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CHAPITRE IX

L'Explorateur atteignit Taltitude de deux mille trois cents mètres ; il fût monté encore plus haut si les aéronautes ft'avaient pas manœuvré pour l'en empêcher.

Saisi par le vent alizé qui soufflait avec force à cette hauteur, il dériva rapidement vers le sud-ouest au-dessus (Je la vallée de Kawar dont la lune brillant d'un éclat insoutenable au milieu d'un ciel fourmillant d'étoiles laissait entrevoir les détails à travers la brume basse étendue à la surface du désert.

A l'ouest, le plateau sur lequel peu d'instants auparavant était ancré l'aérostat se terminait brusquement par une falaise d'une centaine 'de mètres de hauteur, dominant le défilé parsemé de villages tibbous. A l'est, la vallée remontait en pente douce pour aboutir à un second plateau sablonneux, et au loin, à l'horizon du sud, un roc gigantesque isolé, le Kaon- Tibo, dressait sa masse énorme au milieu de l'uniformité plate de cette partie du désert.

Kawar et ses rives élevées disparurent bientôt dans le lointain; une plaine de sable inhabitée et inculte offrant avec son uniformité plate l'aspect d'une cuvette immense entoura

les voyageurs; il leur semblait à cette hauteur être au Centime d'une dépression d'une absolue régularité, et tandis que le sol s'enfonçait au-dessous d'eux à une distance considérable, l'horizon paraissait monter au niveau de la nacelle.

Refroidi progressivement par le contact des couches d'air supérieures à température peu élevée, le gaz du ballon ne tarda pas à perdre une partie de sa force ascensionnelle, et la descente commença, réglée, mais non enrayée par les jets de lest du capitaine qui préférait reprendre la navigation au guide-rope jusqu'au moment où, un endroit favorable se présentant, il pourrait ancrer l'aérostat jeté momentanément hors de sa route. Comme VExplorateur était à un millier de mètres du sol, Pennoël signala dans l'ouest une masse sombre se détachant vigoureusement sur le fond plus clair dés sables. Le vent portait le ballon sur elle et il fut bientôt évident que les aéronautes avaient eu la bonne fortune de rencontrer sur leur chemin une des rares oasis de cette partie du désert.

« Ce doit être l'oasis inhabitée d'Agram, peu .connue des Européens dont aucun ne l'a encore visitée, je crois, fit Pennoël qui, la carte à la main', traçait l'itinéraire de V Explora-, leur. Mais que ce soit l'oasis d'Agram ou toute a'utre, elle est la bienvenue, car elle nous permettra d'attendre sous de frais ombrages un changement d'orientation du vent ou la complète réfection de notre moteur. L'important pour nous est de ne pas la manquer, car, sans notre machine, nous ne pourrions revenir sur nos pas, et qui sait combien de lieues nous aurions à parcourir ensuite avant de rencontrer à nouveau des arbres 1

— Mon intention, répondit d'Ex, est bien en effet de tout tenter pour nous arrêter au passage dans ces palmiers. Nous . sommes encore haut et marchons vite, mais notre descente

s'accélère et je ne fais plus rien pour la ralentir; les onze guides-rope qui nous restent suffiront, je Tespère, à annuler notre vitesse en arrivant à terre.

— Farlhan, ajouta-t-il, portez-vous à l'arrière et apprêtezvous à larguer l'ancre. Pour vous, Pennoël, préparez 200 kilogrammes de lest; mais, pour Dieu, ne les jetez pas avant que je vous en donne le signal. »

La vitesse de chute de VExplorateur atteignait une rapidité telle, que le courant d'air ascendant sifflait dans ses agrès et faisait flotter verticalement son drapeau; cependant, de toute évidence, l'oasis allait être dépassée avant que l'aérostat eût atteint l'altitude de 200 mètres, nécessaire pour permettre à l'ancre de toucher le sol; aussi d'Ex, très perplexe, se demandait s'il devait se servir de la soupape pour accélérer la descente déjà trop rapide à son gré, quand le ballon, encore à une hauteur comprise entre 500 et 600 mètres, reçut une secousse violente et, cessant son mouvement rectiligne de translation, s'abattit dans la direction des dernières têtes de palmiers, en décrivant un gigantesque arc de cercle. . « Les 200 kilogrammes de lest par-dessus bord », cria d'Ex au moment ou, l'aérostat étant encore à 400 mètres, la terre seipblait monter vers les aéronautes comme pour les engloutir dans son sein.

