuse et, peu après avoir été lancée, elle se fixa dans un groupe d'arbustes.

Hénoch et Sbâdjeri, emportant des armes à tout hasard, furent alors descendus. Avant de se porter à la rencontre de Farlhan ils consolidèrent l'ancrage en brelant une corde sur le tronc des arbres voisins; puis, prenant la route du nord, ils suivirent les légers sillages laissés par les guides-rope à la surface des parties sablonneuses du désert.

Depuis un moment, Pennoël, une lunette aux yeux, fouillait la plaine dans la direction du septentrion, mais en vain : l'éloignement avait rendu le mécanicien invisible.

« Pourvu que ce brave Farlhan ne se soit pas égaré, fit René.

— Ceci n'est pas à craindre, répondit d'Ex. Si nous ne le voyons pas, lui du moins voit toujours le ballon, dont la masse s'élève bien au-dessus des accidents les plus hauts de cette plaine sans dénivellations importantes. D'ailleurs il possède un guide sûr, la trace laissée par nos guides-rope; sur ce sol sans végétation, elle est suffisante pour être reconnue facilement partout où il n'y a pas de roches. Nous verrons ' bientôt les deux débarqués ramener notre mécanicien avec eux; le seul désagrément qu'il aura encouru sera celui d'une marche un peu longue sous ce soleil de feu. »

Malgré les assurances du capitaine, ni lui ni ses deux

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compagnons n'étaient sans inquiétude, et ils sentaient leurs cœurs oppressés à la pensée de Tisolement du mécanicien au milieu de Timmense désert inexorable. René surtout, dont Tétourderie était la cause première de cette aventure fâcheuse, se montrait très énervé; par instants sa main se portait à ses yeux, tandis qu'un sanglot mal étouffé soulevait sa poitrine.

Chacun des trois aéronautes restés à bord, livré à ses pensées, gardait le silence. Ils interrogeaient en vain Thorizon du nord dont se rapprochaient deux silhouettes humaines, llénoch et Sbâdjeri marchant d'un pas rapide et ne s'arrêlant même pas lorsque, pour signaler leur présence, ils déchargeaient leurs carabines.

« Hénoch et Sbâdjeri disparaissent derrière un monticule », fit tout à coup Pepnoël qui les suivait toujours la lunette à la main.

Puis, au bout d'un moment :

« Eh bien, qu'arrive-t-il? Ils ne reparaissent pas gravissant la pente opposée! cependant ils ont eu le temps de franchir ce vallon....

« Ah! Dieu soit loué! reprit-il tout à coup après une minute de silence qui parut longue d'un siècle à d'Ex et à René, les voici, et un troisième personnage est avec eux. Farlhan est retrouvé : dans une demi-heure tous trois seront ici. »

Pennoël passa alors la lunette à ses compagnons, qui ne virent pas sans satisfaction trois formes humaines apparaître dans son champ. René prétendait même reconnaître Farlhan.

« 11 marche au milieu, dit-il, Sbâdjeri est à sa droite et Hénoch à sa gauche. »

Pendant que René continuait à observer les trois débarqués, Pennoël, l'esprit rassuré, demandait à d'Ex quelle

cause avait pu amener, à son sens, l'arrêt brusque du moteur.

« Un coincement dans un'piston, peut-être; je ne sais, répondit le capitaine soucieux; nous verrons cela tout à rheure quand la machine se sera refroidie. Farlhan la démontera, — il serait désolé si tout autre le faisait à sa place, — il nous divulguera la cause de Taccident.

— Ne trouvez-vous pas étrange, reprit Pennoël, cet arrêt de notre excellente machine survenant peu après cette autre chose inexplicable : la souillure de notre eau d'alimentation?

— Qui sait? répondit d'Ex, la fatalité.... Vous ne l'ignorez pas, un malheur n'arrive jamais seul.... Mais avez-vous quelque indice permettant de présumer la raison de ces événements?

— Pas plus que vous, répondit Pennoël. 11 y a aussi cette histoire de la lettre d'Hénoch....

— Quoi, vous savez?

— Mon Dieu, oui, votre conversation avec Sbâdjeri se composait d'un grand nombre de mots français et... »

Pennoël s'arrêta tout à coup dans son explication : René venait de reposer la lunette et s'approchait. Tous deux se comprirent à demi-mots; ils avaient les mêmes soupçons et il était inutile -d'en faire part à leurs compagnons, surtout au plus jeune, tant qu'ils ne se seraient pas éclairés au sujet de leur valeur.

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