CHAPITRE II
LE lendemain, à midi et quelques minutes, le docteur Pennoël arrivait à Philippeville par Texpress de Biskra, En sortant de la gare, le beau-frère du compiandant Gœrmain traversa la place de la Marine, puis il s'engagea dans la rue de la République aux arcades abritant un monde de marchands et les boutiques les plus achalandées de la ville. La voie montante le conduisit en face de Téglise. Arrivé là, il se renseigna auprès d'une femme arabe de Ghadamès, marchande de bijoux mauresques, debout sur le pas de sa porte, et sur ses indications tourna à gauche; puis, par un chemin grimpant traversant une rue du quartier indigène, il entreprit Tascension de Tune des deux coUines sur lesquelles s'étage Philippeville.
A mi^pente, le docteur s'arrêta devant une construction légère, petit cottage admirablement situé au milieu de jardins à la végétation luxuriante. C'était là la demeure du capitaine d'Ex, véritable habitation des pays chauds, maison de campagne au milieu d'une ville, évoquant par sa position dégagée en face de la mer et par son enfouissement au milieu de la verdure l'aspect rare d'un coin heureux.
A la vue de ce petit paradis terrestre, Pennoël, jusqu'alors
plein de confîaace dans racceptation du capitaine à ses futures propositions de voyage, sentit un doute Tenvahir. Comment un homme possesseur d'une si admirable retraite et n'ayant sans doute rien à souhaiter, accueillerait-il celui qui venait lui offrir de tenter la périlleuse traversée de l'une des contrées les plus ingrates et les plus terribles du globe?
Pennoël ayant en un instant perdu toute confiance eût été très embarrassé d'aborder le sujet de" sa visite si, dès le premier mot, d'Ex n'avait dissipé ses craintes en allant de luimême au-devant de sa demande et en se dévoilant comme impatient de dépenser son activité dans une nouvelle lutte contre des périls déjà affrontés par lui avec succès.
« Eh bien, monsieur le docteur, lui dit le capitaine dès qu'il se fut nommé, vous m'apportez, je l'espère, de bonnes nouvelles du commandant Gœrmain? Je souhaite pour son expédition et pour lui que votre visite ne soit pas motivée par une demande de secours de sa part, quoique, à vrai dire, — voyez combien je suis égoïste, — au fond du cœur, je désire qu'il réclame mon concours. »
Pennoël lui répondit que sa dernière supposition était la vraie ; il exposa au capitaine la situation de son beau-frère et lui fit part des passages de sa lettre dans lesquels il était question d'une expédition par voie aérienne.
« Croyez-vous possible, ajouta-t-il, d'arriver jusqu'à lui par le moyen qu'il indique?
— Certainement, répondit d'Ex. Nous avons souvent, le commandant et moi, étudié cette question de la traversée du Sahara au moyen d'un aérostat, nou^ en avons discuté maintes fois les chances de réussite, elles sont nombreuses, pour ne pas dire absolues, et l'on pourrait arriver au Tzâdé par la Tripolitaine et le Fezzân sans même posséder les moyens mécaniques de diriger le navire aérien. A travers ces
Une femme de Ghadamès.
UN AÉftOSTÎËR. 2S
deux contrées soufflent en effet presque exclusivement pendant trois mois de Tannée, de novembre à mars, des vents du nord très réguliers; parfois, il est vrai, le vent alizé s'y fait sentir, mais cela n'a d'autre importance, même pour un ballon non dirigeable, que d'amener un léger retard dans l'accomplissement de son voyage. Quand souffle un vent autre que le vent dominant du nord, il lui suffit, en effet, de jeter l'ancre et d'attendre le retour du courant favorable.
« Notre navire aérien sera pourvu, à la vérité, d'un moteur, mais nous ne l'utiliserons que dans des cas exceptionnels et à * la fin du voyage pour rectifier notre route et atterrir à Barroua même, car le gaz hydrogène qui, par sa combustion, servira à l'actionner sera en très petite quantité à notre bord, et nous n'aurons aucun moyen d'en renouveler l'approvisionnement au cours de notre traversée.
« Si nous pouvons espérer emporter une certaine quantité de ce gaz, c'est grâce à une circonstance particulière sans laquelle il nous eût été difficile d'utiliser le concours d'une machine pour mener à bien notre mission. Peu de temps avant le départ du commandant Gœrmain pour sa dernière expédition, il est tombé près d'ici, dans le champ d'un Arabe nommé Ben Smaïl, un aérolithe d'un volume à peine inférieur à celui de cette chambre, formé en partie, d'une matière inconnue sur la terre. Cette matière, d'une résistance comparable à celle de l'acier, est extrêmement légère. Tenez, en voici un échantillon. »
Le capitaine prit sur sa table une plaque d'un blanc terne rappelant l'aluminium et l'abandonna dans le vide; elle tomba, mais aussi lentement que l'eût fait une feuille de papier, tant était grande sa légèreté.
