OU FINALEMENT HÉNOCH TRIOMPHE
— Le commandant Gœrmain esl-ii avec vous? demanda Si Mohammed.
— Non, mais il réside non loin, d'ici, à Barroua, sur le Tchad, et demain nous serons près de lui.
— Je veux livrer mon prisonnier à Sidi Gœrmain lui-même. Je resterai ici trois jours, et puisque votre machine va si vite, vous reviendrez chercher le prisonnier avec une lettre du commandant. » '
Le refus du Targui était parfaitement raisonnable, sa proposition ne l'était pas moins dans l'ignorance où il était des conditions de navigation de V Explorateur^ qui lui permettaient bien d'aller à Barroua en vingt-quatre heures, mais non d'en revenir dans un au?si court délai. D'Ex comprit qu'Hénoch était perdu pour lui, cependant il voulut tenter un dernier effort.
« Si le commandant Gœrmain n'est pas avec nous, dit-il, son fils René est là. Connaissez-vous le fils du commandant Gœrmain?
— Je ne le connais pas, répondit Si Mohammed, mais qu'au moment où le soleil sera au plus haut de sa course il vienne à notre campement avec vous, et nous traiterons de la remise du prisonnier. Je ne le refuserai pas au fils de mon ami. »
Et, sans attendre la réponse du capitaine, le Targui s'éloigna dans la direction du sud, de la démarche saccadée quoique lente et grave qui caractérise cette race.
A midi, d'Ex, revêtu de son uniforme. Renée et Sbâdjeri arrivaient au camp targui, à la lisière même de la forêt.
Ce camp se composait d'une cinquantaine de tentes, habitées par autant de guerriers. Auprès des tentes de couleur sombre, les chameaux, bêtes de somme, et les méhari, bêtes de course reconnaissables à leurs formes plus élégantes.
étaient attachés broutant l'herbe touffue de l'oasis. L'excursion de la troupe targui devait avoir pour but là guerre, car seules cinq ou six femmes jeunes se trouvaient au camp. Le reste de la population se composait d'une soixantaine d'esclaves noirs et des guerriers.
L'arrivée des trois aéronautes, vite signalée par les sentinelles touareg, invisibles dans la brousse, amena au-devant d'eux Si Mohammed el-Amra. Après les salutations d'usage, il conduisit les visiteurs sur une sorte de place ménagée au centre du campement et dont le sol, en prévision de leur venue, avait été recouvert de ces magnifiques lapis arabes aux dessins si délicats.
Le cheik s'assit, les jambes en croix, ayant à ses côtés six de ses compagnons, assis comme lui, tandis qu'en arrière, à une certaine distance, les autres guerriers de la tribu se tenaient debout, formant un vaste demi-cercle derrière lequel se pressaient les têtes curieuses de leurs esclaves noirs. Les femmes, réunies en un groupe unique à Tune des extrémités de ce demi-cercle, causaient entre elles, sans chercher à dissimuler la curiosité qu'excitait en elles la vue des étrangers.
D'Ex, Renée et Sbâdjeri s'étaient assis en face des chefs . targui sur une épaisse couche de tapis pris parmi les plus beaux, et regardaient de tous leurs yeux le spectacle curieux placé devant eux.
Durant la traversée du camp targui, d'Ex s'était entretenu avec Si Mohammed el-Arara qui possédait parfaitement la langue française, ayant passé plusieurs années de son enfance à Alger où il avait reçu quelques notions des sciences européennes. L'Arabe lui avait manifesté son attachement à la France, avec laquelle il voulait signer un traité d'alliance, et, le capitaine lui ayant dit avoir les pouvoirs nécessaires pour en poser les préliminaires, le chef targui lui promit,
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comme gage d'amitié, de lui rendre le prisonnier que d'Ex réclamait comme sien, après avoir raconté rapidement au cheik la trahison dont Hénoch s'était rendu coupable envers l'expédition.
Aussitôt que chacun eut pris sa place au milieu du camp, Hénoch parut, libre de toute entrave, mais conduit par deux
Sentinelles touareg.
guerriers, et Si Mohammed, cédant à la tentation de faire briller devant ses nouveaux amis son talent oratoire, l'apostropha en ces termes :
« Fils de chien, qui, après avoir trahi tes compagnons, as violé les lois du désert, tu mérites un châtiment. Je te l'aurais infligé moi-même, mais mon ami le capitaine français et le fils du commandant Gœrmain te réclament comme leur prisonnier pour te punir de ta trahison. J'ai promis de leur livrer ton être méprisable : prépare-toi donc à être conduit à
leur campement, où ils le feront subir le supplice mérité par ton double crime. Puisses-tu être maudit et que ton corps soil déchiré par les chiens pendant que ton âme abjecte sera soumise aux tourments éternels par la justice d'Allah. »
Hénoch, en apercevant ses anciens compagnons assis en face des Touareg, avait deviné une partie de la vérilé, et les paroles du cheik ne lui laissèrent aucun espoir. Il était pris et n'échapperait pas à la justice du capitaine d'Ex, il chercha donc (dans son esprit le moyen d'éviter de passer des mains des Touareg dans celles des aéronautes. Sa connaissance des mœurs du désert lui permettait en effet de croire que, prisonnier des Arabes, son châtiment se réduirait à. une simple bastonnade, et il ne désespérait pas par la suite de recouvrer sa liberté en payant une rançon.
