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CHAPITRE IV

DE la faible altitude à laquelle ils se trouvaient^ une cinquantaine de mètres au plus, il semblait aux aéronautés qu'ils faisaient encore partie de la terre, bien qu'à vrai dire ils fussent devenus pour quelques jours les hôtes d'un nouvel élément.

Grâce à la faiblesse des reliefs du désert, grâce aussi à la lumière intense versée par la lune^ leurs regards pouvaient s'étendre au loin sans rencontrer d'obstacle. La monotonie absolue de la contrée, au milieu d'un silence de plus en plus parfait, faisait naître dans leurs âmes une tristesse indéfinissable encore augmentée par la nature de Téclairage dû à l'astre des nuits, d'une blancheur mate, faiblement tamisé par la brume.

Au loin, dans toutes les directions autour du navire aérien, la plaine immense s'allongea bientôt sans rien qui fixât le regard, et les aéronautés se sentaient plus isolés que le marin au milieu des flots de la mer sans limita. Les flots ont une agitation perpétuelle, on les sent vivre, et le navire lui-même, secoué par eux^ revêt une apparence de vie. Ici rien 'de

pareil : Taérostat semblait immobile au centre du domaine de la mort. Le vent le poussait en avant^ il est vrai, mais d'une façon si régulière qu'aucun tressaillement n'agitait sa masse énorme.

Le silence régnait parmi les voyageurs. Chacun d'eux sentait qu'en le rompant il eût mis fin à Tangoisse dont ce spectacle emplissait leurs cœurs; entendre la voix humaine, même un bruit quelconque, les eût soulagés, mais aucun d'eux n'osait faire un mouvement ou prononcer une parole, comme frappés d'une terreur superstitieuse.

Alors, au milieu du silence profond, Stop se mit & hurler, tendant son cou vers le ciel et proférant cette sinistre plainte par laquelle le chien perdu manifeste sa désespérance.

Ce cri lamentable de l'animal eût dû, semblait-il, accroître l'horreur de la situation ; cependant, à entendre cette voix, les aéronautes ressentirent un soulagement, tant un bruit, quel qu'il fût, était préférable au lourd silence qui les étreignait.

De ce moment le charme fut rompu et Pennoël s'exclama :

il Brr! quel pays! Je me sens le cœur glacé. Est-ce là une conséquence de ce clair de lune diabolique? je ne sais; mais si j'étais superstitieux je dirais que voilà un bien mauvais présage au début d'un voyage, »

En entendant la voix humaine, le chien s'était tu; il se rapprocha du capitaine et se coucha à ses pieds.

V( Voyons, docteur, reprit Hénoch, le spectacle placé sous nos yeux nous a déjà assez tristement impressionnés, ne venez pas achever de frapper nos imaginations par une recherche de présages auxquels vous n'ajoutez certainement aucune foi. Et tenez, vos paroles ont affecté jusqu'à Stop; en bon chien, il est venu se réfugier auprès de son maître. »

Cesquelquefî mots d'Hénoch, dits sur le ton de la plaisan-

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terie, suffirent à rappeler à eux ses compagnons, et à l'exception de d'Ex entré dans la salle commune de la tente pour y étudier la partie des Montagnes Noires vers laquelle le vent poussait le navire aérien, les aéronautes portèrent leurs regards sur le chien qui, sans doute maintenant rassuré, restait couché à la même place sans chercher à entrer sous la tente à la suite du capitaine.

« Avouez-le, répliqua Pennoël, vous êtes bien pour quelque chose dans l'impression que nous venons de ressentir, et, comme chacun doit^ tendre à réparer le mal dont il est l'auteur, ne pourriez-vous pas faire appel à votre remarquable mémoire ou, s'il est nécessaire, à votre féconde imagination, pour nous peindre sous de plus riantes couleurs cette partie de la Tripoli taine qui, vue au clair de la lune, revêt un si lugubre aspect.

— Ai-je bien véritablement une faute à réparer? répondit Hénoch.

« Tenez, vous me placez dans un grand embarras : vous me demandez de vous peindre sous des couleurs attrayantes un des pays les plus déshérités de )a terre; comment feraî-je? Enfin, je vais tâcher de vous présenter la Tripolitaine sous son jour le plus favorable; mais ne vous attendez pas à la description d'un Éden.

« La partie de la Tripolitaine que nous traversons en ce moment est l'une des contrées les moins favorisées du globe : son nom de désert de la Syrte indique bien son aspect désolé ; mais les régions de l'empire .situées à l'ouest sont loin de lui ressembler. Leurs habitants trouvent près des sources abondantes un sol fertile, à la végétation luxuriante dans un pays dont la température nioyenne est de vingt à vingt-cinq degrés.