« Grâce à cette substance unique au monde, notre aérostat pourra avoir un volume assez réduit; par suite, il sera facile à
diriger. De plus, nous constituerons avec elle, outre le bâti de la nacelle, des réservoirs solides dans lesquels nous emporterons comprimé le gaz hydrogène qui servira à mettre en mouvement notre moteur.
« Ben Smaïl se rend compte, dans une certaine mesure, que cet aérolilhe représente une fortune, aussi ne consent-il à me le céder que pour une centaine de mille francs; cette maudite question d'argent m'a seule empêché jusqu'ici de réaliser la machine aérostatique dont voici les plans. J'attendais le retour du commandant Gœrmain pour la faire construire avec les fonds qu'avant son départ il a promis de mettre à ma disposition. Puisqu'il me les accorde dès maintenant, je puis vous promettre que d'ici peu l'aérostat sera prêt à nous emporter.
— Ne craignez-vous pas, fit Pennoël, que quelqu'un ne voiis dispute la possession de cet aérolithe?
— Je ne le crains pas. L'aérolithe est en sûreté, et aux termes de nos conventions avec Ben Smaïl, il l'a juré sur le Coran, tout le monde doit ignorer pendant un an encore son existence. L'Arabe, moi... et vous maintenant," sommes seuls à la connaître.
— Cet hydrogène vous servira aussi sans doute à regonfler votre ballon en cours de route?
— Certainement, le cas échéant ; mais je ne crois pas que cela devienne nécessaire, car l'aérostat sera muni d'un guiderope \ c'est-à-dire d'un ou plusieurs câbles reposant derrière
1. La méthode de navigation aérienne au guide-rope à laquelle fait ici allusion le capitaine d*Ex a été exposée en détail dans un ouvrage paru en 1892 dans la Revue maritime et coloniale : les Aérostats et l'exploration du continent africain, par MM. Dex, ancien élève de l'École polytechnique, et Dibos, ingénieur (ouvrage couronné par l'Académie des sciences). Elle fit Tobjet en 1893 d'un second volume des mêmes auteurs, intitulé Fleuves aériens (couronné par l'Institut smithsonien de Washington). Enfin, en 1900, les expériences auxquelles elle avait donné lieu en France furent exposées dans une étude de M. Léo Dex que couronna également l'Académie des sciences (Note des éditeurs).
Pu
lui en partie sur le sol, et, grâce à ces appareils très simples, il demeurera constamment en équilibre stable à une centaine de mètres d'altitude sans dépenser de lest ni perdre de gaz, automatiquement, en un mot. »
Au cours de cette exposition de ses projets, le capitaine avait déployé sur la table un plan de Taérostat, et il indiqua au docteur les diverses parties constitutives du futur navire aérien. La nacelle, très confortable et ultra-légère, devait contenir, outre le moteur à gaz et ses hélices, une machine dynamo-électrique productrice de lumière, un treuil et une petite nacelle destinée à permettre aux voyageurs de prendre terre successivement quand Taérostat serait arrêté, des soutes, magasins pour les approvisionnements de toute nature, des réservoirs à hydrogène condensé, enfin la tente, habitation des futurs aéronautes.
« Il sera nécessaire, dit le capitaine, que, pour un aussi long voyage, chaque passager ait une cslbine séparée. Les cabines inoccupées pourront d'ailleurs être réunies par la simple suppression de la cloison en soie qui les sépare et former salle commune. Une échelle en bambou mettra en communication les deux étages de la partie habitée de la nacelle.
^- Combien estimez-vous que le ballon pourra emporter de voyageurs? demanda Pennoël.
— Quatre aéronautes seraient à la rigueur suffisants pour assurer sa manœuvre sans fatigue, mais j'estime qu'en prévision d'un accident ou d'une indisposition possible de l'un ou de plusieurs des passagers, ce nombre pourrait être augmenté de deux ou trois. Il nous faut un mécanicien pour la conduite de la machine. Je vous proposerai un de mes anciens sousofficiers d'aérostiers, Farlhan, dit Bos, auxiliaire des plus précieux pour mor lôrs de la construction et du lancer de l'aérostat non monté auquel, comme vous le savez, les vents
alizés ont fait traverser le Sahara de Tunisie au Niger. 11 vous agréera à ce titre, je pense?
— Nous ne pourrions souhaiter un meilleur mécanicien.
