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CHAPITRE VIII

EST-IL besoin de dire combien fut fêtée la rentrée à bord de Farlhan, toujours gai, bien qu'un peu faligué par sa course de deux heures sur le terrain inégal de la plaine par la température excessive de cet après-midi?

Il dut faire le récit de ses impressions et s'exécuta de bonne grûce.

A aucun instant il n'avait eu d'inquiétude, car à aucun instant il n'avait perdu de vue l'aérostat; et puis ne savait-il pas que, grâce à sa machinq, VExplorateur viendrait bientôt à sa rencontre. D'abord il chemina rapidement, mais bientôt la chaleur étouffante, dont il souffrait beaucoup depuis qu'il se trouvait en contact avec le sol, le força à modérer son allure. 11 se dit d'ailleurs qu'il lui était bien inutile d'aller aussi vite ; il ne pouvait songer à atteindre l'aérostat avec ses seules forces, et les quelques centaines de mètres qu'il gagnerait en se fatiguant seraient franchis en un clin d'œil par VExplorateur poussé par ses hélices. A la suite de ce raisonnement, il alla plus lentement et, suivant son expression, « dans le seul but de profiter de son séjour à terre pour se dégourdir les jambes ».

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« J'avançais donc en flâneur, dil^il, et ma petite promenade eût été charmante sans ce maudit soleil dont rien ne me protégeait. Pendant que je marchais ainsi, ne pensant à rien, une idée me vint : profiter de mon séjour forcé à terre pour fumer un peu, ce dont nous sommes tous privés à bord. Je tirai donc ma pipe, la bourrai et Tallumai; sa compagnie me lit paraître court le chemin que j'eus à faire pour rejoindre M. Hénoch etSbadjeri. »

Aussitôt que Farlhan eut appris pour quelle raison le ballon n'avait pu continuer sa route jusqu'à lui, il se précipita vers sa machine et reconnut du premier coup d'œil que l'arrêt provenait du détraquement du tiroir de l'un des pistons dont la lige s'était légèrement cintrée sous l'effort. Il le démonta non sans peine et montra à ses compagnons, engagée dans l'une des lumières, une tête d'écrou dont la présence avait faussé le tiroir, la boîte et aussi le corps du piston.

« Comment cette tête d'écrou a-t-elle pu se loger là? demanda d'Ex.

— Je ne sais, répondit Farlhan, à moins qu'en démontant le tiroir hier pour le nettoyer je n'aie oublié par mégarde..*. Pareille étourderie de ma part,... un vieux mécanicien comme moi,... non vraiment, c'est impardonnable ! »

Farlhan n'osait regarder ses compagnons : il semblait juger impossible, le pardon d'une pareille faute. Chacun, en le voyant si consterné, chercha à l'excuser.

« Allons, mon brave Farlhan, fit Pennoël, ne vous désolez pas. Cet accident sera vite réparé. J'en suis persuadé, avec un ouvrier aussi habile que vous, dans quelques heures il n'y paraîtra plus.

--Non pas, monsieur Pennoël, répondit-il, et c'est bien là ce qui augmente la portée de ma faute. ^Explorateur ne possède pas un outillage assez complet pour permettre une réfec-

iÔO DE TRIPOLI AU TCHAD EN BALLON.

tien convenable des pièces endommagées. 11 sera assez long de remettre le moteur en état de fonctionner, et il ne pourra plus désormais marcher qu'à toute petite \itesse. »

Ces conclusions de Farlhan, confirmées par le silence de d'Ex, incapable de donner à ses compagnons une espérance trompeuse, firent taire les paroles de consolation que les aéronautes avaient prodiguées jusque-là au mécanicien, et ils s'efl'orcèrent de le distraire en amenant la conversation sur un autre sujet. D'ailleurs le mécanicien trouva vite dans son travail de réparation un dérivatif à ses pensées; sans doute, le dommage lui parut devoir être moins important qu'il ne l'avait cru, car, avant la fin de la journée, il avait reconquis une grande partie de sa gaîté habituelle,

La plaine rougeâtre continua jusqu'à quatre heures du soir à se dérouler sous les yeux des passagers de V Explora leur, puis ils traversèrent une partie du désert plus sablonneuse ; Hénoch affirma la reconnaître pour la portion de la route des caravanes qui s'étend entre les oasis de Yat et de Ziggedin. D'Ex fit le point pour s'en assurer, et ses mesures confirmèrent cette opinion de l'interprète.

