‹ Vers le Tchad: roman aerostatiqueChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CETTE pénurie d'eau buvable — il en restait à peine une dizaine de litres à bord — exigeait, en effet, queV Explo-rateur s'arrêtât à un puits pour refaire son approvisionnement. Les premières oasis placées sur la route de Taérostat étant celles d'Hofra, les voyageurs convinrent de s'adr^ser à leurs habitants, bien qu'ils dépendissent de l'autorité du sultan de Mourzouk dont le peu de sympathie pour la France était notoire. Il restait assez d'eau pour le repas du soir; aussi les aéronautes estimèrent-ils préférable de suspendre la marche du navire aérien, afin d'arriver de jour en vue des oasis et de se trouver ainsi dans de meilleures conditions pour entamer les négociations avec les indigènes.

A la nuit tombante, l'ancre fut donc jetée dans un buisson d'acacias épineux où elle fit aussitôt prise.

Cette nuit d'immobilité au milieu du désert fut pénible à passer, et à l'exception de Sbâdjeri dont le fatalisme calme ne laissait place pour aucune préoccupation, les voyageurs eurent de fréquentes insomnies. D'Ex et Pennoël se demandaient, sans parvenir à se répondre, comment leur approvisionnement liquide avait pu se trouver gâté.

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• A quatre heures du matin, le capitaine sortit de sa cabine et rejoignit Farlhan, préposé depuis minuit à la garde de Faérostat.

La brise étant favorable, le capitaine coupa le câble qui retenait captif V Explorateur, et le voyage momentanément interrompu reprit aussitôt.

Pendant la première heure de marche, Taérostat navigua au-dessus d'une contrée déserte, en tous points semblable à celle qu'il avait parcourue la veille au soir; puis, vers cinq heures, il traversa une petite vallée courant de Test à Touest.

Hénoch, qui avait depuis peu rejoint ses deux compagnons, nomma cette vallée.

« C'est la dépression longue et étroite de l'oued Aberdjouch, dit-il, bien connue des caravanes comme l'avantgarde de la grande oasis d'Hofra, la plus vaste du Fezzân,

— Vous qui avez déjà parcouru ces contrées, demanda d'Ex, pourriez-vous présumer quel accueil sera fait à notre demande d'eau potable? Les peuplades fezzânaises sont-elles hospitalières?

— Très hospitalières, tout au moins pour les cavaraniers ordinaires, c'est-à-dire de leur race. Dans le Fezzân, chaque oasis importante possède un foundouk ou caravansérail, à la fois auberge et bureau de poste, et dans les petites oasis les habitants accueillent chez eux les voyageurs avec la plus grande affabilité. »

Les aéronautes furent bientôt au complet, chassés de leurs couches parla clarté grandissante du jour; tous se réjouirent à l'annonce d'atteindre bientôt cette oasis d'Hofra, l'une des plus considérables et des plus curieuses du désert.

Ils n'eurent pas d'ailleurs à attendre longtemps le changement de décor dont ils étaient impatients, car moins d'une

demi-heure après la traversée de la vallée de rAberdjouch, Pennoël qui, la lorgnette à la main, fouillait l'horizon du sud, signala des palmiers dont les silhouettes se découpaient sur le ciel brumeux.

Peu après, en effet, les aéronautes avaient devant eux la série des petites oasis d'Ech-Cherkiya, séparées les unes des autres par de vastes espaces incultes sillonnés d'arêtes sableuses, vagues figées d'un océan immobile.

Avant que V Explorateur atteignît les premières habitations, l'ancre fut jetée dans une brousse épaisse d'acacias rabougris mêlés à des touffes claii*semées d'alfa, et du haut de son observatoire Hénoch engagea la conversation en arabe avec les indigènes, accourus de toutes parts, attirés par la vue du monstre aérien qui, on le devinait à leur circonspection, leur inspirait autant d'effroi que de curiosité.

. Après de longs pourparlers rendus difficiles par le vacarme des enfants criant, des chiens aboyant et des poules effrayées jetant des cris discordants, Hénoch se retourna vers ses compagnons et leur fit connaître que le chef de la tribu refusait de leur donner de l'eau sans la permission expresse du sultan de Mourzouk.

