L OASIS DE FIGUIG
La clepsydre indique le temps pendant lequel Teau doit être donnée à chaque village. Que de conflits ont éclaté à l'occasion de ces partages d'eau ! Hier encore, me disait notre guide, des voisins ont défendu leurs droits à coups de
fusil.
Les sources sont abondantes, mais la palmeraie est si étendue. Sans les arrosages, aucune plante ne pourrait vivre sur le plateau. Aussi les habitants de Figuig veillent-ils avec un soin jaloux au régime des eaux. Leur système d'irrigation est des plus compliqués et des mieux ordonnés, depuis les grands réservoirs et les canaux principaux jusqu'aux moindres rigoles qui se ramifient à l'infini, portant à chaque jardin, à chaque carreau de culture, à chaque palmier, la part d'eau qui lui est nécessaire.
Nous arrivons à Zénaga, le bourg le plus peuplé du territoire de Figuig. Ici les maisons sont plus hautes et les rues plus larges qu'à Oudaghir. Même difficulté pour passer, tant il y a de gens couchés ou assis, qui ne se dérangent pas. Les portes mauresques sont pemtes et ornées de fleurons. La Justice de paix a
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quelque apparence de monument, avec ses arcades, ses piliers et sa terrasse.
Sur la place centrale, le guide nous invite à hâter le pas. Les musulmans, en effet, sortent de la mosc|uée dont nos obus ont démoli le minaret. Ils conservent cette ruine comme un ferment de haine contre nous. Une troupe de gamins nous fait cortège et nous escorte jusc|ue sur la place extérieure. C'est là. au pied de maisons à deux étages, faites de boue pétrie et de troncs de palmiers, dont quelques-unes portent les traces du bombardement récent, C(ue s'arrêtent les caravanes.
Nous sommes servis à souhait : une caravane est en partance. Les chameaux sont chargés deballots, de paniers, de vivres, d'outrés remplies d'eau pour la traversée du désert. Des carrés de mouton sont attachés sur leur dos, en plein soleil, et déjà couverts de mouches. Les conducteurs font lever leurs bètes et se mettent en marche.
Nous partons d'un autre côté, dans la direction de la falaise, et les enfants qui nous avaient suivis, rentrent à Zénaga, la ville aux rues obscures, aux hautes maisons de terre et à In
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mosquée ruinée. Nos cavaliers ont remis le mousqueton à la selle. Il faut descendre de cheval, tant le sentier est glissant. Au bas de l'escarpement, ce sont des champs d'orge, de poireaux et de carottes, en rangs réguliers ^ jusqu'au premier mur d'enceinte ; et puis, un terrain rocailleux que traversent les canaux d'irrigation menant l'eau à l'extrême limite de la palmeraie.
Tout le long de notre piste, sur les tertres dénudés ou près des massifs d'arbres, les indigènes ont élevé de petites pyramides avec des pierres qu'ils ont portées là pieusement pour remplir des vœux et obtenir des grâces du Prophète. Personne ne touche à ces tas de cailloux que seuls les orages dispersent.
Nous rencontrons des Figuigiens armés de leurs carabines, des nègres et des juifs qui s'en reviennent de leurs champs de palmiers; et nous laissons bientôt derrière nous le dernier coin d'ombre, le dernier enclos du col de Zénaga. Pour regagner Beni-Ounif, après cette journée de fatigue, il nous reste encore à franchir le steppe blanc sous un soleil de feu,
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Il faut maintenant remonter vers Oran, regagner les hauts plateaux où nous avons eu si froid, et traverser l'immense steppe déjà vu. Mais cette fois nous allons couper le voyage, car le train que nous prenons mettra trois jours pour nous conduire à Perrégaux.
Le premier arrêt est à Aïn-Sefra, dont nous avions aperçu en passant les belles casernes et les lignes d'acacias et de peupliers au pied d'une énorme dune de sable jaune. La bourgade est toute neuve, ne comprend qu'une rue et une place bordées de cafés et de boutiques à l'usage du personnel de la garnison. Elle est située sur la rive gauche de l'Oued-Sefra, qui, dans une crue soudaine, au mois d'octobre dernier, ruina la plupart des maisons et fit de nombreuses
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victimes. Depuis cinq mois, il n'y a pas une goutte d'eau dans le lit de la rivière. Le quartier militaire est à Tabri des inondations, sur la rive opposée. Auprès de lui, un ksar en terre pétrie, vieux et misérable, menacé par les sables de la dune qui avancent sans cesse de son côté, se cache à moitié sous des arbres.