« Sur une longueur d'une cinquantaine de kilomètres, expliqua Hénoch, la route des caravanes va de l'est à l'ouest perpendiculairement à sa direction générale; ce coude brusque est motivé par le voisinage de deux oasis importantes, points de passage obligés : à l'orieut l'oasis de Yat, à l'occident celle de Ziggedin. Après l'avoir franchie, nous allons entrer dans une hâmâda pierreuse qui se prolonge jusqu'à la série des oasis de Kawar, et nous les atteindrons sans doute peu après la tombée de la nuit.

— Cette chaîne d'oasis n'est-elle pas la dernière que l'on rencontre avant d'arriver aux steppes du Soudan? demanda René.

— C'est la dernière, en effet, et son aspect très pittoresque repose la vue du voyageur fatiguée par la monotonie du désert qui Tencadre au nord comme au sud. A travers cette chaîne d'oasjs d'une longueur de quatre-vingts kilomètres, la route des caravanes s!allonge sous de vertes arcades de palmiers interrompues çà et là par les sables et les roches.

Entre les oasis de Yat et de Ziggedin.

Parallèlement à la dépression qui la renferme, s'étend à Test une ligne continue de rochers élevés au pied desquels sont bâtis une dizaine de bourgs habités par les Tibbous. Ces oasis, véritable archipel au milieu du désert, possèdent des villes importantes : Garou, Bilma et Dirko, ainsi que des monastères mahométans célèbres.

Comme l'avait annoncé Hénoch, à la bande sablonneuse traversée par V Explorateur succéddL un plateau pierreux qui, jusqu'au coucher du soleil, s'étendit à perte de vue de tous côtés.

A la chute du jour, la directiou du vent se modifia et l'aérostat fut entraîné dans le sud-ouest en droite ligne sur les oasis de Kawar.

A huit heures du soir, la brise avait complètenaent tourné à Test, et le capitaine, mis par Taccident survenu au moteur dans rimpossibilité de rectifier sa route, résolut de jeter Tancre dans le premier bouquet d'arbustes.

Un quart d'heure plus tard, ce projet put être suivi d'exé^ cution et VExplorateur s'ancra dans un bas-fond revêtu d'un épais manteau d'acacias nains enchevêtrés.

Le ciel, caché derrière une brume haute de couleur sombre, ne laissait apercevoir aucune étoile, et la lune à demi noyée jetait une lueur incertaine sur la contrée autour du ballon. Cependant une vaste dépression semblait courir du nord au sud à moins d'un millier de mètres dans l'ouest, et d'Ex, malgré l'affirmation contraire d'Hénoch, inclinait à croire que c'était là le célèbre défilé de Kawar.

Le spectacle de cette demi -clarté dans laquelle était plongé le désert silencieux était peu attrayant; aussi les aéronautes se réfugièrent-ils sous la tente, à l'exception de Farlhan, qui continuait, sous l'éclairage des lampes électriques, à travailler à la réparation du moteur, et à Texception aussi de René qui, assis près de lui, le regardait curieusement.

Les quatre autres voyageurs réunis dans la salle commune se livraient à des occupations diverses, quand tout à coup, vers dix heures, un cri étrange vînt interrompre le silence absolu du désert. A ce bruit, Stop, couché près de son maître, s'était à demi soulevé en grondant; mais comme le cri ne se renouvela pas, le chien reprit bientôt avec sa position première son sommeil interrompu.