« Voilà qui est fait », répondit Pennoël, et la masse de plomb, pluie énorme, s'effondra avec un bruit terrible dans les arbres, brisant tout sur son passage.

Le choc de la nacelle sur la tête des palmiers serrés en épaisse forêt fut assez doux, grâce au délestage produit par ce jet de lest et par les guides-rope. Le ballon, géante balle élastique, rebondit aussitôt; puis, après quelques oscillations verticales, il se fixa à 150 mètres de hauteur, non loin de la lisière occidentale de la petite oasis.

lit

Farlhan avait jeté Tancre un peu avant le premier choc dans les arbres, et elle avait fait prise solidement dans les hautes palmes d'un dattier; mais aucun des aéronautes ne se rendait compte comment V Explorateur avait été arrêté

Oasis d'Agram.

dans son mouvement vers Touest bien avant cette manœuvre.

Après un moment de réflexion, d'Ex, se ressouvenant, l'expliqua ainsi et son explication fut par la suite trouvée conforme à la réalité.

« Au moment où, il y a deux heures, je coupai le guîderope amarré sur le plateau voisin de Kawar, nous étions tou-

jours retenus par une ancre dont la corde avait été rallongée. L'allégement considérable entraîné par la suppression de ce guide-rope et par le délestage précédent fit bondir le ballon avec une grande violence et je supposai que cette corde s'était rompue sous TefTort; il n'en était sans doute rieo; aussi, à notre arrivée ici Tancre pendait-elle à 600 mètres au-dessous de la nacelle. La nature de la végétation lui offrant une prise facile et solide, c'est elle qui nous a accrochés. »

L'aérostat arrêté et solidement maintenu par un double ancrage, les voyageurs se trouvèrent délivrés de toute inquiétude et ils se retirèrent dans leurs cabines.

D'Ex avant de les imiter tenait à définir la situation qui serait faite dorénavant à Hénoch ; aussi s'arrêta-t-il dans la salle commune où l'interprète était resté sous la garde de Sbâdjeri.

Toujours absorbé dans la lecture de l'un des livres de la petite bibliothèque de V Explorateur , l'interprète affectait une indifférence complète pour tout ce qui se passait a ses côtés. Le capitaine s'assit en face de lui :

a Vous méditiez une trahison envers nous, lui dit-îl, et vous comptiez sur le concours de vos amis de la caravane italienne pour vous emparer par surprise de VExpiorateur. Indépendamment de toutes les autres preuves, ce seul fait que l'un de nos guides-rope>se trouvait attaché, rendant au moment d'une attaque le départ de l'aérostat presque impossible, le démontre surabondamment. »

Puis, comme Hénoch gardait le silence, il ajouta :

« Bien que les faits qui vous accusent soient accablants, ils ne sont cependant pas absolument probants; je veux croire à un concours étrange de circonstances ayant pu amener une interprétation erronée de votre conduite. Parlez, montrez-moi où est la vérité, vous le devez en tout cas, car, comme chef

d'expédition, j'ai le droit de vous demander compte de vos actes. Quelle que soit votre confession, si vous le désirez,, elle restera inconnue à tous ; n'oubliez pas que moi seul en ce moment puis vous entendre, car Sbâdjeri, l'unique témoin de notre entretien, comprend trop peu le français pour pouvoir saisir le sens de nos paroles. » *

Hénoch comprit qu'en s'obstinant à garder le silence il se perdrait. Il connaissait d'Ex ; le capitaine n'hésiterait pas à punir d'une façon terrible une trahison dont le succès eût entraîné l'avortement de, son expédition; aussi chercha-t-il par ses réponses à laisser tout au moins son juge dans le doute.

