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la veille encore, étaient accrochés aux parois de la nacelle. Arrachés par les singes, ils leur avaient servi de projectiles et se trouvaient en piteux état, mais heureusement les agrès de Taérostat et Tenveloppe du ballon n'avaient pas souffert, et la façon vive dont les assaillants avaient été pressés ne leur avait pas laiss'é le loisir de piller les soutes. Les dégâts matériels se bornaient à quelques instruments brisés dont on avait les doubles en réserve et à une petite déchirure facile à réparer de la soie de l'une des ailettes de la première hélice.
Le plancher débarrassé des cadavres qui l'encombraient, les aéronautes tinrent conseil sur ce qu'il convenait de faire pour tenter de retrouver leur compagnon disparu, et, après avoir constaté leur impuissance à découvrir ses traces, ils résolurent de mettre à l'épreuve la sagacité de Stop pour les conduire vers lui.
Farlhan, affaibli par la perte de son sang, fut laissé à la garde de V Explorateur et d'Hénoch ; ses trois autres compagnons, bien armés, emportant quelques vivres, descendirent peu après le lever du soleil, emmenant Stop avec eux.
Aussitôt à terre, d'Ex passa une laisse au collier de son chien, puis, lui présentant un vêtement ayant appartenu à René, il lui dit : « Cherche ».
L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on attendait de lui, car aussitôt il quêta, décrivant des cercles de plus en plus étroits autour de l'endroit où reposaient les guides-rope, puis tout à coup il prit la direction du sud en tendant fortement sa laisse. A n'en pas douter, il avait' trouvé la piste de René.
Se fiant à son instinct, les aéronautes se laissèrent conduire par lui, longeant à sa suite la lisière occidentale du bois. Deux heures durant ils marchèrent ainsi derrière le chien, qui parfois s'arrêtait et semblait hésiter, mais repartait bientôt,
se dirigeant invariablement vers la ligne de Imuteurs qui barrait rhorizon du côté du sud.
La partie de Toasis que lés explorateurs parcoururent ainsi différait peu du steppe environnant; la végétation y était seulement plus fourrée et plus abondante. Au delà de la lisière du bois, ils rencontrèrent peu ou point d'arbres; le sol ne produisait guère que des graminées à hautes tiges et des fougères dont la présence rendait la marche lente et pénible. Les seuls animaux de grande taille aperçus par les aéronaules durant cette matinée furent des autruches au nombre d'une don/aine; elles restèrent visibles pendant quelques secondes h peine et disparurent aussitôt derrière les pentes qui rejoignaient à l'ouest le plateau horizontal des savanes-
Peu d'instants après avoir quitté le lieu du campement de Y Explorateur^ les trois amis perdirent de vue leur navire aérien, caché par un retour de la forêt* Leur marche fut presque continuellement silencieuse, Sbâdjeri, peu expansif de sa nature, ayant beaucoup de peine à s'exprimer en français, Pennoël s'absorbant dans ses tristes pensées, et d'Ex s'occupant à modérer Tardeur de Stop ou à rectifier les erreurs qu'il craignait parfois de lui voir commettre.
Enfin, vers huit heures du matin, les voyageurs étaient à moins de six cents mètres de la barrière de rochers qui bornaient l'horizon au sud. Stop, tendant plus fortement su laisse et semblant vouloir se précipiter vers eux, commençait à manifester des signes de colère mêlée îi une sorte d'effroi- Le poil hérissé, l'intelligent animal grognait sourdement, découvrant parfois ses dents dans une sorte de rictus nerveux. D'Ex alors s'arrêta et ses compagnons Tim itèrent.
Devant eux, une paroi verticale de roches s'étendait de Test à l'ouest. A sa partie inférieure, distantes les unes des autres d'une vingtaine de pas, trois ouvertures de faibles dimensions
se découpaient en noir sur la muraille obliquement éclairée par le soleil, éveillant par leur aspect l'idée d'autant d'entrées de cavernes habitées par des fauves. Aucun être vivant ne se montrait à proximité de ces roches gris de fer, à mille mètres
Une barrière de rochers bornait l'iiorizon.
desquelles s'arrêtait la forêt, et, bien que les repaires creusés dans les parois de grès parussent déserts, ils devaient renfermer des hôtes peu sociables, de la présence desquels le chien était averti par son instinct.
" « Mes amis, fit d'Ex, cherchant à suppléer par ses gestes à celles de ses paroles dont le sens pouvait échapper à Sbâdjeri, nous voilà, si Stop ne s'est pas trompé, en face de l'endroit
OÙ noire compagnon, le pauvre René, se trouve en ce moment, Dieu seul sait en quel état. L'effroi d'instinct manifesté par Stop nous avertit que, pour pénétrer dans ces antres» nous aurons à en déloger des hôtes redoutables, aussi la prudence nous commande certainement de rester réunis et de les visiter successivement, mais la proximité de ces trois ouvertures laisse à penser qu'elles peuvent donner accès a des cavernes communiquant entre elles, et si nous pénétrions tous trois ensemble dans l'une d'elles, l'être qui nous a ravi René, quelle que soit sa nature....