« Qu'est cela? interrogea Pennoël.

. — C'est l'aboiement du renard fennec, l'un des rares car-

nassiers de cette partie du désert, répondit Hénoeh. N'est-ce pas, Sbâdjeri?

— Fennec, répondit TArabe.

— La chasse de cet animal est des plus intéressantes et des plus délicates, c^r il est très peureux et très fin ; aussi ce temps brumeux est-il le plus favorable pour l'entreprendre, et, si notre capitaine m'y autorise, je vais descendre me mettre à

Renard fennec.

l'affût. Que saint Hubert me seconde et demain matin je vous présenterai l'animal!

— Je vous accompagne », fit Pennoël, enchanté de cette distraction inespérée.

— Vous n'en ferez rien, je vous prie, répondit vivement Hénocb. Puis doucement il ajouta : Une grande habitude est nécessaire pour parvenir à tuer le fennec. Jamais deux chasseurs n'ont réussi là où un seul échoue le plus souvent. Je suis véritablement désolé d'être obligé de vous récuser comme compagnon d'affût, mais votre présence mettrait l'animal en fuite. »

Un peu vexé, Pennoël s'inclina et n'insista point. Hénoch descendit seul à terre au moyen de la petite nacelle, qui s'enfonça bientôt sous le dôme peu élevé des acacias et devint invisible avant même d'avoir touché le sol.

René, après avoir suivi des yeux la descente, reprit sa place auprès du niécanicien. Machinalement le jeune homme avait saisi et conservé à la main le récepteur du téléphone dont le double placé dans la petite nacelle permettait à l'aéronaute débarqué de s'entretenir sans crier avec ses compagnons restés à bord. Tout en regardant travailler Farlhan, René jouait avec le téléphone; à un moment donné l'ayant appliqué à son oreille, il lui sembla entendre. ces mots, répétés par la plaque vibrante :

« ... Oui, par une bonne fortune inespérée, nous sommes venus nous arrêter eh face même de Garou, où vous étiez.... »

René se crut victime d'une hallucination. Comment l'instrument avait-il pu reproduire des paroles humaines? Hénoch était descendu seul quelques instants auparavant et il ne pouvait vouloir parler au téléphone puisqu'il n'avait pas fait marcher l'avertisseur destiné à inviter les passagers de l'aérostat à venir écouter au récepteur. D'ailleurs René, qui avait conservé le téléphone à l'oreille, n'entendait plus rien.

Il pensa avoir rêvé, se frotta les yeux, posa le récepteur à côté de lui et s'intéressa de nouveau.au travail de Farlhan.

Cependant la netteté avec laquelle il se rappelait les paroles murmurées à son oreille par la plaque vibrante le troublait. Il ne pouvait en détacher sa pensée et se posait sans cesse cette question : comment ai-je pu rêver tout éveillé?

Un quart d'heure plus tard, obsédé par la même idée, il voulut, sCir cette fois de sa lucidité, tenter une seconde épreuve et il approcha à nouveau le téléphoné de son oreille.

Alors il entendit nettement, à sa grande surprise, ces motsrépétés par le fidèle instrument :

« C'est cela même; comme je vous l'indiquais dans ma lettre de Mourzouk, le meilleur moment pour surprendre le ballon est deux ou trois heures du matin : tout le monde dort à bord et je serai de garde.... »

René n'en écouta pas davantage. Il se leva vivement et courut à la salle commune de la tente où d'Ex était resté seul, travaillant encore.

« Mon capitaine, dît-il tout ému, le téléphone parle. Venez écouter, »

D'Ex se retourna étonné, regardant René et se démandant s'il devenait fou. Le jeune homme, quoique troublé, paraissait posséder toute sa raison.