Pendant que le chef parlait, Hénoch regardait Renée. A un moment, comme la jeune fille ouvrait la bouche pour adresser au capitaine quelques mots à voix basse, Hénoch s'aperçut de raT)sence de cette dent saine de devant dont l'existence dans sa bouche l'avait seule, empêché de conclure peu de jours auparavant s'il avait devant lui le fils ou la fille du commandant Gœrmain. La veille, en effet, dans sa lutte contre l'anthropoïde, Renée avait perdu la fausse dent qu'avant son départ de Conslantine elle avait fait poser à la place de sa dent aurifiée.
La vue de ce trou dans la dentition de Renée fut pour Hénoch une révélation. 11 comprit par quel artifice ses soupçons s'étaient trouvés détournés et il acquit ainsi la certitudç de leur bien fondé; alors il résolut de satisfaire sa haine contre ses compagnons de voyage et de chercher par une délation à se concilier les bonnes grâces des Touareg en semblant agir dans leur intérêt.
« Si Mohammed, dit-il en français de façon à être compris
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de ses anciens compagnons, Si Mohammed, on te trompe; moi seul suis ton ami, et si j'ai péché contre les lois du désert, c'est par une ignorance qui m'excuse. Ces gens sont tes ennemis comme ils sont les miens, prends garde.
— Comment oses-tu dire chose pareille, chien que tu es? repartit le Targui, comment me prouveras-tu la vérité de tes paroles?
— Je puis t'en donner une preuve immédiate, les autres viendront plus tard. Si je te montre que tu as été trompé, me croiras-tu?
— Je te croirai, certes : mais quelle est cette preuve, voyons? Ne pense pas me leurrer avec des paroles, répondit Si Mohammed, ébranlé par le ton d'assurance d'Hénoch.
— Eh bien, celui que tu crois être le fils du conimandant Gœrmain, notre ami à tous deux, ast un imposteur; je vais t'en fournir la démonstration évidente ; ordonne-lui de découvrir sa poitrine, tu verras que tu as non pas un jeune homme, mais une femme devant toi. Une femme peut-elle être le fils d'un brave? Des imposteurs peuvent-ils être les amis de loyaux Touareg? »
Un murmure parcourut la foule, intriguée par la gravité de l'accusation d'Hénoch, qui à ce moment même jouait sa vie, tremblant, malgré sa conviction profonde, de s'être trompé.
Les Touareg, dont deux ou trois comprenaient assez bien le français pour avoir pu traduire à leurs compagnons les paroles du prisonnier, s'attendaient évidemment à ce que le jeune homme mis en cause se levât et, ouvrant sa tunique, confondît son accusateur par une preuve irréfutable. Mais Renée, abattue par cette révélation soudaine de la vérité, aux conséquences terribles en ce moment, restait immobile, et d'Ex, qui savait à quoi s'en tenir sur l'identité de son compagnon,
n'osait regarder le chef largui; quant à Sbâdjeri, le sens précis des paroles échangées en français lui échappait : il sentait un malheur planer, mais il ne pouvait en discerner la nature.
La contenance des aéronautes était celle de coupables. Hénoch triomphait.
La désillusion fut prompte parmi les Touareg quand ils virent ceux qu'un instant auparavant ils appelaient leurs amis ne pas relever le défi de leur adversaire : la colère commença à bouillonner dans leurs cœurs.
D'Ex s'en aperçut. Il comprit qu'il ne fallait pas laisser plus longtemps s'aggraver le malentendu. lise leva pour répondre, mais Si Mohammed se leva aussi et dit :
« Reste assis, capitaine : ce ne sont pas des paroles qu'il faut ici, ce sont des actes.. Que celui qu'on accuse fournisse la preuve demandée, ou je saurai bien.... »
Et comme l'inculpée demeurait immobile, le chef fit un signe. Deux Touareg s'approchèrent, mais avant qu'ils eussent porté la main sur René, d'Ex étendit le bras vers elle et dit :
« Toute violence est inutile. Cette enfant est une femme. Les femmes ne sont-elles plus sacrées pour les Touareg? »
La noblesse de l'attitude du capitaine, le spectacle de la malheureuse jeune fille fondant en larmes et croisant ses mains sur sa poitrine dans un geste de suprême pudeur, en ihiposèrent aux Arabes.
« Femmes, dit Si Mohammed en s'adressant aux compagnes de ses guerriers, emmenez cette femme avec vous. »
Puis, se tournant vers d'Ex et Sbâdjeri, il ajouta :
« Quant à vous, vous êtes mes prisonniers et vous apprendrez bientôt que l'on ne se joue pas impunément des Touareg. »