Tout cela ne pouvait nous retenir longtemps. Mais un des plus grands marchés de la région se tiendra demain à Aïn-Sefra. Nous restons pour y assister.
Dès cinq heures du matin, les indigènes arrivent par bandes ou isolément, poussant devant eux des chameaux chargés de gros ballots et des petits ânes qui plient sous des faix de bois mort.
Le bois est si rare dans cette contrée rocailleuse, rôtie par le soleil ou ravagée par les inondations. Il est défendu, sous des peines sévères, de couper et de mutiler les arbres vivants. Ce sont des branches sèches, des troncs roulés par les torrents, écorcés et vermoulus, que les pauvres gens vont chercher dans les lits desséchés des rivières et portent sur le marché d' Aïn-Sefra. Ils ont voyagé toute la nuit, ces
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Arabes aux pieds nus, vêtus de burnous usés et jaunis ; ils sont partis de bien loin, des gourbis situés de l'autre côté de la montagne, pour vendre, — à quel prix ? — les petits tas de bois pourri qu'ils ont eu tant de peine à rassembler.
Ils viennent de plus loin encore, ceux qui portent, dans des outres noires et visqueuses, le goudron de Rétem recueilli dans le désert, et qui sert à oindre les chameaux galeux Des moutons, à queue large comme un battoir, arrivent de je ne sais quels maigres pâturages et se groupent, se pressent les uns contre les autres. Il y a aussi de pauvres ânes à vendre, quelques vaches décharnées et des chèvres à longs poils fauves.
Les marchands s'installent sur le sol, déballent leurs marchandises, des tapis aux vives couleurs, des couvertures, de la laine et du poil de chameau, des cordes, des sandales, des lanières de cuir^ des petits pains d'orge saupoudrés d'anis grillé, du grain, des blocs de dattes comprimées et des chapelets de piments rouges.
Ils entravent leurs chameaux et leurs ânes, et s'accroupissent auprès, attendant les acheteurs.
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Déjà le soleil est brûlant sur la place du marché, quaucun arbre n'abrite, et la foule augmente sans cesse, débouchant de toutes les pistes. Des cavaliers sont coiffés du m' val, immense chapeau de paille blanche, tissée de raies rouges, qui jette un rond d"ombre sur leur figure basanée. Des piétons ont le fusil en bandoulière ; d'autres sont armés de la matraque. Des nègres, vêtus d'une chemise blanche, ont la tète nue ou pliée dans l'araquia. Et je me demande de quels villages cachés dans le désert peuvent sortir tous ces gens là.
Dans cette lumière ardente, le marché d'Aïn- Sefra prend une extraordinaire couleur. Les visages bronzés des Algériens paraissent roussis, et la peau des nègres reluit. Des vieux à longue barbe blanche, dans leurs capuchons et leurs burnous blancs, rappellent les statuettes enfantines qui personnifient l'hiver. Les malheureux ont des manteaux faits de pièces et de morceaux, tandis que les Juifs, qui achètent les troupeaux de moutons pour les revendre à Oran. portent des gandouras brodées de rose et de riches burnous en drap gris ou bleu. Un fou va de groupe en groupe, s'agitant et criant. De vieilles femmes, tatouées et laides, sorties des
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tentes des nomades, achètent quelques provisions. On gesticule et on parle ; mais les gestes de ces hommes, sous les plis blancs de leurs amples vêtements, ne sont pas vulgaires ; et leur physionomie reste grave, même dans la discussion des intérêts. Ce vendeur de goudron de Rétem, venu à longues journées du fond du Sahara, mesure avec un gobelet sa marchandise. Ses mains sont poisseuses et son manteau fripé et troué, jauni par le temps, a de grandes taches de goudron. Des acheteurs l'entourent. Tous sont assis sur leurs talons, sans parler, comme s'ils obéissaient à un rite de leur religion ; ils regardent le liquide épais et noir qui coule de l'outre dans le gobelet, avec des reflets d'or. Que de petits tableaux originaux et pittoresques, rendus plus intéressants encore par l'étrangeté du cadre !