« Voyons, que dites-vous? Hénoch vous a causé par téléphone. Quoi d'étonnant à cela? »

René alors, cherchant à reprendre son sang-froid, raconta ce qui venait de lui arriver, et d'Ex se levant aussitôt sortit de la tente. Il prit le téléphone et l'appliqua à son oreille, mais après un instant d'attention il déclara rie rien entendre, et René écoutant à son tour dut avouer que l'instrument était muet.

D'Ex pria le jeune homme de lui répéter ce qu'il venait de lui raconter. René l'ayant fait dans les mêmes termes, le capitaine lui dit de l'attendre un instant et jusqu'à son retour de ne dévoiler à personne cette étrange aventure.

Le capitaine revint bientôt avec Pennoël; il le mit au courant de la situation, puis il fit part à René des soupçons que tous deux avaient conçus à l'endroit d'Hénoch, soupçons confirmés par les quelques mots entendus par René dans le téléphone. A n'en pas douter, Hénoch, descendu sur un signal convenu fait par un de ses complices qui avait rejoint l'aé-

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restât rendu visible par ses feux électriques, avait été combiner avec lui pour cette nuit même un plan d'attaque de Y Explorateur. Par un hasard providentiel pour les voyageurs, la conversation des deux pirates avait eu lieu assez près du transmetteur du téléphone pour que des lambeaux en eussent été perçus par René.

De l'avis des trois aéronautes, il ne pouvait être admis d'autre explication à ce qui venait de se passer, non plus qu'à l'envoi de cette lettre écrite par Hénoch à son ami Sorello à l'insu de ses compagnons.

D'Ex et Pennoël convinrent de ne prendre aucune décision avant d'avoir fait part à leurs deux autres compagnons de leur présomption d'un complot ourdi contre VExplorateur. Farlhan abandonnant sa machine, Sbâdjeri arraché de sa couchette vinrent les rejoindre dans la salle commune, et là une sorte de conseil de guerre fut tenu sur les mesures à prendre pour échapper au danger qui, trois heures plus tard, menacerait l'aérostat et aussi sur la façon dont il convenait d'en user envers Hénoch.

Pennoël fut d'avis'de couper la corde de l'ancre et d'utiliser le vent d'est pour fuir ces parages suspects. D'Ex combattit cette proposition.

« Bien que notre conviction soit faite touchant la trahison d'Hénoch, dit-il, une certitude absolue nous manque cependant. D autre part, s'il s'apercevait que nous coupons la corde de l'ancre, il pourrait chercher à nous retenir en amarrant nos guides-rope avant le départ du ballon; n'oublions pas aussi qu'Hénoch tireur de premier ordre, est armé; une balle lancée par sa carabine pourrait atteindre un des organes essentiels de l'aérostat ou de la machine et nous placer par la suite dans un grand embarras.

« Il est bien un moyen de nous mettre à l'abri de toute

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tentative funeste de sa part,... ma,is ce moyen me répugne à employer....

— Voyons ce moyen, fit Pennoël.

— Je préférerais ne pas vous l'exposer et j'ai même du regret d'en avoir eu la pensée, car il est... peu loyal; puis, encore une fois, nous ne possédons pas la preuve absolue de la traîtrise de celui qui, après tout, est notre compagnon.

— Je vous en prié, fît à nouveau Pennoël. Si ce moyen est inutilisable, peut-être son exposé permettra-t-il àTun de nous d'en trouver un autre moins... déloyal; quoique, à vrai dire, quand on a affaire à une bête malfaisante de cette sorte, tous les moyens, à mon avis, sont bons pour s'en débarrasser,

— Eh bien, voici, répondit d'Ex, laissant percer le plus grand ennui d'avoir à s'expliquer': Hénoch remontera tout à l'heure abord, hissé parla corde qui, s'enroulant sur le treuil, suspend la petite nacelle....

