‹ Vers le Tchad: roman aerostatiqueChapitre 17 sur 20 · FINALEMENT HÉNOCH TRIOMPHE · texte numérisé non relu

FINALEMENT HÉNOCH TRIOMPHE

loin ; à ce sujet, je n'avais aucune inquiétude, j'étais seulement fort peiné en songeant aux craintes que vous auriez en ne le retrouvant pas à l'endroit où vous l'aviez laissé. Aussi vous pensez quelle fut ma joie quand je vous vis revenir et surtout quand je constatai au milieu de vous la présence de M. René en parfaite santé.

— Et vous, Farlhan, démafida Pennoël, comment vous trouvez-vous, maintenant? Votre blessure vous fait-elle encore souffrir? votre fièvre a-t-elle augmenté?

— Ohl je n'ai plus le temps ^de penser à tout cela, répondit le brave mécanicien, ma tête est bien encore un peu lourde, mais les émotions par lesquelles je suis passé ont, je crois^ enlevé fièvre et douleur. » •

Quoi qu'en eût dit Farlhan, ces émotions n'avaient pu le guérir : tout au contraire, elles l'avaient jeté dans une surexcitation dont les conâéquences pouvaient être dangereuses ; aussi Pennoël, redevenant le médecin auquel il fallait obéir, lui prescrivit-il de s'aller reposer, et après avoir renouvelé son pansement il lui donna un calmant grâce auquel Farlhan ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil paisible, le meilleur des réparateurs.

Deux heures après la rentrée à bord des voyageurs, le vent commença à tourner à l'est, mais en conservant une force qui interdisait de reprendre la marche au moyen du moteur.

Durant la fin de cette journée, les aéronautes, redoublant de vigilance à la garde du ballon, ne descendirent pas à terre, ils occupèrent leurs loisirs soit à lire, soit à causer, espérant toujours voir la brise diminuer d'intensité ou tourner au nord.

A propos de cette permanence des brises du nord qui'^ avaient poussé l'aérostat durant sa traversée du Sahara, sujet continuel de l'étonnement des aéronautes, le capitaine d'Ex

leuf fournît, ce jour-là, des explication plus complètes qu^il ne l'avait encore jamais fait et leur dit entre autres choses : « Un courant aérien venant du nord règne à l'état de vent le plus fréquent de décembre à avril dans la Tripolitaine et le Fezzân; Nachligal, le célèbre voyageur, en constata le premier l'existence à la surface de cette partie du désert. Au sud du Fezzân, les chaînes des monts Tummo et Tarso relevant les alizés du nord-est, vents dominants de l'Afrique tropicale du nord, permettent à ces brises septentrionales d'alterner avec eux et de prolonger leur action jusqu'au lac Tchad. Au delà du Tzâdé, l'alizé seul se fait sentir régulièrement pendant la saison sèche et atteint le Niger. Au-dessous du confluent de ce fleuve avec le Bénué, il se heurte aux vents du large qui viennent du sud, mais plus au nord, continuant librement sa route, il se fait sentir sur tout le littoral de la Guinée. Celte utilisation des courants septentrionaux permettra à notre aérostat parti du golfe de la Syrte d'atteindre le Tchad, et de ce point, en nous laissant porter par l'alizé du nord-est, nous pourrions traverser le Bornou, puis le bassin du bas Niger et aller atterrir sur la côte de Guinée.

— D'après ce que vous venez de nous dire, remarqua Renée, la traversée totale de l'Afrique, dé la Méditerranée à l'Atlantique, serait donc possible pour un ballon, et grâce à lui l'exploration de ces contrées peu connues comprises entre les deux mers serait des plus fructueuses, car ses passagers se trouveraient à l'abri des exactions et de l'hostilité des indigènes, dont va sans doute terriblement avoir à soufl'rir notre ancien compagnon, qui nous a abandonnés définitivement ce m9.tin.... Je ne puis m'empêcher de frémir quand je pense au sort qui l'attend, lui perdu sans ressources au milieu de ces régions inhospitalières.