« Le chef, dit-il, nous offre l'abri de sa demeure et promet que l'hospitalité du désert ne nous laissera manquer de rien tant que nous serons ses hôtes, mais il ne peut nous autoriser à prendre dans ses piiits plus de deux journées d'eau, soit une trentaine de litres pour nous six, ce qui nous sera suffisant, affirme-t-il, pour gagner la prochaîne oasis, celle de Gatroun. Accepterons-nous son offre limitée ou irons-nous à Mourzouk faire au sultan les cadeaux d'usage afin d'obtenir ainsi le précieux liquide qui nous manque?

— Je crois, remarqua Pennoël, que le parti le plus sage serait de pousser jusqu'à Mourzouk; il serait peu prudent de

nous lancer à travers le grand désert dans une pénurie d'eau aussi grande.

— Quoi qu'il doive nous coûter de nous écarter de la route directe, répondit d'Ex auquel, comme chef d'expédition, la remarque de Pennoël s'adressait évidemment, il serait fou de ne pas le faire. D'ailleurs le retard qui en résultera sera de

Vers dix heures, Mourzouk apparut.

peu d'importance : grâce à notre moteur, nous pourrons être à Mourzouk avant midi. »

Chacun au fond du cœur pensait comme le capitaine; aussi lut-il dans le regard de ses compagnons un assentiment unanime.

L'ancre put être dégagée avec l'aide d'un indigène plus audacieux que les autres, elle fut aussitôt remontée à bord, et V Explorateur^ entraîné par ses hélices, s'éloigna rapidement dans l'ouest, au milieu des acclamations surprises de la foule.

Celte région, la plus peuplée du Sahara, rappelait le désert, mais comme la mer Egée semée d'archipels rappelle Tinfini monotone des eaux de l'Océan. Les oasis s'y multipliaient, Ilots de verdure au milieu des sables dont l'aspect uniforme était encore rompu par de nombreux petits lacs à demi desséchés, aux bords revêtus d'une ceinture cristalline de sel.

Vers dix heures, la capitale du Fezz&n apparut au milieu d'une plaine basse et marécageuse. Avec ses murs d'argile bastionnés et flanqués de tours, avec son entourage de sables et de marais salins coupés de jardins aux palmiers clairsemés, Mourzouk fît aux aéronautes l'impression d'un repaire de pirates réfugiés dans un endroit dont les défenses naturelles eussent été renforcées par la main de l'homme.

Enserrée dans ses murailles, la ville alignait régulièrement ses rues à angles droits convergeant vers un large boulevard central dont le milieu formait place autour d'une vaste construction aux colonnades régulières, et dont l'une des extrémités venait aboutir à la porte principale de la résidence du sultan, formidable citadelle aux murailles épaisses, hautes de quatre-vingts pieds.

A la demande d'Hénoch, V Explorateur fut arrêté à un millier de mètres de Toasis, derrière une éminence rocheuse qui le cachait aux vues.

L'interprète de l'expédition, Pennoël et Sbâdjeri débarquèrent aussitôt et, porteurs de présents de poids léger, mais d'une grande valeur pour les indigènes, consistant surtout en objets d'horlogerie et en armes, ils se dirigèrent vers la porte de la ville la plus proche, celle qui donnait accès dans la ciladelle.

Comme les trois ambassadeurs étaient à une centaine de mètres de cette porte à l'architecture simple, mais grandiose, précédée d'une sorte de large pont mobile en bois de palmier.

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ils virent en sortir une troupe de cavaliers aux costumes éclatants entourant un étendard vert orné du .croissant.

« L'étendard du Prophète », dit Hénoch en s'arrêtant tout à coup.

Puis, s'adressant à Pennoël, il ajouta :

« Cet étendard marche toujours avec le sultan. Par une rare bonne fortune pour nous, il sort ce matin de sa résidence, se rendant sans doute en pèlerinage au marabout que vous voyez près d'ici. Rangeons-nous et attendons; il va passer devant nous, je profiterai de ce moment pour me faire reconnaître de lui. Ainsi nous aurons immédiatement une audience qui, sans cela, nous eût coûté beaucoup de temps et de peine à obtenir. »

Le premier peloton de cavaliers précédait plusieurs centaines d'hommes à pied, noirs et métis à la peau plus ou moins foncée. Tous tenaient à la. main une longue tige de bois, au sommet de laquelle était attaché un bouquet de fleurs jaunes : c'était à la fois une armée et un jardin en niarche du plus pittoresque effet.

