CHAPITRE X
li'AÉROSTAT PRIS D'ASSAUT
PEU après Tarrêl de l'aérostat, le vent d'est tomba complètement d'une façon assez brusque, et une faible brisé du nord ne tarda pas à lui succéder. A quatre heures du matin^ elle avait acquis assez de force pour que V Explorateur, déplaçant ses guides-rope, s'orientât vers le sud, tendant la corde de sa seconde ancre dans cette direction.
Farlhan, tourmenté par la préoccupation de finir la réparation du moteur, avait pris seulement deux heures de sommeil et avait rejoint le capitaine resté debout à la garde du ballon. D'Ex lui fit part de sa résolution de profiter de cette nouvelle orientation du vent pour reprendre la marche vers le sud, et le mécanicien lui proposa de descendre à terre décrocher les deux ancres prises dans les palmiers et les remonter à bord. D'Ex ne crut pas devoir l'y autoriser ; il ignorait quels dangers pouvait renfermer cette oasis à peine visible à la clarté incertaine de la lune en partie voilée; en cas de fausse manœuvre, le moteur n'était plus là pour permettre au ballon de rétrograder à la recherche du mécanicien momentanément abandonné; de plus, le terme du voyage approchant, il restait assez de petites ancres à bord pour autoriser le sacrifice de
l^JinUMM 4"'liw*ini" a *}
celles qui se trouvaient à terre. Aussi, malgré les îostanceS de Farlhan, le capitaine coupa-t-il les deux cordes d'ancre qui rétenaient V Explorateur captif, et sous l'effort de la brise Taérostat reprit son voyage vers le Tchad.
Jusqu'à midi le navire aérien traversa une région du désert d'un parcours particulièrement pénilAe pour les caravanes. Là les sables s'étendent à l'infini dans toutes les directions sans une oasis, sans un rocher, sans rien pour rompre la monotonie des gigantesques dunes, aux éboulis étranges. A la surface de ces vagues solides, les chameaux des caravanes s'avancent difficilement, exténués par la poussière aveuglante soulevée par le moindre vent; ils montent et descendent sans cesse, méritant là plus que partout ailleurs leur dénomination pittoresque de vaisseaux du désert.
A sept heures, Pennoël vint rejoindre les deux amis, D'Ex lui narra en quelques mots sa conversation de la nuit avec Hénoch, mais il ne parla pas des doutes qu'elle avait fait naître en lui au sujet du sexe de René; il ajouta qu'Hénoch désirait s'entretenir sans témoin avec le jeune homme et il pria Pennoël de lui en faciliter les moyens; puis le capitaine rentra dans sa cabine pour y réparer par un peu de repos les fatigues de cette nuit durant laquelle il n'avait cessé de veiller.
Resté seul avec Farlhan, Pennoël apprit non sans satisfaction, de la bouche du mécanicien, que le moteur réparé serait en état d'être essayé dans le courant de cette même journée. . René ne tarda pas à rejoindre son oncle; il lui annonça qu'Hénoch demandait le capitaine. Pennoël lui répondit que d'Ex reposait, et monta lui-même à la cabine du prisonnier. Comme il s'y attendait, Hénoch lui exprima le désir de causer sans témoin avec son neveu. Satisfaisant a cette demande justifiée par la promesse que d'Ex avait faite à l'interprète de lui
ménager cet entrelien, Pennoël redescendit àTétage inférieur avec Sbftdjeri, tandis que René demeurait seul en face du prî* sonnier, dont les bras collés au corps par une sorte de camisole de force improvisée éloignaient toute crainte de violence de sa part envers le jeune homme.
Aussitôt que Pennoël et Sbftdjeri eurent disparu, Hénoch fixant sur René un regard avide de saisir Teffet des paroles qu'il allait prononcer et dont il avait passé une partie de la nuit à méditer la nature, commença en ces termes :
« J'ai à vous entretenir de choses d'une extrême importance. De votre façon d'agir envers moi dépendra ma manière d'agir envers vous; en un mot, je vais vous proposer une sorte de marché; aussi, afin d'éviter tout malentendu et de bien voir clair chacun dans notre situation respective, il est nécessaire que vous ne m'interrompiez pas et que vous me laissiez développer complètement les termes du marclié — je répèle le mot à dessein — dont il s'agit. Voulez-vous me faire cette promesse? Il y va de votre intérêt autant que du mien.
