Importantes
D*Ex connaissait un peu d'arabe et journellement il échangeait quelques phrases avec Sbâdjeri; tous deux, usant d'un mélange de mots français et arabes, arrivaient généralement à se comprendre; aussi, sans trop d'efforts, mais avec un grand déploiement de patience de part et d'autre, les deux interlocuteurs parvinrent-ils assez rapidement à pénétrer leurs pensées.
Sbâdjeri avait entendu, lors des fêtes de Mourzouk, Hénoch s'inquiéter à diverses reprises de la caravane italienne dont René avait découvert les premières traces près des côtes tripolitaines : il cherchait à savoir à quelle distance pouvait se trouver cette caravane et en combien de temps un méhari de course pourrait la rattraper. SbAdjeri l'avait entendu encore demander d'autres renseignements à son sujet et entre autres choses quelle force elle présentait et quel était son but. A cette dernière question, l'interlocuteur fezzânais d'Hénoch avait répondu que, selon toute vraisemblance,* l'expédition italienne avait pour objectif d'empêcher la mission française du Tchad d'aboutir. En entendant ces mots, Sbâdjeri avait redoublé d'attention, mais Hénoch aussitôt, comme s'il n'eût pas voulu que l'Arabe en apprît plus long, avait interrompu ses questions, pour les reprendre sans doute plus tard hors de sa présence.
Cette manifestation de défiance semblait étrange au Zibânais ; il s'étonnait aussi qu'Hénoch n'eût encore fait part à aucun de ses compagnons du but vers lequel tendait la caravane italienne, nouvelle d'une gravité extrême pour eux.
Enfin l'Arabe envoyé à la recherche de l'interprète apprit à Sbâdjeri que Mohammed Gibel n'était nullement malade, comme Hénoch l'avait prétendu. L'Arabe les avait trouvés en conférence animée et il croyait qu'Hénoch, après avoir écrit une lettre à l'un des Européens de la caravane italienne, avait
été demander au Targui de la faire porter rapidement à destination par un de ses cavaliers mehara. Au moment de quitter Mohammed Gibel, Hénocb aurait dit : « Il faudrait que ton message arrivât avant notre ballon », et Mohammed avait répondu: « Il arrivera. »
Des faits rapportés par Sbâdjeri, il ressortait clairement que
Montagnes de sables rencontrées au départ de Mourzouk.
non seulement Hénoch n'avait pas fait part à ses compagnons de nouvelles d'une grande importance pour eux, mais encore qu'il avait, cherché à les tromper en donnant de son absence un motif faux. Il était compréhensible qu'Hénoch cherchât à faire passer une lettre à un de ses anciens amis dont sous peu de jours il allait croiser la route, mais d'Ex ne pouvait comprendre pourquoi,, il se cachait d'un acte aussi naturel, et surtout pourquoi ayant obtenu une information grave touchant le but de l'expédition italienne, il n'en
avait pas fait part tout au moins au chef de celle dont il était membre.
Plus d*Ex songeait à tout cela et plus la conduite d'Hénoch en cette circonstance lui paraissait étrange, voire suspecte ; les soupçons d'une machination ourdie par lui contre VExploratetir commençaient à prendre force dans l'esprit du capitaine et l'amenèrent à se demander si l'eau du réservoir n'avait pas été volontairement souillée par Hénoch dans le but de forcer l'aérostat à une relilche favorable à ses projets. Cette dernière supposition le conduisit à renoncer à sa première idée de l'interroger pour lui demander franchement la raison de sa conduite; il craignait en agissant ainsi de lui donner l'éveil et par là de rendre impossible la surveillance qu'il sentait de nécessité d'exercer sur ses actes. D'Ex se demanda ensuite s'il devait s'ouvrir de ses soupçons à ses compagnons; mais, après réflexion, il préféra ne pas les mettre au courant des révélations de Sbadjeri. Ainsi Hénoch continuerait à être traité par eux avec la même cordialité, lui-même saurait dissimuler, et l'Arabe, auquel il avait recommandé le silenoe, ne laisserait non plus rien deviner, il en était sûr.