— Baste! répondit Pennoël, Hénoch est peu digne d'émou-

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voîr notre pitié; après la façon dont il s'est conduit envers nous il ne mérite même pas d'arirêter notre pensée; d'ailleurs une cinquantaine de kilomètres seulement le séparent de l'oasis habitée de Bedouaram où il compte certainement être rejoint bientôt par ses amis de la caravane italieniie en marche vers le Tchad. La seule chose à craindre pour lui est la encontre d'une des troupes de Touareg qui parcourent ces contrées.

.^ Les Touareg lui feraient-ils vraiment un nàauvais parti? Ne lui laisseraient-ils pas plutôt continuer sa route? Quel intérêt auraient-ils à retenir prisonnier un homme possédant pour tout bien les effets qui couvrent son corps?

— Que sais-je! Les Touareg sont des pirates, toute prise peut leur sembler bonne. Vous n'ignorez pas, René^ comment se traduit leur nom. Touareg signifie abandonnés, c'est-à-dire enfants perdus; tout ce qui n'est pas eux est traité en ennemi. Ils sont facilement reconnaissables parmi les autres nomades du Sahara, car tous portent le voile, noir pour les riches, blanc pour les pauvres. Utilisé d'abord comme protection contre les ardeurs du soleil et la poussière pénétrante des sables j il est devenu pour eux un costume religieux. A rencontre des femmes arabes, leurs femmes seules ne se voilent pas, sauf devant Un étranger et pour lui faire honneur. »

La journée s'écoula monotone pour les aéronautes. Le pays s'étendait toujours désert autour d'eux avec l'oasis et sa petite forêt au sud,* le steppe immense au nord. L'uniformité du spectacle qu'ils avaient sous les yeux fut à peine rompue, durant un instant, par le passage, à une grande distaùce de l'aérostat, d'une bande d'autruches qui, à la vue du monstre aérien, s'enfuirent rapidement, le prenant sans doute pour un gigantesque oiseau de proie.

La soirée et la nuit ne furent marquées par aucun inci-

dent ; chacun des aéronautes put goûter un sommeil tranquille au milieu du calme absolu de la savane. Farihan luimême dormit assez bien, car sa santé vigoureuse avait supporté victorieusement les premières atteintes de la fièvre, et sa blessure se cicatrisa rapidement par la suite, sans même amener le retour du mouvement fébrile qui l'avait assailli le matin de cette journée si fertile en événements.

Le lendemain, comme Taube commençait à blanchir l'horizon, le capitaine d'Ex, préposé à la garde du ballon, crut entendre un bruit faible de nature indéterminable troubler le silence de la nuit dans la direction de la lisière de la forêt. Il chercha à percer les ombres de ce côté, mais la lune, cachée par de légères vapeurs, éclairait l'oasis d'une lueur trop faible pour lui permettre de rien percevoir à terre, et il ne s'inquiéta pas outre mesure, pensant que ce bruit devait avoir été produit par le passage d'une troupe d'animaux sauvages. Néanmoins il redoubla d'attention, comptant sur la venue prochaine du jour pour découvrir ce qu'il pouvait y avoir, si toutefois il y avait quelque chose.

Il se reprenait pour la seconde fois à tenter de sonder les demi-tênèbres dont était noyée la plaine, quand tout à coup au-dessous de lui il entendit une voix forte l'interpeller dans sa langue maternelle, mais avec un accent qui dénotait une bouche arabe.

« Sidi capitaine, disait la voix. Si Mohammed el-Amra se trouve devant toi et il vient te saluer avec des paroles de paix. N'emploie pas contre lui les moyens terribles qui te servent à détruire tes ennemis, car c'est un ami qui te parle. »

Avant tout le capitaine voulut savoir à qui il avait affaire; rapidement il mit le moteur en marche et, rapprochant les charbons de Tare voltaïque, il produisit une éblouissante lumière dont la nappe blanche éclaira vivement les

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abords de Taérostat dans un périmètre d'une centaine de mètres.