— Je ne sais, répondit René, quel « marché « vous pouvez avoir à me proposer. Mon concours, non plus que ma conscience, ne sont point à vendre. Néanmoins mon oncle m'a recommandé de vous faciliter la tâche que, paraît-il, vous avez à remplir en me voyant sans témoin, et, suivant votre désir, je vous promets de ne pas vous interrompre.
— Comme vous avez pu le deviner déjà, j'ai pénétré le secret de votre déguisement, reprit Hénoch, et ce secret que je n'ai pas encore dévoilé, que je n'ai aucun intérêt à dévoiler, je viens vous offrir de le garder si vous consentez de votre côté à faciliter ma justification. En un mot, si, conformément à la vérité, vous confessez au capitaine d'Ex et à votre oncle que les paroles dont vous croyez avoir entendu la reproduction cette nuit dans le téléphone sont dues à une hallucination de
-•yG
votre part, et qu'en réalité rien ne subsiste de cette partie de rinique accusation portée contre moi, je suis prct à vous promettre de ne jamais dévoiler qui se cache sous ces habits d'homme.
« Vous le voyez, il s'agit bien là, en effet, d'un marché. Donnant, donnant. Engagez-moi votre parole et je vous engagerai la mienne. Qu'avez-vous à répondre? »
Le préambule d'Hénoch avait mis le jeune homme sur ses gardes. Venant peu après leur conversation de la première nuit passée à bord de VExploratew\ il lui montrait clairement à quoi tendait son interlocuteur. Avant de faire à ces propo* sitions la réponse que seule elles méritaient, il voulut le forcer à les rendre plus précises, pensant d'ailleurs que la meilleure manière de ne donner aucune prise à l'odieux système d'intimidation de son adversaire était de conserver tout son sangfroid.
(( Je ne puis saisir le sens de vos insinuations, rcpondit-îl. Soyez plus clair, expliquez-vous, peut être comprend rai -je? Mais, avant de compter sur une rétractation de ma part, soyez assuré qu'il vous faudra me démontrer que réellement j'ai rêvé cette nuit. »
Hénoch sourit; il estima sa cause gagnée, son adversaire lui parut avoir faibli, cependant son calme l'étonnait*
« Je vais tâcher de vous satisfaire sur ces deux points, répondit-il; d'abord voici l'explication de mes paroles en ce qui vous concerne. Je sais — comment? je ne vous le dirai pas — mais je sais à n'en pas douter que, proQtant de voire ressemblance frappante avec votre frère, vous, mademoiselle Renée Gœrmain, avez pris les habits de ce frèi^e et vous êtes fait passer pour lui, à seule fin de pouvoir prendre part à l'expédition conduite par le capitaine d'Ex. Je sais de plus que, seuls ici, votre oncle le docteur Pennoël et depuis hier
moi-môme, connaissons votre sexe. Je porterai cette supercherie dont vous vous êtes rendue coupable h la connaissance de vos autres compagnons de route si vous ne consentez pas à me disculper. Et, remarquez-le bien, ce que je vous demande là ne doit nullement blesser votre conscience, car il g'agit uniquement de témoigner d'une vérité inconsciemment violée par vous. Ce que vous avez entendu cette nuit dans le téléphone est, en effet, un pur enfantement de votre imagination. Vous dormiez à moitié, vous-même avez avoué avoir cru tout d'abord être le jouet d'un rêve. Les débris de phrases que vous croyez avoir entendus n'avaient, aucun sens bien net, ils se rapportaient à votre état d'esprit, surexcité par l'abandon momentané de notre ami Farlhan survenu quelques heures auparavant et par ce cri du fennec, qui, jeté comme une plainte lugubre au milieu du silence du désert, avait enclin votre âme à voir des embûches partout.
fc Vous avez rêvé, tout le prouve, et tout vous excuse d'ailleurs de l'avoir fait, mais maintenant il vous faut reconnaître votre erreur et ne pas y persister, car la vie d'un homme en dépend.
