LE DÉPART DU BALLON. 3Ô
nuit à la sécurité générale. Quand Taérostat est en marche, les heures de quart passent vite à s'occuper de mille délàils de manœuvre : mais quand le navire aérien est à l'ancre, on s'ennuie mortellement, et la fatigue s'en trouve doublée. La présence à bord d'un gardien émérite comme Stop nous permettra de nous dispenser fréquemment de ces pénibles fonctions, et pendant les arrêts, quand aucun danger immédiat ne sera à craindre, nous pourrons tous nous livrer au repos en nous fiant à l'instinct du chien. »
Poussée par ses huit rameurs, l'embarcation qui portait les futurs aéronautes ne tarda pas à atteindre la grève sablonneuse du petit promontoire, et d'un commun accord une sorte de plate-forme naturelle, située près de 1^, fut choisie pour l'emplacement du gonflement de V Explorateur. Tout le matériel aérostatique et les tubes à hydrogène comprimé au moyeii desquels le ballon devait être rempli furent débarqués le joùt même et des tentes furent dressées.
Le lendemain 29, la matinée fut consacrée à une exploration sommaire des environs qui amena une découverte à laquelle ses auteurs n'attachèrent pas une grande importance ; cependant elle eût pu leur faire pressentir un danger futur pour l'expédition.
Pennoël, René, Sbâdjeri, un officier de VAmîral-Gervais] le lieutenant Détouche, et M. Egautier, le vulgarisateur scientifique bien connu, s'étant avancés assez loin dans l'intérieur du désert, rencontrèrent un puits près duquel apparaissaient nettement les traces du campement d'une caravane dont la route semblait ensuite s'incliner vers l'intérieur. Cette caravane était conduite par des Européens, des Italiens; il leur fut facile de s'en rendre compte, car M. Egautier trouva enfoncé sous le sable une sorte d'agenda, imprimé en languç italienne, sur lequel quelques notes avaient été jetées au
crayon. Ces notes indiquaient clairement qu'une expédition tendant à atteindre le lac Tchad par la route ordinaire des caravanes à travers le Fezzân, était partie de Syrte dans les premiers jours du mois de décembre.
Le carnet fut communiqué à d'Ex, et Hénoch fut chargé de traduire les quelques phrases qui y étaient inscrites et dont la similitude des deux langues française et italienne avait déjà permis à ses compagnons de comprendre à demi le sens. La traduction faite par l'interprète de l'expédition n*apprit rien de plus; mais, en[ feuilletant Je carnet, Hénoch laissa échapper un geste d'étonnement :
« Voilà qui est étrange, dit-il; ce nom écrit sur la première page, sans doute celui du possesseur de cet agenda, est celui de l'un de mes compagnons de voyage à Mourzouk. Voyez, Sorello ! c'est bien là le nom de l'un des membres les plus actifs de la caravane dont je faisais partie. Ainsi donc ce brave Sorello nous devance sur la route que nous allons suivre. Mais il va lentement, ajouta-t*il en riant, et nous aurons peu de peine à le rattraper. »
Cette probabilité de la rencontre prochaine de l'un des anciens amis d'Hénoch amena naturellement ses compagnons à lui poser quelques questions discrètes sur la façon dont il avait été amené à entreprendre avec lui la traversée du Fezzân, 11 répondit évasivement à toutes les demandes qui lui furent faites à ce sujet, et on dut renoncer à avoir de sa part aucun éclaircissement sur une époque de son existence aventureuse dont il évitait ordinairement de parler; il semblait même regretter d'en avoir déjà trop dit. L'embarras d'Hénoch en cette occasion n'échappa pas à d'Ex, qu'une sorte de pressentiment portait à avoir une médiocre confiance en son interprète, et ce mystère accrut sa défiance.
Dès dix heures du malin, le lendemain, un vent frais du
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LE DÉPAM DU ËALLON. 45
nord se leva. Il n'était pas permis de le confondre avec la brise de mer, car la direction des légères et rares vapeurs semées dans le ciel l'indiquait comme soufflant sur une grande hauteur. Le savant M. Egautier n'hésita pas à distinguer dans ce vent le courant régulier qui règùe presque constamment à la surface de la Tripolitaine et du Fezzân, de novembre à mars chaque année, et à midi d'Ex donna ï'ordro de procéder au gonflement du ballon. Dès la veille, tout avait été préparé en vue de cette opération; aussi put-on la com^ mencer aussitôt.
Vers cinq heures, le remplissage de l'énorme ellipsoïde se trouva achevé ; les agrès de la suspension furent attachés au filet, et les deux étages de la nacelle, amenée sur des' rouleaux, furent suspendus à leurs extrémités. On embarqua ensuite le matériel dé l'expédition, tandis que six hommes mettaient en place les onze longs brins du guide-rope multiple de soixante à cent quatre-vingts mètres et les allongeaient dans la direction opposée au vent.
A la tombée de la nuit, tout était terminé ; V Explorateur^ retenu par six amarres, était prêt à partir.
Le vent soufflait toujours du septentrion, mais il avait un peu diminué de force, circonstance favorable au départ.
« Partirons-nous immédiatement, ou ferons-nous à terre notre repas du soir avant de nous envoler? demanda PennoëU
— Rien ne nous presse, répondit le capitaine, je préfère ne pas procéder au départ par cette nuit noire. Dans moins d'une heure la lune va se lever; par le ciel pur, sa lumière nous permettra facilement d'exécuter notre dernière manœuvre. Attendons donc patiemment son apparition et mettons à profit ces quelques instants pour nous réunir avec les officiers de V Amiral'Gervais dans un dernier repas. »
Ainsi fut-il fait, et à la lueur des faisceaux de lumière élec-
trique projetés du large par le navire, eut lieu le dernier dtncr terrestre des aéronautes.
Peu après, la lune apparut, sortant rouge et énorme des brumes basses de l'horizon, et d'Ex annonça que l'heure était \enue de s'embarquer pour partir. Les six voyageurs et le chien prirent place dans la nacelle, qui fut délestée proportionnellement, puis, les marins s'ctant placés à leur poste de manœuvre, quatre des six amarres qui retenaient captif le ballon furent coupées. VExplorateur était alors maintenu à terre par les deux seules amarres intactes, auprès de chacune desquelles j-c tenait un homme prêt à les trancher au commandement du chef de l'expédition.
D'Ex, après un dernier coup d'œil jeté sur son navire aérien argenté par les rayons de la reine des nuits, s'avança jusqu'à la lisse d'avant de la nacelle et dit d'une voix forte :
« Que vos vœux nous accompagnent jusqu'au Tzâdé, messieurs, comme les nôtres vous suivront dans votre traversée deretour vers la France; et dites bien à tous qu'avant quinze jours le fils du commandant Gœrmain sera dans les bras de son père. »
Puis il ajouta simplement :
« Coupez I »
V Explorateur, enfin libre, sembla hésiter un instant. Soudain il prit son vol, dérivant aussitôt vers le sud, au milieu du silence de la nuit claire, troublé seulen^ent par l'éternel murmure des vagues battant les sables du désert et par le bruissement des douze câbles métalliques glissant sur le sol.
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