« Sur la route de Tripoli à Djofra suivie uniformément par les caravanes se rencontrent de nombreux villages situés au

fond des dépressions; là existent des puits auxquels les bêtes viennent d'elles*mêmes s'abreuver; elles se réunissent à certaines heures, toujours les mêmes, et attendent patiemment qu'une main complaisante tire Teau propre à étancher leur soif. <( De nombreuses ruines romaines se rencontrent dans le pays.

— Vous nous parliez tout à Theure de routes de caravanes; ces caravanes sont-elles bien nombreuses?

— De Tripoli partent un grand nombre de petites caravanes qui font le commerce avec les oasis de l'empire; mais le nombre de celles qui poussent jusqu'au Soudan à travers le Fezzân ne dépasse pas annuellement six à huit; ces caravanes sont en effet considérables, et par cela même coûtent très cher à organiser. Le nombre de leurs chameaux porteurs est rarement inférieur à mille, et elles sont escortées par plusieurs centaines d'Arabes armés en guerre; leur voyage jusqu'au Tchad dure ordinairement de deux à trois mois.

« Les itinéraires suivis par ces caravanes traversent parfois, dans la partie montagneuse de la Tripolitaine, des sites fort pittoresques, quoique toujours désolés. »

Hénoch continua son exposé géographique d'un pays qu'il paraissait parfaitement connaître, jusqu'au moment où d'Ex, sortant de la tente, annonça à ses compagnons que, d'après son estimation les premiers contreforts des Montagnes Noires seraient en vue au lever du jour. Il les invita à aller prendre quelque repos en attendant que l'aspect de la contrée revêtît dans le voisinage des monts un peu plus de variété et d'animation.

(( Moi-même, dit-il, je vais vous donner l'exemple et m'étendre sur ma couchette. Le vent est très régulier, aucun incident ne paraît devoir se produire d'ici au lever de Taurore. Je laisse à Hénoch le soin de conduire V Explorateur.

« Comme Pennoël et vous, ajouta-t-il en s'adressant à Tinterprète, avez fait dernièrement avec moi trois ascensions d'instruction, je crois pouvoir m'en remettre à vous de notre sécurité à tous. Étant donné les circonstances favorables de la navigation, vous n'aurez probablement aucune manœuvre à exécuter avant l'apparition du jour; d'ailleurs, si quelque chose vous embarrasse, n'hésitez pas à în'appeler : je reposerai tout habillé. »

Après avoir recommandé à Hénoch de venir l'éveiller pour le remplacer à trois heures du matin, le capitaine rentra dans sa cabine, et chacun l'imita presque aussitôt, à l'exception du pilote désigné et de René qui; trop agité par la nouveauté de la situation, préféra demeurer encore quelques instants debout.

Restés seuls près de la machine, penchés non loin l'un de l'autre par-dessus la lisse, et regardant les guides-rope courir sur le sable avec un frémissement à peine sensible, Hénoch et René gardèrent tout d'abord le silence.

René songeait à Constantine, à sa mère quittée depuis trois jours déjà, et à son père dont, à chaque minute, le rapprochait davantage la marche régulière du ballon.

Hénoch examinait à la dérobée son compagnon fortement éclairé par la puissante lampe à incandescence accrochée au milieu delà nacelle et dont la pose inclinée faisait ressortir la grâce frêle d'adolescent.

Cet examen du jeune homme réveillait en lui une idée qui lui était venue dès le jour, où, avant le départ de Marseille de V Amiral-Gervais ^ il s'était retrouvé en présence de René resté jusque-là à Constantine. Ce matin-là, René l'avait plus que jamais frappé par sa ressemblance avec sa sœur, et l'absence de celle-ci à ce moment, la douceur avec laquelle le docteur Pennoël traitait son neveu, avaient fait naître dans

Tesprit d'Hénoch celte pensée que ce cinquième corapagnon de son voyage pourrait être, non le fils du commandant Gœrmain, mais sa fille habillée en homme.

Après l'après-midi mémorable de sa traduction infidèle des réponses de Sbâdjeri, il avait souvent entendu la jeune fille manifester son désir formel de profiter de l'autorisation qu'elle croyait lui avoir été donnée par son père; mais, â n'en pas douter, elle éprouvait une résistance insurmontable de la part de sa mère, car elle paraissait de plus en plus triste et nerveuse au fur et à mesure qu'approchait la date de l'embarquement.