« Rappelez-vous que le capitaine d'Ex, venu au téléphone, n'entendit rien, et vous-même, à ce moment, secoué de votre torpeur, vous n'entendîtes rien non plus; puis, si j'eusse voulu vous trahir, n'aurais-je pas mieux pris mes précautions? Aurais-je été crier ma trahison dans le téléphone?
ft Tenez, j'ai eu tort de vous proposer un marché. Oubliez ce que je vous ai dit au commencement de cet entretien, ce que je sais de votre secret. Consultez votre conscience, vous m'avez fait un tort grave en ajoutant loi à un rêve, reconnaissez-le, et réparez le mal commis par vous inconsciemment. »
René avait écouté ces longues explications sans que son
visage laissât deviner aucune des impressions intérieures qu'elles avaient dû éveiller en lui; il garda un instant le silence, paraissant réfléchir profondément.
« Peut-être, dil-il enfin, peut-être avez-vous raison, peutêtre me suis-je trompé; mais, quoi qu'il en soit, je tiens ^avant tout à protester contre ce « marché » que vous vouliez en premier lieu me proposer. Croyez-moi, abandonnez cette absurde accusation, elle ne peut que vous nuire dans Tesprit de vos compagnons. Je n'ai rien fait pour les tromper et, s'il le faut, il me sera facile, vous n'en doutez pas, de leur prouver que je suis réellement René Gœrmain, le fils du commandant. »
La riposte était serrée et le coup porta. Les soupçons d'Hénoch demeuraient toujours vagues, quoi qu'il en eût dit. Devant l'assurance calme du jeune homme il les sentit s'affaiblir; néanmoins, il «voulut avoir le dernier mot. Aussi, au moment où René considérant l'entretien comme terminé s'apprêtait à sortir, il ajouta :
« Vous réfléchirez. Souvenez-vous de ce dont nous sommes convenus. Pour me justifier, je dirai comme quoi vous avez rêvé; si vous m'opposez un démenti, je divulguerai votre secret. »
D'Ex ^attendait le retour de René. Il ne lui posa aucune question, mais se rendit aussitôt dans la cabine d'Hénoch. Celui-ci, en le voyant, lui dit sans lui laisser le temps de l'interroger :
« Capitaine, vous comprendrez que je tienne à réserver mes moyens de défense pour l'heure où je serai jugé, car, j'en suis certain, vous ne me condamnerez pas sans m'avoir entendu.
<( Suis-je en ce moment devant mon juge?
— Nous avons failli être vos victimes, répondit le capitaine, et il ne m'appartient, ni à moi ni à mes compagnons,
de VOUS condamner; demain soir, nous arriverons à Barroua et vous comparaîtrez devant le commandant Gœrmain; il décidera de votre sort. D'ici là, vous êtes mon prisonnier. Si vous ne voulez pas parler, aucun d'entre nous ne vous fera vio^ lence pour vous y contraindre. »
Telle avait été, en effet, la résolution prise par d'Ex après entente avec ses compagnons. Aux uns comme aux autres, il avait paru préférable d'attendre l'arrivée à Barroua pour décider du sort d'Hénoch, leur conscience ne leur permettant pas d'être à la fois accusateurs et juges dans leur propre cause.
Hénoch, resté seul, envisagea la situation à lui faite par la décision du capitaine, et il arrêta sa ligne de conduite, A n'en pas douter, son intérêt était de ne pas révéler ce qu'il soupçonnait du véritable sexe de René; peut-être se trompait-il; s'il en était ainsi, l'accusation fausse de supercherie qu'il eût portée contre Pennoël et son neveu eiU grandement indisposé contre lui les passagers de VExplorateur; s'il ne se trompait pas, la divulgation de ce secret n'eût en rien amélioré sa situation ; au contraire, en se taisant après avoir fait connaître à René ses soupçons, il se ménageait l'indulgence de la fille du commandant Gœrmain, car celle-ci lui saurait sans doute gré dé son silence.