Derrière eux s'avançaient les prêtres vêtus de longs burnous verts, ombragés par des parasols de toutes couleurs portés par des noirs et entourés d'une double haie de drapeaux ondulant sous la brise. Enfin, au milieu d'un espace vide, venait un dais frangé d'or, -porté par seize robustes métis dont la couleur n'était pas d'une teinte uniforme, mais naturellement bigarrée de larges taches irrégulières d'un noir gris sur un fond blanc bronzé. Sous ce dais, suivi à une distance assez grande par la garnison de Mourzouk, he sultan, monté sur un cheval entièrement blanc, se tenait seul revêtu de rouge.

Au passage du potentat, Hénoch et ses deux compagnons déchargèrent en l'air leurs armes; puis, s'adressant à haute voix au prince en appuyant une main sur son cœur. Tinter-

prèle de l'expédition, après les salutations d'usage, se rappela à son souvenir.

Le sultan parut le reconnaître, car il s'arrêta, et lui adressa quelques mois sur un ton amical.

(( Le sultan, dit alors Hénoch àPennoël qui seul n'avait pu saisir la signification des paroles échangées, nous invite à marcher & sa suite, il va nous faire donner des chevaux. »

Trois chevaux richement caparaçonnés à la mode arabe furent en effet amenés, sur lesquels les ambassadeurs montèrent aussitôt; puis le cortège se remit en marche, Hénoch, Pennoël et Sbftdjeri suivant immédiatement le dais. *

Le corlège eut bientôt atteint le marabout. Le prince entra avec les prêtres dans la mosquée, tandis que les troupes se rangeaient en bon ordre et dans un silence absolu sur les terrains vagues des alentours.

A rintérieur de l'édifice les prières durèrent peu. Moins d'une demi-heure plus tard, le suUan reparut et son arrivée fut le signal du commencement de .la fête militaire ; la cérémonie religieuse était terminée.

Les troupes se formèrent en un immense cercle contenant derrière elles les spectateurs accourus de toutes parts : Arabes blancs, noirs et métis, ces derniers en plus grand nombre.

Tout d'abord deux pelotons d'une vingtaine de cavaliers s'avancèrent l'un contre l'autre, brandissant leurs armes et déchargeant en l'air leurs fusils aux poudres colorées, puis l'un des groupes feignit de fuir et ce fut un galop vertigineux du plus pittoresque etfet. Du sein de la poussière soulevée par les pieds des chevaux, les éclairs lancés par les ferrures brillantes des armes et des harnais aveuglaient les yeux, tandis que flottaient autour des cavaliers les burnous aux couleurs éclatantes^

Un simulacre de combat à pied.

Soudain le groupe poursuivi fît un retour offensif et ses adversaires s'enfuirent à leur tour dans une fantasia effrénée.

Après plusieurs passes entremêlées de feintes et de ruses de guerre, le sultan ordonna la clôture de cette partie du tournoi, et des Arabes montés sur de splendides niehara entrèrent en scène. Ces nouveaux acteurs donnèrent aux aéronautes le spectacle d'un carrousel admirablement réglé par des cavaliers qui, assis les jambes croisées sur les encolures des dociles animaux, les conduisaient à la mode targui par la simple pression de leurs pieds.

La fin des jeux guerriers fut marquée par le simulacre d'un combat à pied exécuté par les nègres porteurs des bâtons fleuris. Divisés en plusieurs troupes, ils s'avançaient les uns contre les autres, se lançant leurs bâtons comme ils l'eussent fait de javelines et parant les coups avec leurs boucliers légers recouverts de peau)^.

Pendant, cette partie de la fête, le sultan avait appelé Hénoch près de lui et l'entretenait de son nouveau voyage à Mourzouk. L'annonce de la façon dont il avait accompli la traversée des déserts septentrionaux par voie aérienne sembla ne l'étonner qu'à demi; sans doute il avait déjà été prévenu de l'arrivée de V Explorateur, et, ayant passé une partie de son adolescence en Europe, un ballon ne devait pas être chose inconnue pour lui. Quand il sut que l'Explorateur pouvait se diriger au gré de son pilote, il manifesta le désir de le voir venir jusqu'à lui, et sur sa demande Hénoch dut écrire un mot dans ce sens au capitaine d'Ex, auquel un coureur agile fut chargé de le porter.