Une dizaine de jours avant cette date, Hénoch avait quitté . Conslantine pour aller à Paris prendre, sous la direction de d'Ex et en compagnie de Pennoël et de Sbâdjeri, les quelques leçons d'art aérostatique qui devaient les mettre à même de participer à la manœuvre i de V Explorateur^ et la situation d'esprit dans laquelle il avait laissé la famille Gœrmain lui donnait peu d'espoir de voir Renée prendre part à l'expédition. Aussi son étonnement fut-il grand quand il apprit à Marseille même, la veille de l'embarquement, que le fils du commandant, remplaçant sa sœur dont seule il avait été question jusque-là, serait un des passagers de ï Explorateur.

Comme tout le monde, il n'eut d'abord aucun doute sur la réalité de cette substitution de personne, mais quand il vit la mère seule accompagner son fils au bateau, sous le prétexte que Renée souffrante n'avait pu la suivre, quand il se rappela la ressemblance prodigieuse du frère et de la sœur, des doutes s'élevèrent dans son esprit; il chercha, en analysant les traits et la tournure du jeune Gœrmain, à découvrir quel était véritablement celui des deux enfants du commandant qu'il avait devant lui, il surveilla aussi sa manière de s'exprimer. Mais si certains indices semblaient confirmer ses

doutes, d'autres le portèrent à penser, que le nouveau passager de V Explorateur était bien René Gœrmain et non Renée revêtue des habits de son frère.

Tour à tour partagé entre les deux hypothèses contraires, il ne pouvait arriver à se former une opinion, quand, le jour où V Amiral-Gervais arriva en vue des côtes de Tripoli, il se ressouvint d'avoir remarqué que l'une des dents de la jeune fille était aurifiée. 11 observa avec attention son plus jeune compagnon de voyage, et peu après, celui-ci ayant poussé un éclat de rire, il constata l'état parfait de sa dentition. De ce moment Hénoch fut forcé de s'avouer le mal fondé de ses soupçons : il avait bien devant lui le fils du commandant Gœrmain.

Dès lors, convaincu de son erreur, il crut ne plus jamais devoir être effleuré par l'ombre d'une incertitude au sujet de l'identité de René. Cependant telle est la difficulté que l'on éprouve à chasser une idée quand on lui a laissé prendre racine, que, devant le spectacle du jeune homme accoudé à la lisse de la nacelle, il sentit ses doutes revenir, plus forts que jamais. Il voulut vaincre cette obsession, mais, malgré tous ses efforts, il ne le put, et las, il résolut de tenter une dernière épreuve pour découvrir la vérité.

« Mademoiselle Renée! » appela-t-il brusquement, rompant pour la première fois le silence depuis la disparition des autres voyageurs.

« Quoi! qu'y a-t-il? répondit l'interpellé semblant se réveiller en sursaut. Ah! c'est vous, c'est vrai! Je vous en demande pardon, monsieur Hénoch. Je crois vraiment que je dormais tout éveillé; voilà où nous mène la songerie. »

Puis, après une pause, du ton le plus naturelil ajouta :

(( Pourquoi donc m'avez-vous appelé mademoiselle? Serait-ce pour vous moquer de l'émotion dont j'ai fait preuve

tout à l'heure devant le spectacle nouveau pour moi du désert? Mais vous-même n'avez-vous pas partagé cette émotion, comme d'ailleurs tous nos compagnons?

« Mademoiselle! voilà un surnom peu gentil de votre part; je ne crois cependant pas l'avoir mérité. Voyons, monsieur Hénoch, à quoi avez- vous songé en accolant cette épithète à mon nom?

— Pardonnez-moi, René, répondit Hénoch, je songeais à votre sœur, et en vous voyant ici à côté de moi dans cette demi-obscurité, je la croyais voir elle-même.

— Entre Renée et moi la ressemblance physique est prodigieuse, il est vrai; il me souvient d'une petite pièce de comédie que l'on joua chez nous il y a tantôt trois ans; tous deux, portant perruque, y figurions costumés en pages, et mon oncle Pennoël lui-même hésitait à nous distinguer l'un de l'autre. Mais aujourd'hui nul ne peut s'y tromper; voyez mes cheveux : sont-ce là ceux de Renée?

— Oh! répondit Hénoch à voix basse, laissant percer son doute, des cheveux sont faciles à couper. »

A peine avait-il prononcé ces mots, qu'Hénoch crut saisir un tressaillement léger chez son interlocuteur.