Vers midi, YExplorateur atteignit le parallèle qui passe par l'oasis d'Agadem, placée à la frontière du Soudan et du Sahara. Une chaîne de rochers d'une hauteur moyenne, prolongement des falaises de Dibbela, marquait en cet endroit la limite méridionale des dunes; ces roches, dont la profondeur du nord au sud n'excédait pas une lieue, semblaient la frontière naturelle du désert. De l'autre côté de leur ligne commençait une contrée d'aspect tout nouveau, laissant deviner l'existence de pluies à sa surface par sa végétation encore
chétive, mais cependant la plus abondante que les aéronautes eussent rencontrée jusque-là. L'Explorateur venait d'entrer dans la région extrême des steppes du Soudan septentrional, et moins de trois cents kilomètres le séparafent du Tchad. Des herbes, apparaissaient de toutes parts, croissant d'abord dans les creux, puis plus loin dans toutes les parties du sol autres que les sommets de ses ondulations. Bientôt quelques arbres furent aperçus, palmiers et acacias plus vigoureux et plus nombreux que ceux des régions du désert les plus favorisées; enfin, vers le soir, un nouvel arbre dont la sécheresse du Sahara ne permet nulle part l'existence fut signalé : c'était le toundoub au tronc noueux et tortueux, aux branches recourbées et pendantes. La vie animale nff se manifestait encore pas dans ces plaines à la surface desquelles une teinte verte presque continue avait succédé à la teinte grise et jaunâtre du Sahara; cependant, à quatre heures, un troupeau d'antilopes fut croise par V Explorateur^ annonçant par sa présence la proximité des vrais steppes soudaniens, immense parc peuplé d'animaux.
Au moment où l'aérostat franchissait la chaîne des roches deDibbela, le moteur réparé put être essayé et son retour à l'activité fut salué par les aéronautes avec d'autant plus de joie que la brise du nord tendait depuis midi à tourner à l'est, et que, sans l'action de ses hélices, le cap de l'aérostat n'eût pu être maintenu au sud. Cependant la réparation sommaire que Farlhan avait fait subir à la machine ne permettait pas de communiquer au navire aérien une vitesse propre supérieure à quatre mètres à la seconde, aussi d'Ex dut-il avouer à ses compagnons que, si le vent passait à l'est en conservant sa force, le moteur ne serait pas capable d'empêcher le ballon de dériver dans l'ouest.
« Dans ce cas, ajouta le capitaine, nous serons obligés de
nous arrêter et d'attendre le retour du courant du nord, ou tout au moins une diminution de la vitesse de Talizé. »
Vers cinq heures du soir, le vent avait complètement tourné, et, malgré Teffort de ses hélices, VExplorateur commença à dériver dans l'ouest, à peu près avec la même rapidité qui l'entraînait vers le sud; aussi les aéronautes résolurent-ils de s'arrêter.
A l'occident, une masse de verdure apparaissait dans une dépression, première agglomération importante que VExplorateur eût encore rencontrée depuis le commencement de sa navigation au-dessus des steppes herbeux. Le capitaine pensa avec raison que la végétation plus haute et plus fournie de cette dépression y témoignait de la présence de sources, et, désireux de mettre à profit sa halte forcée pour rçfaire la provision d'eau prise à Mourzouk qui commençait à se décomposer, il la désigna comme lieu d'atterrissage. Le cap du ballon fut mis sur elle, et^ quelques minutes avant six heures, l'ancre faisant prise dans un bouquet d'acacias lortiles, VExplorateur s'arrêtait captif à une centaine de pas de la lisière du bois.
Le repas du soir fut pris au pied du ballon, et après les longs jours passés au milieu des solitudes arides du désert, les aéronautes goûtèrent une véritable jouissance à se reposer sur l'herbe touflTue de l'oasis. D'Ex seul resta dans la nacelle durant cette soirée.
Le capitaine n'avait pas voulu priver ses* compagnons du plaisir de dîner à terre, où aucun danger ne paraissait à redouter; néanmoins il les avait vus avec regret quitter à cette heure tardive leur forteresse aérienne.
De sombres pressentiments assaillaient en effet son âme. Presque au terme de son voyage, après avoir jusque-là surmonté d'une façon satisfaisante toutes les difficultés rencon-
trées sur sa route, il lui semblait que la dernière centaine de lieues qui le séparait encore de Barroua ne pourrait être franchie sans lutte. Pourquoi? 11 n'aurait su le dire.
Les deux heures passées à terre par ses amis semblèrent mortellement longues au capitaine; il ne reprit un peu de sa tranquillité d'esprit que quand il les sentit à l'abri à bord de V Explorateur.