— Un singe anthropoïde, probablement, pensa tout haut Pennoël.
— Vous avez eu la même idée que moi, mon cher docteur, répondit d'Ex. Les conditions dans lesquelles René a été enlevé, la terreur manifestée par Stop, tout, en effet, tend k prouver que nous aurons à lutter pour ravoir notre compagnon contre ce redoutable frère de notre race, le singe anthropoïde. Tâchons de le cerner, pour qu'il ne puisse pas s'enfuir avec sa victime, et tâchons de le surprendre pour qu'il ne la mette pas à mort.
« Voici donc à mon avis comment il convient que nous agissions. Cette méthode est, certes, pleine de dangers et exige beaucoup de sang-froid, mais nous sommes bien armés, et... par son application seule nous pouvons parvenir à notre but : ravoir René vivant. Nous entrerons chacun dans la caverne par une de ses issues et celui d'entre nous qui rencontrera le monstre fera feu sur lui. L'essentiel sera de ne pas le manquer.... »
La manière d'agir proposée par le capitaine était en effet la seule qui permît d'espérer le succès; elle était très aventureuse et exigeait, de la part de celui d'entre les aéronaules qui se trouverait en face du terrible solitaire africain, un coup
d'œil prompt et une main ferme, mais les trois compagnons de René voulaient sa délivrance, ils se savaient près du but et ils sentaient leur force et leur courage redoubler à rapproche du danger.
Jl fut convenu que Sbâdjeri entrerait dans la caverne de gauche, d'Ex dans celle de droite, et Pennoël dans celle du milieu. Stop, détaché, reçut de son maître Tordre de le suivre par derrière.
Ces dispositions arrêtées, les trois amis s'avancèrent silencieusement, prêts à faire feu, de façon à aborder simultanément les ouvertures.
Un silence de mort régnait partout, et ils arrivèrent à l'entrée des cavernes sans avoir rjen vu; alors tous trois pénétrèrent bravement dans le réduit sombre qui s'ouvrait devant chacun d'eux.
D'Ex fît quelques pas, puis attendit, l'oreille aux aguets, pour permettre à ses yeux de s'accoutumer à l'obscurité et de percer les ténèbres qui emplissaient le souterrain.
Pennoël, en pénétrant dans sa grotte, vit que, suivant l'estime du capitaine, elle devait communiquer par de larges couloirs avec les cavernes voisines. A droite, une percée obliquait en s'enfonçant dans la montagne; du côté de Sbâdjeri un passage étroit, presque parallèle à la paroi extérieure de la falaise, devait courir le long d'elle.
A peine le docteur était-il entré dans la grotte qu'il entendit un grand cri sur sa gauche, accompagné d'un bruit violent comme celui d'un bois rompu; il se précipita aussitôt au secours de l'Arabe qui, à n'en pias douter, venait d'être assailli par le monstre avant d'avoir pu faire usage de son arme à feu.
En un clin d'œil, Pennoël eut franchi la distance qui sépa-
rait les deux cavernes, et en débouchant dans celle de gauche un spectacle terrible s'offrit à lui.
Debout, enlacé par des bras géants, Sbâdjeri, désarmé et dont le fusil brisé en deux par une main puissante gisait à quelques pas de là, luttait contre l'étreinte étouffante d un singe gigantesque, grand comme un homme, dont les membres couverts de longs poils, la tête énorme au rictus effrayant dénotaient une force prodigieuse.
Si l'Arabe n'avait été lui-même doué d'une vigueur de muscles extraordinaire, nul doute qu'il n'eût déjà succombé, et s'il avait pu résister pendant cette première minute, il était évident qu'il ne pourrait encore le faire longtemps; un souffle court, semblable à un râle, s'échappait de sa poitrine écrasée contre celle du monstre, et ses forces faiblissaient visiblement.
Appelant à lui tout son saog-froid, Pennoël approcha le bout du canon de son fusil de la nuque du gorille, dont la tactique consistait à chercher à étouffer son ennemi dans ses bras, et pressant la gâchette il lui fit sauter la cervelle, dont les débris sanglants éclaboussèrent la face de l'Arabe.
Les bras du monstre se détendirent; il tomba foudroyé.
Sbâdjeri, calme comme s'il ne venait pas d'échapper à une mort horrible, s'essuya la face, semblant méditer profondément; puis, s'adressantà Pennoël :
« Dieu soit loué! lui dit-il en français; Allah vous récompense! »
L'Arabe, donnant en ce moment terrible une admirable preuve de son sang-froid et de la force de sa gratitude, avait tout d'abord, par une attention délicate, voulu adresser à soii sauveur un remercîment qu'il pût comprendre.
Cependant d'Ex, après quelques instants, s'habitua à l'obscurité qui l'environnait et il pénétra plus profondément dans
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UN ENFANT' PRISONNIER D'UN SiNGE. 155
la grotte, long J)oyau s'enfonçant perpendiculairement dans la montagne, sans galerie latérale visible.