Peu après leur entretien, d'Ex et Sbâdjeri regagnèrent leurs couches, laissant Pennoël en face de la monotonie des dunes qui maintenant par leur hauteur devenaient de véritables montagnes de sables aux parois découpées par d'extraordinaires cboulis.
Le docteur fut remplacé par Hénoch à deux heures du matin.
Seul éveillé à bord au milieu du silence de la nature, l'interprète se promena longtemps d'un pas fiévreux, dans l'étroit espace compris entre la machine et les tentes. Son esprit tratravaillait, et il semblait, aux gestes impatients qui lui échappaient fréquemment, chercher à résoudre un problème cor-
respondant à ses secrètes pensées. 11 s'arrêtait parfois pour regarder les instruments aérostatiques accrochés en divers endroits, quelquefois il les détachait, puis il les remettait en place après les avoir examinés en détail : mais il semblait ne pas trouver ce qu'il cherchait, car son front restait toujours
Les premiers contreforts des monts Tummo.
soucieux. Enfin il parut avoir pris une détermination ferme, et, s'approchanl du moteur, il commença à en démonter certains organes, comme il l'avait vu faire à Farlhan après chaque mise en marche. Les pièces démontées étaient examinées par lui avec soin et remises en place presque aussitôt; bientôt il sembla satisfait, car il s'éloigna du moteur et, s'accoudant à la lisse, il laissa errer ses yeux sur l'immensité déserte.
Au moment où Hénoch recouvrait sa tranquillité, le jour commençait à poindre au milieu d'un ciel absolument pur, et la brise plus fraîche faisait bondir plus rapidement pardessus les dunes les câbles à la traîne.
Farlhan, levé le premier, le rejoignit bientôt, puis ce fut au tour des autres voyageurs.
La journée se passa à naviguer à travers ce désert de sable, à peu près toujours le même.
Enfin vers quatre heures, VExplorateur atteignit les premiers contreforts des monts Tummo, âpres rochers qui s'élèvent graduellement pour s'étaler en plateau raviné à douze cents mètres de hauteur.
Nulle part jusque-là la nature n'était apparue aux voyageurs plus inhospitalière et plus formidable que dans les gorges de ces montagnes. A chaque instant, des escarpements élevés se dressaient devant eux, d'une nudité absolue, d'un aspect uniforme et d'une couleur d'un gris noirâtre. Toute la montagne semblait en deuil. Ses rochers d'un grès sombre, aux saillies abruptes, sans un brin d'herbe, sans une mousse, jetaient dans l'âme une angoisse plus terrible encore que l'inlini des sables. Çà et là des cavernes profondes se découpaient en nuit obscure sur les parois verticales de couleur sombre, revêtant l'aspect formidable d'autant d'entrées des lieux infernaux.
Pennoël suivait sur la carte le chemin parcouru par VExplorateur et il marquait les principaux accidents des monts.
« Voici, dit-il à René, une portion de Sahara dont la configuralion n'eût sans doute jamais été relevée si les vents n'avaient pas poussé un ballon au-dessus de ce chaos de roches inaccessibles autrement que par la voie des airs; aussi serait-ce un crime de lèse-science de notre part de ne pas
profiter de cette occasion unique d'en fixer les détails sur la carte.
— La route suivie par les caravanes est évidemment tracée dans une portion plus praticable des monts? demanda René.
— Oh! bien certainement. Cette route des caravanes passe plus à l'ouest, à une trentaine de kilomètres d'ici, par une brèche naturelle très large pratiquée dans le plateau et au fond de laquelle se trouve la petite oasis de Tummo. »
Ce fut en causant entre eux que les aéronautes virent s'écouler la fin de cette journée, la dernière de l'année. Vers cinq heures, le soleil disparut derrière des masses floconneuses de nuages qui, depuis peu, accouraient de toutes parts, cachant le sommet des monts; l'aérostat lui-même, gravissant le point le plus haut de la chaîne, ne tarda pas à entrer dans leur domaine, et leur épaisseur était si faible que bientôt il les donàina. Alors l'astre du jour réapparut aux yeux des aéronautes, à demi noyé dans la mer de vapeurs située sous leurs pieds.