« Puisque, répondit-il, je suis obligé de me défendre, je vais m'y appliquer de. mon mieux en envisageant successivement les différents faits qui, à votre point de vue, constituent les preuves de ma félonie. Mais de même que vous ne pouvez articuler contre moi de griefs certains, de même je ne puis vous donner de preuve éclatante de ma non-culpabilité.. Toute ma défense consistera donc à vous exposer comment, à mon sens, un enchaînement de circonstances malheureuses a pu vous conduire à voir en moi un coupable. ,

« Et d'abord vous m'accusez d'avoir souillé intentionnellement l'eau du grand réservoir dans le but de vous forcer à une relâche à Mourzouk. Cependant rien ne prouve que cette eau n'était pas souillée avant même notre départ de la côte; de plus, comment aurais-je pu savoir que l'interdiction du sultan de Mourzouk nous forcerait à aller jusqu'à sa capitale? Mais passons, cette accusation est des moins fondées.

(( J'ai profité de mon séjour à Mourzouk pour écrire à mon ancien compagnon Sorello.

« Uri hasard m'avait appris sa présence dans le Fezzân, un second hasard pouvait nous amener à le rencontrer sur notre

route. Je connaissais le dessein de la caravane dont il fait partie; Sbftdjeri vous Ta dit, un Arabe m'en avait instruit; dans ces conditions il était préférable que vous ne connussiez pas mes relations avec un adversaire du commandant Gœrmain, aussi me suis-je caché de vous pour expédier cette lettre. C'est là une faute bien vénielle, vous l'avouerez. Vous m'accusez d'avoir exposé dans une lettre tout un plan destiné à faire avorter notre expédition! Qu'en savez-vous? Avez-vous vu celte lettre, connaissez-vous son contenu? Non. Eh bien, pourquoi n'aurait-elle pas eu trait simplement à des questions d'ordre privé pendantes entre Sorello et moi?

« Est-ce moi, par la suite, qui ai conduit Y Explorateur près de Garou où, à votre avis, Sorello et sa caravane se trouvent en ce moment? Comment le hasard eût-il pu mejservir au point de faire stationner l'aérostat à l'endroit unique où mes prétendus projets de trahison pourraient être mis à exécution.

« Enfin il me reste à tâcher d'expliquer les deux incidents malheureux du moteur et du guide-rope.

« En ce qui concerne le moteur, Farlhan n'a-t-il pas avoué lui-même être l'auteur de l'étourderie dont la conséquence fut la rupture d'un tiroir du piston; d'ailleurs quel intérêt aurais-je eu à mettre notre machine hors de service? pouvais-je prévoir que René laisserait tomber son chapeau, que l'ancre déraperait quand Farlhan serait à terre? et, encore une fois, en quoi l'abandon de Farlhan au milieu du désert pouvait-il favoriser mes prétendus projets? Enfin ne me suis-je pas ofïert à aller avec Sbâdjeri à la recherche du mécanicien égaré?

« En ce qui concerne le guide-rope, vous m'accusez de l'avoir attaché. Si je l'eusse dû faire, ce n'est pas un brin de votre câble d'acier que j'eusse attaché, j'eusse répété la même opération pour les douze brins; je suis resté près de deux

heures à terre, j'avais tout le temps nécessaire pour cela. Un seul brin immobilisé ! Mais ce fait même prouve mon inno^ cence; ce brin s'était sans doute pris dans une fourche d'arbre, cela ne peut-il arriver?

c( Telles sont mes réponses à ce que vous appelez vos preuves. Elles valent ce qu'il vous plaira, tout au moins autant que vos prétendues preuves. Je crois avoir passé en revue tous vos griefs d'accusation?

— Vous avez omis le principal, fit d'Ex : les deux phrases entendues par René dans le téléphone. »

Hénoch se leva brusquement; puis, croisant les bras et regardant dans les yeux le capitaine, il lui dit avec un rire méchant sur les lèvres :

« Pourquoi chercherais-je à réfuter cette accusaLion? Non, avouez-le, elle n'en vaut pas la peine. Comment pourrait-on ajouter foi aux hallucinations d'un gamin à demi endormi à l'heure où il prétend avoir entendu parler le téléphone? Comment accuser un homme tel que moi sur le simple raeontage d'un enfant,... d'une femme intéressée à ma perte, peuLêtre....

— D'une femme intéressée à votre perte, s'écria d'Ex : que voulez-vous dire?

— Ai-je dit une femme?... Oui, eh bien! supposez que je n'ai rien dit. Vos accusations injustifiées m'ont jeté hors de moi, voyez-vous, et....

