CHAPITRE VI
MouRzouK s'effaça bientôt dans les ombres du soir et les giiides-rope, cessant de courir parmi les marais et les roches, ne tardèrent pas à glisser sur les sables d'un désert immense dont les dunes, dans un enchevêtrement bizarre, s'étendaient à perte de vue de tous côtés autour du ballon.
h' Explorateur venait de s'engager au-dessus de l'immense région sablonneuse et déserte qui s'étend sur plus de 8 000 lieues carrées au sud de Mourzouk. Bordé au nord par l'hamâda de Mourzouk, à l'est par la route des cavaranes jalonnée par les oasis de Gatroun et de Tedjerri, à l'ouest par le plateau du Rhat et au sud par les pentes douces qui descendent des monts Tummo, ce vaste océan de sables, complètement privé d'eau et de végétation, se déroula uniforme jusqu'au lever du soleil sous les yeux des aéronautes de garde.
Après que les voyageurs se furent retirés dans leurs cabines, Pennoël, dont le quart s'étendait à la première partie de la nuit, et d'Ex, qui s'était attardé à la rédaction de son journal de bord, étaient restés seuls hors de la tente, le premier assis près de la machine, le second accoudé à l'avant,
quand Sbâdjeri apparut à Tentrée de la salle commune, regardant avec précaution autour de lui.
Pennoël Taperçut et il s'apprêtait à Tinterpeller; mais TArabe, un doigt sur ses lèvres, devinant sa pensée, lui expliqua d*un seul mot le but de son excursion nocturne,
« Capitaine? » dit-il; puis aussitôt, apercevant d'Ex dans la demi-lueur qui noyait la nacelle, il se dirigea vers lui rapidement, mais en silence.
Arrivé à l'avant, il renouvela son geste de prudence, et, s'adressant au chef de l'expédition, il lui dit avec une prononciation à peine intelligible :
« Sbâdjeri vouloir dire, capitaine. Dire choses,.. saïP... pourquoi sidi Hénoch retarder nous Mourzouk. »
Ces paroles de l'Arabe dont il était facile de deviner le sens accusateur firent naître dans l'esprit de d'Ex un soupçon qui déjà l'avait eflQeuré. En un instant, il se remémora la récente scène du départ de Mourzouk, il se retraça l'attitude embarrassée d'Hénoch s'excusant auprès de lui en donnant à son retard un motif cependant très plausible, puis semblant troublé à l'audition des propos, compréhensibles pour lui seul, échangés entre Sbâdjeri et le soldat qui l'avait ramené. Il se rappela aussi son désir subit de hâter le départ de l'aérostat et ses efforts pour mettre obstacle à cette conversation des deux Arabes. De tout cet ensemble, le capitaine conclut que Sbâdjeri connaissait le vrai motif du retard de l'interprète, motif sans doute d'une certaine gravité, puisque le Zibânais s'était dérangé tout exprès pour venir le lui dire à une heure où personne ne pouvait interrompre leur entretien.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du capitaine; il eut le temps de se les faire avant même de répondre à Sbâdjeri.