Les joutes terminées, le défilé commença. Comme il tirait à sa fin, tout à coup V Explorateur parut à un millier de mètres plus loin montant dans les airs.

A ce spectacle, là foule, tout à l'heure encore bruyante.

devint presque silencieuse, frappée d'étonnement, et son élonnement se fût transformé en terreur à l'approche du monstre aérien, si laspect du sultan et des chefs arabes toujours calmes et immobiles devant le marabout ne lui eût inspiré confiance.

Après être monté assez haut pour que ses guides-rope ne touchassent plus le sol, V Explorateur^ sous Teffort de ses hélices, s'avançait en e/fet, laissant flotter à 400 mètres de hauteur les trois couleurs de la France. A Tinstigation d'Hénoch, le sultan fit un signe et la foule fut écartée au moment où l'aérostat descendait avec lenteur à l'aplomb de l'esplanade située devant la mosquée. Quand le navire aérien fut à une vingtaine de mètres du sol, le capitaine d'Ex, revêtu de son uniforme, apparut à l'avant de la nacelle et salua le sultan dans sa langue, puis sur un geste de lui, des cordes furent jetées et vingt guerriers noirs les saisissant amenèrent l'aérostat à terre.

Les chefs arabes s'approchèrent avec curiosité du monstre aérien dont Hénoch et Sbàdjeri leur firent admirer la structure; mais, malgré l'invitation du capitaine, aucun d'eux ne voulut pénétrer à bord.

Bientôt des esclaves chargés d'outrés d'une eau excellente, don précieux, car la plupart des puits de Mourzouk donnent un liquide saumatre, vinrent remplir le réservoir, et le sultan suivi de son escorte rentra dans sa capitale, non sans avoir, de son plein gré, accordé aux aéronautes l'autorisation de demeurer dans ses Étals aussi longtemps que bon leur semblerait.

Malgré l'opinion contraire d'Hénoch, d'Ex et ses compagnons ne crurent pas devoir user de celte permission pour prolonger leur séjour à Mourzouk, car ils avaient hâte de repartir afin de devancer la caravane italienne de Syrie qui.

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ainsi qu'ils venaieDt de l'apprendre, s'avançait à marches forcées vers le Tchad.

Le soleil était sur le point de disparaître derrière l'horizon désert de l'ouest au moment où la provision d'eau se trouva entièrement reconstituée, et d'Ex, ennuyé des assiduités de la foule, qu'un cordon de troupes maintenait à grand'peine, allait donner le signal du départ, quand, comptant ses compagnons réunis autour de lui, il constata labsence d'Hénoch.

Sur sa demande, trois soldats partirent à la recherche de l'interprète, et l'un deux revint bientôt avec lui disant l'avoir rencontré chez Mohammed Gibel, chef et possesseur de l'un des goums de cavaliers mehara alliés au sultan et venus à Mourzouk à l'occasion de la fête.

Hénoch s'excusa de son retard : il s'était cru le temps de rendre visite à un chef arabe auquel il avait de grandes obligations et que la maladie retenait dans son lit. En présentant cette défense, Hénoch paraissait embarrassé. Par la suite, il montra une grande hâte de presser le départ de VExplorateiir^ et surtout il semblait désireux d'éloigner l'Arabe qui l'avait retrouvé, comme s'il eût voulu l'empêcher de causer avec Sbâdjeri avec lequel par-dessus le bordage de la nacelle il échangeait quelques mots.

Cette attitude d'Hénoch parut bien un peu étrange à d'Ex; mais, absorbé par les soins du départ, le capitaine n'y arrêta pas sa pensée, et, après avoir convenablement délesté l'aérostat, il commanda de lâcher les cordes qui le retenaient captif.

h' Explorateur fît un bond violent et, saisi par la brise du nord, plus fraîche au coucher du soleil, il reprit sa route vers le Tchad, au milieu des cris sympathiques de la foule.

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