J'ai fait la rencontre et la connaissance d'un nègre admirable, né dans le pauvre village en terre d'xVïn-Sefra. Il parle assez bien le français pour me servir d'interprète. Je le questionne sur les habitudes locales, sur le prix et la provenance des denrées ; je le suis dans les coins les plus curieux du marché. Un Arabe vient à
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nous, il tient à la main un grand lézard gris, vivant. Serrée à la gorge, la béte ne bouge pas et nous regarde avec ses yeux ronds, bien vifs. — C'est le premier animal du pays, me dit le nègre, qui entend par là qu'il n'3^ en a pas de plus précieux, de plus utile à l'homme. Et, en efifet, sa réputation est telle, que j'ai vu de ces grands lézards empaillés dans toutes les villes du sud de l'Algérie, sur les marchés, à l'étalage des boutiques. Les Arabes ont une sorte de culte pour lui. — C'est le plus intrépide chasseur de serpents, ajoute-t-il ; jamais une vipère n'entrera dans la maison où il est ; même après sa mort, il a le pouvoir d'éloigner les reptiles. Voilà pourquoi on le suspend dans les cases, dans les cours, dans les gourbis et sous les tentes. Il est en quelque sorte l'amulette du foyer.
Mon nègre me donne l'explication de ces petits sachets en cuir et de ces petites boîtes en métal, très plates, que beaucoup d'indigènes portent suspendues au cou et d'autres à la ceinture. Ce sont encore des amulettes: ces sachets et ces boîtes contiennent des versets du Coran écrits sur un morceau de papier par quelque saint personnage.
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Nous parcourons ensemble Tunique rue de la bourgade française où la foule est empressc'e devant les boutiques des marchands de tissus. J'apprends que la plupart de ces soieries légères, rayées de blanc et de rose, tissées de fils d"or et d'argent, viennent des fabriques lyonnaises.
Depuis six heures du matin, les cafés maures sont achalandés. Dans des timbales de fer blanc, munies dun long manche, les garçons font chauffer le café et le versent bouillant dans les petites tasses des consommateurs. Ceux-ci sont accroupis sur des nattes étendues dans la rue, devant les portes; ils fument, causent solennellement et comptent le produit de leurs ventes.
J'entends dire dans les groupes que TAga de Tiout est en ce moment à Aïn-Sefra, et la pensée me vient aussitôt de me faire présenter à lui. L'Aga est le personnage le plus important de la région ; fils de marabout, qui a sa kouba, dans l'oasis de Tiout, marabout lui-même, vénéré comme un saint, il tient dans sa main toutes les peuplades de l'Extrême-Sud Oranas. Sa puissance et son prestige s'exercent depuis Saïda jusqu'à Timimoun. Il est dévoué à la
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France ; le général Liauta}" n'a pas de meilleur auxiliaire.
Mon interprète nègre a tout de suite trouvé l'intermédiaire le mieux qualifié pour faire la présentation : ce sera le caïd lui-même d'Aïn- Sefra. Nous allons chez le caïd, dans le vieux kzar en terre pétrie, blotti sous les palmiers, au pied de la grande dune de sable jaune.
Oh! le pauvre village, dont les cent soixante maisons, accolées comme des cellules d'abeilles, sont enveloppées dans une muraille en boue séchée au soleil. C'est l'image en réduction, mais combien lamentable, des bourgades de Figuig. Là aussi, il faut traverser un cimetière dont les petites pierres, sortant du sol, sont tournées vers l'Orient ; il faut passer devant les coupoles blanches des marabouts qui sont venus, en ce coin du désert, prêcher la religion de l'Islam. Les ruelles sont étroites et couvertes, presqu'obscures ; on dirait des couloirs de caves. Des odeurs d'étable sortent de ces galeries où nous ne rencontrons que des enfants presque tous les hommes s'étant rendus au marché d'Aïn-Sefra.
Le caïd est chez lui et veut bien nous accom-
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pagner jusqu'à la résidence de TAga qui occupe une petite maison européenne près de la grande place du village français. Il entre le premier et nous attendons le résultat de sa démarche. La réponse nous est donnée par TAga lui-même, qui nous ouvre sa porte et vient à notre avance. Sans son riche costume algérien, nous hésiterions à voir en lui un indigène de race, un descendant des chefs d'une des plus' riches tribus sahariennes. Il a la peau blanche et le teint clair, Tœil doux et la bouche souriante. Ses mains, ornées de bagues, sont potelées. Il est encore jeune et son embonpoint, à raison de sa belle stature, n'a rien de déplaisant. Il nous reçoit dans une pièce couverte de tapis, sans un meuble, et quand nous lui avons fait le compliment d'usage, que traduit notre interprète, il nous dit merci et nous fait signe d'entrer au salon. Le nègre et le caïd laissent leurs babouches à la porte.