« Mais non, je le devine, il vous faut une explication complète et sans rélicence. C'est bien, vous Saurez, mais demain. Je vous demande jusqu'à demain. Avant, je verrai Hené, je causerai avec lui, puis après,... vous aurez toute satisfaction.

« Pour le moment, dites-moi, que comptez-vous faire de ma personne? Pour vous bien marquer mon désir de recou-

\rer votre confiance, j'accepte tout; ordonnez de moi comoie il vous plaira. » ' y

D'Ex déclara à Ilénoch que ses explications étaient loin de lavoir satisfait, et comme Sbâdjerî ne pouvait en [lermaDence veiller auprès de lui, il lui exposa la nécessité où il se Irouvait de lui lier les bras. Hénoch n'éleva aucune proteslalioo, et la toile qui séparait sa cabine de celle de l'Arabe aj ant été supprimée il s'étendit tout habillé sur une couchette.

Resté seul, le capitaine repassa dans son esprit les termes de ce dernier entretien; il se demanda si la culpabilité dllénoch était bien établie. A son sentiment elle n'était pas douteuse; mais en sa qualité déjuge il ne se trouvait pas suffisamment éclairé. Les preuves positives manquaient toujours et la fa<,'oii .dont l'accusé avait tenté d'expliquer les divers faits k sa charge était bien celle qui s'était présentée à Tesprit de d'Ex quand il avait cherché quels pouvaient être ses moyens de justification.

Tout pouvait évidemment s'être passé comme le prétendait Hénoch; cependant un tel ensemble de circonstances, toutes accablantes pour lui, pouvait difficilement être l'œuvre du hasard. En un mot, d'Ex, comme juge, ne trouvait pas sa conviction assez ferme pour condamner Hénoch, tandis que, comme chef d'expédition, il eût cru manquer à tous ses devoirs en ne le traitant pas comme dangereux.

A la principale preuve de sa trahison, à ce rapport de lîené dont d'Ex n'avait jusqu'ici jamais mis en doute rexactiltide, devait se rattacher un mystère, s'il en croyait les paroles prononcées par Hénoch dans un mouvement de colère. Hénoch devait connaître ce mystère ou tout au moins le soupçonner; certainement il comptait en tirer une arme de défense le lendemain, après avoir vu René! Quel était ce mystère? D'Ex cherchait en vain à le deviner. Hénoch

avait dit (et ses paroles étranges s'étaient gravées profondément dans la mémoire du capitaine) : « Comment pouvez-voiis croire le racontage d'un enfant,... d'une femme intéressée à ma perte peut-être? » Que signifiaient ces mots? Y avaîl-îl entre René et lui une rivalité capable d'entraîner ce dernier à chercher sa perte : cela était bien peu probable; puis le caractère da jeune homme paraissait, à d'Ex trop noble pour qu'il eût pu porter contre Hénoch une accusation mensongère. Les paroles d'Hénoch pouvaient encore signifier autre chose, elles semblaient plutôt avoir cette signification : René serait-il, non pas, comme il lé paraissait un jeune garçon, mais bien une femme déguisée en homme? Cette hypothèse ne semblait pas absurde au capitaine. A diverses reprises, il avait cru remarquer, dans la manière d'être de René et dans les rapports de son oncle Pennoël avec lui> certains indices tendant à faire croire qu'il n'avait pas le sexe accusé par ses habits. Maintenant que d'Ex y songeait, tous ces petits faits auxquels jadis il n'avait pas attaché d'importance lui revenaient en mémoire; réunis, ils formaient un faisceau de preuves rendant vraisemiblable cette dernière interprétation des paroles d'Hénoch, D'Ex n'avait jamais vu la fille du commandant Gœrmain, mais il savait la ressemblance prodi-» gieuse des deux enfants du célèbre explorateur; il ne lui paraissait pas impossible qu'une substitution de personne eftt été opérée dans le but de lui faire admettre une femme à son bord. Hénoch, familier de la famille Gœrmain, avail-il une certitude à ce sujet, ou soupçonnait-il seulement quelque chose? Le capitaine ne pouvait le démêler? mais il se promît d'éclaircir dès le lendemain ce mystère en même temps que celui de la culpabilité d'Hénoch.

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