— Ah oui! interrompit Farlhan : quand il sera presque au sommet de l'ascension, à cent cinquante mètres au-dessus de terre,.... crac!... » et le mécanicien esquissa le geste de quelqu'un qui coupe un câble.

« Diable, fit Pennoël après un instant de réflexion, quelle chute! En effet, le procédé est un peu....

— Aussi n'y songeons plus, reprit d'Éx, c'est trop d'y avoir un instant arrêté notre pensée. Voici ce que je propose : Hénoch rentré abord, je m'expliquerai avec lui. sans détours et lui ferai valoir la nécessité où nous nous trouvons, n'ayant aucun local solide où l'enfermer, d'exercer sur lui une surveillance active dont Sbâdjeri sera chargé. Notre ami arabe possède une vigueur suffisante pour réduire Hénoch si celui-ci faisait la moindre tentative contre notre sécurité. Puis nous veillerons tous en silence, prêts à tout événement. Si la .nuit se passe sans incident, nous pourrons, jusqu'à un certain

point, traiter dé chimériques nos soupçons au sujet d'Hénoch ^ et lui rendre un peu de notre confiance. Si nous sommes attaqués, nous couperons la corde d'ancre et nous nous trouverons rapidement à Tabri de tout danger avant même peut-être que nos ennemis nous aient vus disparaître. Si nous ne sommes pas attaqués, nous aurons évité les ennuis qui résulteraient d'être rejetés dans l'ouest par la brise actuelle et en tout cas nous saurons à quoi nous en tenir sur la trahison d'Hénoch à notre égard.

— Mais il peut se faire,' objecta Pennoël, que nos ennemis criblent le ballon de projectiles avant qu'il ait eu le temps de s'élever suffisamment.

— Aussi, répondit d'Ex, dès la rentrée d'Hénoch nous mettrons-nous hors de portée, tout en restant captifs. Fiez-vous à moi pour ce soin. »

Sur cette dernière assurance et devant la'confiance montrée par d'Ex en un plan au sujet duquel il n'avait sans doute pas tout dit, les aéronautes n'insistèrent pas.

Le capitaine rappela Hénoch par le téléphone et celui-ci se trouva bientôt de nouveau au milieu de ses compagnons réunis dans la salle commune.

« Hénoch, fit d'Ex, j'ai à porter contre vous une accusation grave que, si elle n'est pas fondée, il vous sera facile de démontrer absurde; nous vous aiderons. d'ailleurs nous-mêmes à faire la lumière. C'est vous qui avez souillé, par l'adjonction de sel, notre eau d'alimentation il y a trois jours, et ceci dans le but de nous forcer à une relâche à Mourzouk, où vous aviez affaire?

— Je puis vous assurer, répondit Hénoch.... Mais je siiis profondément étonné, capitaine, que vous portiez contre moi une accusation pareille et sans aucune preuve....

— Pardon, je n'ai pas fini. René était au téléphone tout à

rheure; il vous a entendu causer avec quelqu'un au pied de l'aérostat, avec quelqu'un à qui sans doute vous aviez fait passer depuis Mourzouk ui\e dépêche....

— Et comment en deux jours une dépêche eût-elle pu franchir les huit cents kilomètres qui nous séparent de Mourzouk?

— Voici : un messager monté à méhari s'est rendu en quelques heures à Ghodona où passe la ligne télégraphique qui depuis peu relie Tripoli à Toasis de Kawar ou plus exactement à Garou, la capitale de cette oasis; de là il a envoyé votre télégramme à Garou à quelques kilomètres duquel, par le plus grand des hasards, nous sommes venus jeter l'ancre cette nuit.

— Vous êtes, en effet, bien renseigné, répondit Hénoch abasourdi par la précision des accusations de d'Ex, à qui sa connaissance profonde de celte partie du Fezzân avait permis de deviner le plan de l'interprète. Mais il s'agissait d'affaires personnelles, et rien dans ma conduite....