— Donc, sauf refus de sa part, et je crois ce refus bien improbable, Farlhan, vous et moi représentons déjà trois passagers. Il nous faut, de plus, un interprète connaissant très bien la langue arabe et les divers idiomes du Fezzân et du Tzâdé. Si vous ajoutez à ces quatre personnes le Zibânais Sbâdjeri que, dans sa lettre, le commandant Gœrmain exprime le désir de voir le rejoindre, nous arrivons au chiffre cinq et il reste deux places disponibles pour compléter à sept le nombre des membres de l'expédition.
— Ainsi donc, notre ballon pourra contenir encore deux passagers? reprit Pennoël pensant tout haut plutôt que s'adressant à d'Ex; voilà, certes, une nouvelle bien faite pour réjouir Renée si on lui en faisait part....
— Quoi !. vous songeriez à emmener avec nous un enfant, un garçon à peine âgé de dix-sept ans ! » exclama d'Ex trompé par la similitude des noms.
Pennoël regrettait les paroles inconsidérées qu'il venait de prononcer. 11 n'eut pas le courage de détromper d'Ex en lui avouant cette chose plus extraordinaire encore qu'il s'agissait non du fils, mais de la fille du commandant.
« Oui, dit-il, mon beau-frère a une grande confiance en vous et en votre navire aérien, et, si nous en croyons sa lettre, il ne s'opposerait pas à ce qu'un membre de sa famille nous accompagnât jusqu'au Tchad.... Mais ce sont là projets en l'air et nous raisonnerons... le jeune homme. Nous lui trouverons, je pense, un remplaçant plus à même de supporter les fatigues, sinon les dangers d'une traversée du Sahara.
— Évidemment, reprit d'Ex après un moment de réflexion, cette pensée du commandant de me confier son fils est des
plus flatteuses, mais la présence d'un tout jeune homme augmenterait singulièrement ma responsabilité de chef d'expédition. Si le ballon venait. à nous manquer....
« Ah! tant que je sentirai le sol de ma nacelle sous mes
Dans le quartier indigène.
pieds je ne craindrai rien pour mes compagnons, fussent-ils encore plus jeunes et moins aguerris que René Gœrmain, mais un accident peut arriver à l'aérostat; en ce cas,... J'ai peut-être tort, j'en conviens, de montrer autant de circonspection; comme organisateur, je devrais faire preuve d'une confiance absolue, cependant....
« Enfin, je Tavoue, malgré rautorisalion donnée, ditesvous, par le commandant Gœrmain à son fils, j'aurai Tesprit plus tranquille si mon équipage ne contient que des hommes faits. Tâchez donc de dissuader le jeune homme de profiter de la permission paternelle. »
Pennoël promit de tout mettre en œuvre pour empêcher René da partir; d'ailleurs Mme Gœrmain et lui désapprouvaient fort ce départ.
Placé dans une situation fausse pour n'avoir pas détruit la méprise de d'Ex touchant le sexe de l'enfant du commandant qui manifestait l'intention de prendre part à l'expédition, il préféra changer le sujet de la conversation en s'inquiétant du nom du futur aérostat.
D'Ex eût désiré lui donner celui du commandant Gœrmain, instigateur ef bailleur de fonds de l'expédition, mais Pennoël lui dit que sa sœur le priait de n'en rien faire, et, sans chercher à approfondir le motif de ce veto, d'Ex, renonçant à son idée, demanda à Pennoël de prier Mme Gœrmain de baptiser elle-même à son gré le navire aérien.
Le lendemain, une lettre de Mme Gœrmain, le remerciant du secours qu'il consentait à porter à son époux, lui disait en même temps combien elle avait été touchée de sa prévenance à lui offrir de baptiser le ballon qui allait tenter de le rejoindre, et afin, disait-elle, qu'il fût, lui aussi, un peu le parrain du futur navire aérien, comme elle allait en être la marraine, elle lui laissait le choix entre trois noms : la France^ Y Espérance et V Explorateur-, cette dernière appellation, ajoutait-elle, conviendrait sans doute mieux, car elle marquait plus nettement l'un des rôles principaux que l'aérostat était appelé à jouer.
D'Ex répondit qu'il donnait la préférence à ce troisième nom, comme n'ayant encore été, à sa connaissance, porté par aucun navire aérien.
Le capitaine d'Ëx obtint sans difficulté du ministre de la guerre le congé nécessaire pour mener à bien les préparatifs de son entreprise et son entreprise ellç-même. Il reçut du mécanicien Farlhan une acceptation enthousiaste de prendre part au nouveau voyage, et, s'étant occupé sans retard de la construction de l'aérostat, de ses essais et des moyens de le transporter jusqu'à la côte de Tripolitaine d'où devait s'effectuer le départ, il fut à même, moins de deux mois après la visite de Pennoël, de déclarer que l'expédition pouvait s'embarquer pour le golfe de Gabès,