La nuit précédente, nuit de fatigue pour tout le monde, eût dû contraindre les aéronautes à regagner leurs cabines dès leur retour à bord, cependant telle était la gaîté qu'ils rapportaient de leur séjour à terre, telle était la beauté du site éclairé par les rayons argentés de l'astre des nuits brillant d'un vif éclat, que, d'un commun accord,^ ils s'accoudèrent côte à côte au bordage de la nacelle, regardant le spectacle de cette nature vivante dont ils ne pouvaient rassasier leurs yeux.
D'Ex, mélancolique ce soir-là, et ne se sentant pas à l'unisson de la joie de ses compagnons, fît un effort pour demeurer à côté d'eux, espérant secouer ses idées noires; mais, au bout d'un instant, il dut y renoncer et il rentra chez lui, où, aussitôt étendu, il s'endormit d'un sommeil agité. Les aéronautes n'imitèrent pas immédiatement le capitaine; ils demeurèrent pendant une heure encore à causer entre eux de cette oasis, merveilleuse par sa fertilité si on la comparait à celles du désert, et dont Pennoël attribuait l'abandon étrange dans lequel elle était laissée par tout être humain à son voisinage trop immédiat du pays des Touareg, ces pirates du désert qui poussent leurs incursions jusqu'aux frontières du Soudan.
La position des étoiles indiquait dix heures et demie quand les voyageurs songèrent au repos. Ils se retirèrent, laissant Sbâdjeri à la garde de l'aérostat.
A deux heures du matin, heure à laquelle il aurait dû être remplacé dans son quart par tténoch si celui-ci n'avait été prisonnier, FArabe vit sortir de la tente René qui, non sans difficulté, lui fit comprendre qu'il venait le relever de son service de veille. Sbâdjeri s'étonna bien un peu d'avoir un pareil successeur, car le jeune homme avait toujours été jusque-là exclu de ces tours de garde, mais il crut deviner dans son explication qu'il agissait avec l'autorisation du capitaine d'Ex, et, sans faire d'observation, l'Arabe rentra dans sa cabine où, suivant l'exemple donné par ses compagnons, il ne tarda pas à s'endormir.
René n'avait nullement demandé la permission de remplacer Sbâdjeri, mais le brave enfant avait vu ses compagnons fatigués par la nuit précédente, et, coinme la disqualification d'Hénoch devait leur infliger une fatigue supplémentaire, il s'était imaginé de remplacer ce dernier. C'était à son oncle Pennoël qu'incombait la tâche de succéder à Sbâdjeri, mais le docteur reposait paisiblement à cette heure, comptant sur l'observation par l'Arabe de la consigne ordinaire qui imposait à l'aéronaule de gardé de réveiller son successeur en temps opportun.
René, tout heureux du service qu'à leur insu il rendait à ses compagnons et pénétré de l'importance du rôle qu'il s'était attribué, lutta victorieusement pendant une heure environ contre le sommeil; mais, bientôt fatigué, lui aussi, par sa veille de la nuit passée, René laissant tomber sa tête dans ses mains s'endormit profondément, assis auprès de la machine, le corps appuyé à sa paroi....
Cependant d'Ex, ayant recouvré un peu de calme, reposait plus tranquillement, quand, vers cinq heures, il lui sembla sentir de légères trépidations agiter le ballon ; par un effort de sa volonté, il se réveilla et se redressa sur son séant, mais ce
qu'il avait cru percevoir dans son sommeil, il ne le ressentit plus, et, pensant avoir été le jouet d'uti rêve tenant à son état de nervosité précédent, il allait se recoucher, quand son attention fut attirée par un sourd grondement de Stop étendu au pied de son lit.
né;
Acacia tortilis.
D'Ex, pressant le bouton de la lampe électrique placée près de lui, illumina sa cabine; cette lueur soudaine réveilla le chien qui s'élafiça contre la porte fermée de la chambrette en aboyant avec fureur. Au même instant, le capitaine entendit une voix étouffée dans laquelle il lui sembla reconnaître celle de René criant : « Au secours! »
D'Ex sauta au bas de sa couche et, s'armant d'un revolver
iéS DE TRIPOLI AU TCHAD EX BALLON.
cliiirg<'î accroché à la paroi, bondit au dehors, précédé du chKMi dont les cris avaient redoublé d'intensité.