Au-dessous de la nacelle il aperçut alors un Targui-Tibbou au riche costume indiquant un chef, ce que confirmait encore le voile noir qui dissimulait le bas de sa figure. Si Mohammed el-Amra était à pied, fièrement campé dans une attitude pacifique. S'appuyant sur un fusil de fabrication européenne, sa seule arme apparente, il attendait une réponse, et, avec l'indifférence arabe, il ne laissait nullement percer l'étonnement que l'apparition subite du navire aérien, transformé en un soleil étincelant, avait dû faire naître dans son cœur.

« J'ai affaire, je le vois, à un chef qui me connaît puisqu'il m'a salué de mon titre, répondit d'Ex. Si Mohammed el-Amra est sans doute ami des Français comme je le suis des Touareg-Tibbous ; aussi la paix doit-ellç exister entre nous.

« A quel heureux hasard dois-jé la visite de Si Mohammed el-Amra? »

L'Arabe lui expliqua comment son goûm venant deBedouaram avait rencontré au puits d'Outha un Européen qui, faute grave au Sahara, en avait souillé l'eau. Il s'apprêtait à le châtier conformément aux lois du désert, quand l'Européen s'était réclamé d'un nom qui lui était cher, celui du comman-' dant Gœrmain. En arrivant pendant la nuit à l'oasis, Si Mohammed avait aperçu le navire aérien à l'ancre, et son prisonnier lui avait appris qui le montait. Le Targui lui ayant dit alors vouloir entrer «n relations pacifiques avec les* aéronautes, son prisonnier IWn avait dissuadé en lui rapportant que les passagers de Y Exploi^aleur haïssaient les Touareg et que le ballon avait le pouvoir de tuer à distance tous ceux qui l'approchaient. Ce récit avait paru suspect à l'Arabe, et il était venu seul demander aux aéronautes si son captif

méritait le titre d'ami du commandant Gœrmain qu'il s'arrogeait.

A n'en pas douter, les sentiments exprimés par le elief targui étaient ceux qu'il avait dans le cœur, et le caractère de loyauté de sa race garantissait la vérité de ses paroles. Hénoch avait dû rencontrer le goûm de Si Mohammed el-Amra duraut sa marche sur Bedouaram, et quand le hasard, hasard facilement explicable par la présence de l'aérostat à proximité d'une oasis, avait amené les Touareg en vue de VExptoratew\ Hénoch, effrayé à la pensée de se retrouver en face de ceux qu'il avait trahis, avait inventé une fable pour dissuader le Targui d'entrer en relations avec ses anciens compagnons.

Cette suite de déductions traversa rapidement l'esprit du capitaine. Un mot de lui suffirait évidemment pour qu'Hénoch subît de la main des Touareg le châtiment mérité par ses forfaits ; mais cette sorte de représailles répugnait au caractère de d'Ex, et, tout en ne cachant pas la vérité, il répondît de façon à se ménager le moyen de recouvrer son prisonnier qu'il entendait faire juger et punir à Barroua.

« Votre captif ne s'appelle-t-il pas Hénoch, n'est-ce pas un homme de taille moyenne, brun, avec toute sa barbe longue, vêtu de flanelle blanche? n'est-il pas coiffé d'un casque blanc à galon d'or? demanda le capitaine.

— Ce signalement est bien celui du prisonnier, répondit le Targui, mais je ne connais pas son nom.

— Ce doit être cet Hénoch, reprit d'Ex. Cet hôrtame fut en effet notre ami et celui du commandant Gœrmain, mais il a cessé de rêlre; cependant je désirerais le voir revenir parmi nous; si le commandant Gœrmain était là, croyez-en ma parole d'officier français, il voudrait le revoir pour lui demander compte de sa conduite.

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