« Croyez-vous, répondit-il vivement, qu'une femme fasse aussi facilement le sacrifice de sa chevelure?...

« Je suis, certes, bien flatté de ressembler autant à ma sœur, quoique, à vrai dire, nous y perdions un peu tous deux, elle de sa grâce féminine, moi de ma... virilité, mais nous ne tenons ni l'un ni l'autre à parfaire cette ressemblance en portant le même genre de coiffure. »

Hénoch ne savait que penser. La première phrase de René semblait indiquer une intention de dissiper à tout prix le doute qu'il venait de laisser percer, et la seconde lui paraissait un correctif destiné à cacher l'importance attachée à la

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première. Il voulut en avoir le cœur net et frapper un grand coup :

« Et si je vous avouais, dit-il, que tout à l'heure j'ai eu un instant la persuasion que sous ces habits d'homme se cachait une femme....

— Halte-là, monsieur, je vous prie, répondit René; je vous ai, je crois, répondu d'une manière suffisante au sujet de vos doutes. Si vous le voulez, cessons cette discussion inutile.... 11 se fait tard, permettez-moi de m'aller coucher.... Je ne suis pas de quart à la garde de V Explorateur. »

Puis, s'approchant d'Hénoch, il lui prit la main et, la lui serrant d'une secousse vigoureuse, il ajouta sur un ton imperceptiblement railleur :

« Peut-être bientôt l'occasion se présentera-t-elle de montrer à vous et à nos compagnons que le fils du commandant Gœrmain est un homme; mais en attendant considérez-moi comme tel, je vous en prie, vous me ferez vraiment plaisir. »

Sur ces paroles le jeune homme s'éloigna et disparut sous la tente, laissant Hénoch dans la persuasion qu'il avait été profondément ridicule, et que, de plus, il l'avait blessé dans son amour-propre d'adolescent.

Dans cet état d'esprit, il en arriva naturellement à conclure que VExplorateur n'avait aucune femme à son bord. Cette conclusion tirée, il s'imposa de la croire exacte et de résister à son imagination toutes les fois qu'elle le ramènerait à ses divagations; puis il s'efforça dépenser à autre chose et regarda autour de lui.

A l'horizon de l'est, une légère lueur commençait à apparaître : il était en effet cinq heures du matin. Hénoch se ressouvint de sa promesse au capitaine; et, entrant dans la salle commune voisine de sa cabine, il l'appela à travers la

cloison de soie. D'Ex parut aussitôt et le gronda fort de ne pas l'avoir réveillé plus tôt, ce dont Hénoch s'excusa en lui avouant que le temps s'était écoulé pour lui à rêver avec une rapidité dont il ne s'était pas rendu compte; puis, pour bien montrer au capitaine tout son regret d'avoir enfreint ses ordres et son désir de rattraper les heures de repos dont il s'était involontairement privé, il monta à sa cabine.

D'Ex, la carte à la main, chercha à se rendre compte du point exact où se trouvait V Explorateur.

La lune éclairait encore le désert avec une grande vigueur et permettait d'apercevoir parfaitement le pays.

Cependant une brise plus fraîche se levait avec l'aurore, et quand le jour, précédant de quelques instants seulement l'apparition du soleil, fut assez fort pour éteindre la lumière de la lune déjà noyée dans les brumes de l'ouest, V Explorateur atteignit les premières roches du DjebeHar succédant sans transition aux sables du désert.

Pendant que les voyageurs, après avoir rejoint d'Ex successivement, devisaient entre eux de ce pays, Farlhan s'occupait au nettoyage du moteur arrêté. Le voisinage du foyer de la machine lui avait donné une soif impérieuse que, malgré son désir de ne pas interrompre son travail, il lui fallait satisfaire. Pour éviter d'aller jusqu'à la salle commune, il tourna le robinet du réservoir général placé à l'avant et remplit un verre qu'il porta à ses lèvres. Mais à la première gorgée il s'écria :

« Cette eau est salée; le réservoir a été rempli avec de l'eau de mer. »

Cette nouvelle jeta un grand émoi parmi ses compagnons. Tous voulurent contrôler l'étendue du désastre, et constatation faite, chacun dut s'avouer que Teau du grand réser-

Les premières roches du Djebel-Tar.

voir était chargée de sel au point d'être inutilisable à tous usages.

« Voilà, fit Pennoël, une découverte désagréable. Comment cette eau se trouve-t-elle dans cet état? Bientôt heureusement Y Explorateur atteindra l'oasis d'Hofra; là les puits ne manquent pas où nous pourrons nous approvisionner en un liquide potable. »

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