Hélas ! cette salle de réception, tendue d'étoffes précieuses, dont le parquet disparaît sous de somptueux tapis arabes et marocains, est meublée de fauteuils, de chaises et de tables en bambou, venant tout droit des Grands Magasins du Louvre ou du Bon-Marché. Des fenêtres
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à persiennes s'ouvrent sur un jardin au tond duquel est un grand treillis en bois peint, qui permet aux femmes de se promener et de voir les visiteurs sans être aperçues.
L'Aga connait Paris ; il était de ce groupe magnifique de cavaliers qui caracolèrent devant le Tzar lors de sa première visite en France ; il était des fêtes données au Kreider, il y a un an, à l'occasion du voyage du Président de la République. La rosette delà Légion d'honneur brille sur sa gandoura brodée et sur son burnous de laine fine. Une étoffe en gaze soyeuse descend de son épaule, sous les plis du burnous, et vient se draper sur son bras.
Pendant que le caïd fait préparer le thé, nous parlons de la France et de l'Algérie en phrases lentes que traduit l'interprète. Notre hôte a été émerveillé de Paris : » Après Paris, vient Alger », nous dit-il ; et il ajoute : « L'Algérie et la Tunisie, c'est l'Afrique », entendant par là que rien ne saurait leur être comparé. Mais voici cjue le caïd rentre, portant, sur un plateau ciselé, de petites tasses et une théière en métal précieux, d'un joli galbe oriental, L'Aga, suivant la mode algérienne, emplit à moitié une des tasses, observe la couleur du
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liquide et le reverse dans la théière ; puis il garnit les tasses et nous invite à boire. Comme nous le complimentons sur la qualité de son thé, il nous montre la feuille de menthe verte dont l'infusion a donné Tarôme spécial, apprécié des Arabes. Cette feuille vient d'être cueillie dans son jardin et emploj^ée toute fraîche. Et, tandis que mes yeux se tournent vers le jardin, dont il parle, je vois une des femmes de TAga, en riche toilette d'intérieur, qui s'était avancée pour mieux nous voir et se sauve derrière le treillis en bois peint.
Quand nous quittons la maison de notre hôte, il est déjà tard. La place du marché s'est dégarnie. Des ânes encore chargés de leur faix de bois mort, couchés à terre, attendent le moment du départ. Des chameaux entravés, une jambe repliée, font quelques pas en boitant. Les étrangers ont replié leurs marchandises non vendues et reprennent les pistes déjà suivies le matin. Des bandes de piétons, des indigènes montés sur leurs bourriques s'en vont vers la montagne ou s'enfoncent du côté du désert. Mais les cafés ont toujours leur même clientèle nombreuse de gens accroupis sur des nattes
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devant les portes. L'unique rue d'Aïn-Sefra conservera son animation jusqu'à une heure avancée de la nuit
De Saïda, nouveau point d'arrêt dans notre retour vers le Nord. j"ai gardé le souvenir d une petite ville construite à l'européenne, où rien n'est bien intéressant, pas même le village indi"-ène situé sur les pentes d'un ravin. Il nous tarde maintenant de reprendre la grande ligne ferrée qui met en communication Oran et Alger et nous mènera jusqu'à Constantine en longeant la vallée du Chélif et traversant le sud de la Kabylie .
Mais notre train fait une longue halte à Perréo-aux, et je ne m'en plains pas, car nous y arrivons un jour de marché; les marchés des environs d'Oran sont renommés dans toute la région.