Avançant en tâtonnant, le capitaine sentit tout à coup son pied heurter une masse molle, il se pencha et reconnut qu'il avait affaire à un être humain étendu là et revêtu de vêtements de flanelle semblables à ceux de René.
Oublieux de tout danger, le capitaine, entièrement à la joie de retrouver son compagnon, prit dans ses bras robustes le corps de Tenfant et le porta dans la partie éclairée de la grotte. Arrivé là, il l'étendit sur le sol. René, le visage calme, respirant régulièrement, semblait plongé dans une léthargie profonde.
D'Ex tira de sa poche une petite bouteille contenant un cordial et en versa quelques gouttes entre les lèvres du jeune homme, puis il lui en frotta les tempes et le front. Enfin, René ne se réveillant pas, il lui frappa doucement les mains entre les siennes et, songeant que le col de sa vareuse le serrait dans la position couchée où il se trouvait, il déboutonna la partie supérieure de ce vêtement; mais aussitôt il s'arrêta stupéfait. Le haut de la poitrine de l'enfant lui était apparu dans l'entre-bâillement de la chemise de flanelle, et cette poitrine, déjà trop blanche pour être celle d'un jeune garçon, ' accusait une forme qui ne pouvait laisser aucun doute sur son déguisement.
Un éclair traversa l'esprit du capitaine. Sous ses yeux était la confirmation du soupçon vague que les paroles mystérieuses d'Hénoch avaient fait naître en lui. La fille du commandant Gœrmain, et non son fils comme il l'avait cru jusqu'alors, était devant lui.
Ainsi s'expliquait en même temps pour l'officier, et pourquoi l'anthropoïde avait enlevé l'enfant, et pourquoi il l'avait traité avec douceur. ...
i56 DE TKIPOLI AU TCHAD EN BALLON.
D'Ex referma rapidement le veston de flanelle qui protégeait le buste de la jeune fille, et comme il achevait de prendre ce soin, elle ouvrit les yeux au moment où Pennoël, suivi de Sbâdjeri encore tout couvert du sang de Tanthropoïde, entrait dans la caverne.
La joie du docteur et celle de l'Arabe furent grandes de retrouver sain et sauf Tenfant du commandant Gœrmain, et chacun dut raconter ce qui lui était advenu hors de la présence de ses compagnons.
D'Ex fit son récit sans mentionner sa récente découverte de la supercherie dont Pennoël et la famille Gœrmain s'étaient rendus coupables envers lui.
Pennoël raconta à Renée les incidents de la lutte de la nuit, l'excursion du matin à sa recherche et la mort du gorille.
Quant à Renée, elle dut avouer comment son bon cœur l'avait incitée à remplacer dans son tour de quart son oncle endormi et comment elle-même n'avait pas su résister au sommeil. Elle s'était réveillée tout à coup serrée à la gorge par les mains velues d'un singe gigantesque presque semblable à un homme, et, après avoir eu à peine la force de crier : « Au secours I » elle s'était évanouie pour ne plus reprendre ses sens que dans les bras de ses compagnons.
Les aéronautes consacrèrent une demi-heure à déjeuner sous les ombrages de la lisière voisine de la forêt, et à» neuf heures. Renée ayant déclaré, ne se sentir nullement fatiguée, ils reprirent joyeux le chemin de campement de V Explorateur^ précédés de Stop, laissé cette fois en liberté.
Seul parmi ses compagnons, d'Ex marcha soucieux durant cette route de deux heures. II voyait se confirmer en partie ses noirs pressentiments de la nuit passée. Des difficultés terribles, mais à la vérité heureusement et rapidement surmon-
tées, venaient de surgir, et il craignait que de nouveaux malheurs vinssent encore assaillir l'expédition.
A ces pensées pénibles s'ajoutait l'inquiétude dans laquelle il était de Farlhan blessé, laissé seul à la garde de l'aérostat en partie désemparé de sa machine, inquiétude endormie chez lui tant que son esprit avait été tout entier occupé du soin de retrouver Renée et qui maintenant reprenait la première place avec une nouvelle force.
Ces pensées du capitaine l'empêchèrent de fixer son attention sur Tétrangeté de la découverte qu'il venait de faire et ne lui laissèrent pas le loisir de discuter s'il reprocherait à Pennoël la supercherie dont il avait été le jouet ou s'il garderait définitivement le silence à ce sujet. Par la suite, le capitaine, en déterminant sa ligne de conduite touchant cet objet, opta pour le silence, comme plus convenable à tous égards, faisant à son amitié chaque jour plus forte pour Pennoël, et à la bonne harmonie des relations des passagers de YExplorâleur le sacrifice de son amour-propre froissé et de son autorité de chef d'expédition méconnue.
Inconsciemment d'Ex, talonné du désir de revoir son aérostat, activait la marche, et avant onze heures, la petite troupe, doublant l'avancée de la forêt, qui jusque-là lui avait caché le lieu du campement de YExplorateur^ le capitaine jetait un coup d'œil inquiet sur l'endroit qù cinq heures auparavant il avait laissé son navire aérien.
Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé : V Explorateur avait disparu !