Ij' capitaine croisa Farlhan qui sortait de la cabine placée un lace de la sienne et il entendit les autres aéronaules descend rri rapidement de Tétage supérieur.
yimiid d'Ex et Farlhan débouchèrent de la salle commune dîitis hi partie centrale de la nacelle, celle-ci était \ide.
Alorw le capitaine se retourna et compta ses compagnons. HhAdjcri et Pennoël venaient d'arriver, Hénoch devait êlre (oiiiours là-haut immobilisé par ses liens....
« On est René? » s'écria d'Ex.
ft Lt^piel d'entre nous était de garde? » ajouta-t-iL
Hhftdjcri comprit par une divination qui dans ces cïrcon- Hlunces supprime la différence des langues.
<* Kidi Honé Gœrmaiii », répondit-il.
i*'Ex n'eut pus le temps de poser une nouvelle question ou de courir i\ l'élage supérieur constater l'absence de Hené de m ctdnno, car, à l'instant où Sbâdjeri venait de formuler sa n'puiiso, une cinquantaine de corps noirs ayant, sous réclaîru}j;o do la lune, toute l'apparence d'êtres humains de petite lailli% tMivahissaient la nacelle.
Stop se jola sur les premiers assaillants et engagea avec vn\ une lutte acharnée, tandis que d'Ex en abattait quatre dos ïtix coups do son revolver. Puis les aéronaules, débordés par lo nombre et accables d'une grêle de projectiles, durent , ludlro ou relrailo jusqu'à la porte de la salle commune, près do huiuollo fort heureusement se trouvait accrochée une (KUioplio dos armes dont était muni \Erploratetif\
IVl'A, IVnuool ot Farlhan armés chacun dune hache. SbâdjiHH Innuulissaut par lo canon une louixle carabine. Stop travaillanl a\oo sos ci\>os, engagèrent alors un combat sans iuo*Yi avec leurs ennemis inconnus dont Tagililè surprenante
wm
évitait les coups et qui, arrachant tout ce qui se trouvait à leur portée, continuaieat à les cribler d'une pluie de projectiles ou, se jetant sur eux du haut des agrès, cherchaient à les enlacer de leur^ petits bras velus.
« A qui, diable, avons-nous affaire? s'écria Farlhan en saisissant à la gorge un de ces êtres étranges cramponnés à son épaule. Sont-ce des hommes? sont-ce des singes? »
Cette exclamation de Farlhan traduisait la question que se posaient les aéronautes : à qui avaient-ils affaire? D'Ex, se remémorant les rapports des voyageurs relatant l'existence de peuplades de nains dans certaines parties de l'Afrique, le Haut-Congo et les montagnes du Maroc, inclinait à penser .qu'il avait devant lui une baiide de ces pygmées. Pennoël opinait intérieurement pour des singes. Quant à Sbâdjeri, peu lui importait, il tapait comme un sourd, et, sa force prodigieuse aidant, tout adversaire atteint par la redoutable crosse de sa carabine avait un membre cassé, une côte enfoncée ou la tête écrasée.
Ces êtres attaquaient sans ordre; chacun d'eux semblait agir individuellement sans s'inquiéter de ses voisins. Ils poussaient continuellement des cris ressemblant fort à la voix humaine, mais il était impossible de reconnaître si leurs articulations étaient un langage parlé, car on ne pouvait percevoir qu'une suite continue de hurlements, sans arriver à dis- ^ tinguer un cri individuel au milieu de ce tumulte augmenté encore par les aboiements furieux de Stop.
« Protégeons les cordes de déchirure* et de la soupape », s'écria d'Ex, et, par une pointe vigoureuse, ses compagnons et lui refoulèrent leurs ennemis derrière la machine à l'avant
1. Les cordes de déchirure cousues à l'élofTe du ballon sont destinées à permettre de l'ouvrir complètement lors de ratteirissage final. Grâce à elles, il se vide instantanément et on évite ainsi que le vent ne le traîne à demi dégonflé à la surface du soi, au grand dommage des aéronautes restés dans la nacelle.
de la nacelle. Mais, arrivés là, il devenait impossible aux aéronautes de pousser plus loin, car les couloirs étroits ménagés entre le bâti de la machine et les borda^^es ne pouvaient livrer passage qu'à Tun d'eux à la fois et ne leur laissaient plus, une fois engagés dans ces défilés, la liberté de leurs mouvements.