— C'est ce que nous n'avons pas à approfondir pour le moment, répondit d'Ex. Dans quelques heures je serai fixé à cet égard T mais d'ici là, vous le comprendrez, nous tenons à exercer sur vos actes une surveillance justifiée. Aussi, je vous prie, considérez-vous comme prisonnier dans cette salle. ï>

Uénoch s'inclina et, prenant un livre, il affecta de s'absorber dans sa lecture. Sbâdjeri resta près de lui, comme il avait été convenu. Farlhan retourna à sa machine suivi de René, tandis que d'Ex et Pennoël passaient à l'arrière de la nacelle. Arrivé là le capitaine mit bout à bout deux cordes d'ancre d'une longueur de deux cents mètres, fixa l'une des extrémités du câble de quatre cents mètres ainsi formé à la suspension, l'autre à la corde qui retenait le ballon captif et coupa cette

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dernière au-dessus du nouveau point d'attache, tandis que Pennoël, sur ses indications, délestait l'aérostat.

h' Explorateur fit un bond violent qui, d'après les prévisions du capitaine, devait le porter à une altitude de six cents mètres et faire perdre terre à ses guides-rope ; mais, contre son attente la montée du ballon s'arrêta vers trois cents mètres de hauteur et la gigantesque corde d'ancre resta molle. A n'en pas douter, les guides-rope fixés aux acacias voisins retenaient l'aérostat captif.

« Diantre, fit d'Ex, nous sommes prisonniers. Nos guidesrope nous retiennent, et pour nous enfuir il faudrait les détacher, manœuvre rendue très périlleuse par la force ascensionnelle considérable que possède en ce moment4'^.rplorateur et par la présence probable de l'ennemi dans cette brousse. Nous pouvons, il est vrai, nous délivrer en coupant le ou les guides-rope attachés, mais je me résoudrai difficilement à employer ce moyen qui nous privera, sans remplacer ment possible, d'appareils des plus utiles, à notre navigation »

Au moment où d'Ex prononçait ces mots, Stop s'approcha de l'orifice pratiqué au fond de la nacelle et, le poil hérissé, dans l'attitude de la colère, il fit entendre un sourd grondement, tandis que ses yeux se fixaient avec persistance sur la brousse silencieuse.

« Voici Stop, fit d'Ex, qui nous avertit à point nommé de la présence d'êtres malfaisants au-dessous de l'aérostat. Ainsi le premier moyen de délivrance nous échappe, il faut nous résoudre à sacrifier les cables engagés. »

Grimpant dans la suspension, le hardi capitaine rejoignit le système d'attache des guides-rope, puis il se laissa glisser jusqu'au cercle à pavtir duquel le cordage qui les retenait se divisait en douze brins à chacun desquels était pendu un des

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câbles métalliques. Arrivé là il se rendit compte avec satisfaction que Tun des guides-rope seulement, le plus long, supportait la totalité de l'effort de tractiota de l'aérostat, les cordes qui suspendaient les autres moins rigides étaient tendues par le seul poids de ces câbles.

D'Ex n'hésita pas. Se cramponnant fortement au cercle, engageant ses jambes et son bras gauche dans Tenchevêtrement des cordages, il tira de sa poche un couteau d'aéronaute bien affilé qui ne le quittait jamais, et de sa main restée libre il coupa la suspente du guide- rope attaché.

L'Explorateur fit un bond effrayant auquel la dernière amarre qui le retenait captif ne pouvait évidemment résister et toute sa membrure trembla sous l'effort. La masse des câbles au-dessus de laquelle était cramponné l'audacieux capitaine vint heurter la paroi de la nacelle, et d'Ex saisissant un des agrès de la suspension, Pennoël, Farlhan et René s'accrocjiant au cercle des guides-rope, les immobilisèrent, ce qui permit au courageux aéronaute de reprendre pied un peu étourdi sur le plancher de son navire aérien.

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