Un danger terrible menaçait, en oiïet, VExplùvateur, Que l'un des assaillants pesât de son poids sur la corde de la soupape et il l'ouvrait irrémédiablement; que plusieurs d'entre eux tirassent sur les cordes de déchirure et ils dccliîraieut le ballon. Dans l'un et l'autre cas, l'aéroslal perdant son gaz h flots eût été dégonflé en quelques minutes et les aéronautes, privés de leur navire aérien au milieu des solitudes des savanes, eussent dû continuer, au prix des plus grandes fatigues, leur route jusqu'au Tchad, manquant le but principal de leur expédition : l'apparition à Barroua de Y Explorateur planant dans les airs.
La grande lampe à incandescence qui éclairait le centre de la nacelle s'était éteinte dès le premier engagement^ brisée dans la lutte, et la lune seule éclairait le champ de bataille- A sa Incuries aéronaules ne voyaient pas sans terreur quel* ques-uns de leurs ennemis, d'une agilité surprenante, courir dans les agrès supérieurs où il leur était impossible de les atteindre; d'un moment à l'autre ils s'attendaient à sentir le sol de la nacelle manquer sous leurs pieds.
« 11 faut en finir, s'écria Pennoël, et décrocher les moricauds perchés sur nos têtes, je vais chercher une arme à feu.
— Non pas, répliqua d'Ex : vos balles perceraient l'enveloppe du ballon.... Attendez. Laissez-moi faire.
« Allons, mes amis, un coup de collier, ajouta-t-îl^ empêchez pendant deux minutes encore uo^ ennemis de fraûchir la machine. »
■JW"I" *
Pennoël, Farlhan et Sbâdjeri redoublèrent d'efforts, tandis que d'Ex, quittant le lieu du combat, ouvrait un robinet des, réservoirs à hydrogène et mettait le moteur eu marche à petite vitesse après avoir débrayé les hélices. Le bruit, de la machine en mouvement sembla surprendre les assaillants, ils. reculèrent une seconde, et ce répit fut favorable à Texécution du projet du capitaine. Mais ce fut une trêve passagère, et, redoublant leurs cris de fureur, les petits êtres se portèrent à nouveau en foule en avant, cherchant à forcer les défilés, puis tout à coup comme d'un commun accord ils gagnèrent les agrès supérieurs, bondissant de cordage en cordage vers Tarrière.
« Nous sommes perdus! » s'écria Farlhan.
Au moment où il prononçait ces mots, le malheureux mécanicien reçut en plein front un projectile qui fit jaillir son sang à flots. 11 tomba comme une masse, assommé.
Pennoël momentanément débarrassé de ses ennemis, hors d'atteinte maintenant, se précipita vers lui pour lui porter secours, tandis que le courageux Sbâdjeri abandonnant sa carabine devenue inutile et prenant entre les dents son couteau largement ouvert, s'élançait dans les agrès, résolu à couper aux assaillants la route adoptée par leur nouvelle tactique.
Tout entier à son travail, d'Ex n'avait pas vu tomber Farlhan.
« Arrête, Sbâdjeri, <îria-t-il en s'apercevant de la folle tentative de TArabe, c'est inutile. »
Au même instant une clarté aveuglante jaillit du centre de là nacelle produite par l'arc voltaïque dans lequel le capitaine venait de lancer le courant total de la dynamo actionnée par le moteur.
Il était temps. A Sbâdjeri étaient accrochés trois ennemis
dont Tun cherchait à Télrangler tandis que les deux autres, lui mordant les mains, allaient lui faire lâcher le corâage auquel il était suspendu.
A l'apparition du soleil éblouissant créé au centre de Taérostat, les hurlements se changèrent en cris de terreur, et en un clin d'œil la nacelle fut débarrassée de ses envahisseurs, s'enfuyant en tumulte par le chemin qu'ils avaient pris pour venir : les câbles d'attache et les guides-rope de V Explorateur ,
rripçî