Près de la ville, toute moderne, ornée de
beaux jardins et de larges avenues qu'ombragent des poivriers à baies rouges, sur un terrain entouré de murs, la foule est déjà grande à notre arrivée. De chaque côté de la porte de ce champ de foire, se tiennent les marchands de pains d'orge et de beignets frits, de figues et de dattes comprimées, de cassonade et de sucre non raffiné, aggloméré en gros blocs roux. Plus loin, mais toujours dans la même file, ce sont des étalages de légumes, de piments, de farines diverses, sur le sol ou dans des paniers. Tous les vendeurs de comestibles se trouvent ainsi parqués dans le même quartier. Puis vient une série de tentes blanches, très basses, sous lesquelles des Arabes rangent devant eux de petits sacs contenant les ingrédients c|ui servent à assaisonner la cuisine, le kamoun pour aromatiser les viandes, les racines de tiguentes, le sakindibir, Telba, l'adipin, la poudre de piment qui donne du montant aux couscous et aux ragoûts. Sous d'autres tentes, nous trouvons les plantes et les substances employées dans la toilette, les feuilles de henné pour teindre les doigts et les ongles, le kohl pour noircir les yeux, la terre de rassoul avec laquelle les femmes nettoient leurs cheveux. Voici
maintenant le groupe des droguistes avec leurs racines médicinales, leurs baies de tuya qui guérissent les blessures, leur goudron du désert qui tue la gale. Il y a des gens arrêtés devant ces tentes ; je les écoute sans les comprendre, et je défigure certainement, en les écrivant aujourd'hui, les noms de leurs épices. Qu importe ? ce qui m'intéresse ce sont tous ces petits marchands de presc^ue rien, et leurs petits sacs bien rangés devant eux. Ils ont si peu de chaque chose, et ils savent par expérience qu'ils ne vendront pas tout. Très sobres, les Arabes ne font aucune dépense pour leur nourriture Aussi la plupart se contentent-ils de regarder les alignements de petits sacs à épices et vont plus loin, vers les pains dorés et les blocs de dattes où, pour deux sous, ils peuvent acheter leur dîner.
Je m'arrête devant une tente blanche. L'indigène c|ui l'occupe, presque un vieillard, est à son poste, assis sur ses talons, la figure tournée vers les passants. A côté de lui, une tasse d'eau dans laquelle trempent de petits instruments, semblables à des pipes en fer blanc ; aucune marchandise étalée. Pourtant il est certain qu'il
attend des clients, car il a dressé sa boutique en toile au milieu du marché. Près de la sienne, il y en a trois autres pareilles, installées de la même façon, et, dans chacune, un indigène accroupi qui attend. Quel métier peuvent donc faire ces gens là avec rien devant eux, que deux ou trois outils qui trempent dans un peu d'eau? Comme il n"}^ a pas de petits sacs, remplis d'épices, à regarder, les Arabes ne stationnent guère devant leurs tentes. Ma curiosité est en éveil ; tout en me promenant dans la foule, je vais surveiller les tentes qui m'intriguent.
Devant les étoffes, les sandales, les objets en cuir, les cuillères en bois, la vannerie, je passe vite; j'ai déjà vu cela. Quelques femmes entourent les marchands de bijoux ; ce sont des juives et des bédouines. Elles touchent, prennent, essayent les lourds pendants et les bracelets, placés sur une caisse à la portée de tous. Il faut croire c^u'il n"y a pas de pickpockets dans ce pays.
Au fond du champ de foire, tous les ânes qui ont porté les marchandises sont attachés à une corde. A Perrégaux, on pousse Tordre et l'amour du groupement jusqu'à la manie. Nulle part, le proverbe : Cjui se ressemble s'assemble, n'est
plus vrai. En avançant, j'ai trouvé toujours les objets de même nature et les mêmes métiers à côté les uns des autres. Voici maintenant que cela continue pour les bêtes de somme, et aussi pour les bêtes de boucherie,et encore pour les boucheries elles-mêmes.
Est-il pittoresque dans sa sauvagerie le coin des bouchers ? Les brebis et les chèvres sont là, vivantes, qui attendent leur tour. D un coup de main, sur place, celle qui vient dêtre choisie a la gorge coupée. Pendant qu elle se débat, le tueur lui fait une incision à la patte sur laquelle il applique sa bouche et souffle à pleins poumons, de manière à décoller la peau qu'il frappe avec un bâton. Il souffle toujours, et la bête enfle, et les coups résonnent comme sur un tambour. Une fois écorché, l'animal tout pantelant encore, est coupé en quartiers et vendu. L'opération recommence sans répit ; le malheureux troupeau diminue, et les bêtes résignées ne tentent même pas de fuir cette boucherie.
Je quitte d'autant plus vite le sanglant spectacle qu'un certain mouvement se produit devant les tentes où il n'y a pas de marchan-
dises à vendre. Que va-t-il s'y passer? J'arrive au bon moment. L'Arabe qui se tenait immobile, accroupi sur ses talons, n'a pas bougé.
Après s'être décoiffé, un jeune nègre s'est assis devant lui, dans la même position, lui tournant le dos. Pas un mot n'est échangé entre les deux hommes. Le praticien — car c'en est un, à n'en plus douter — savonne la nuque du client et en rase la partie basse. Tirant alors de la tasse remplie d'eau un instrument qui ressemble à une lancette de chirurgien, il fait, de chaque côté de la nuque, quatre incisions très rapprochées les unes des autres desquelles le sang jaillit. Il faut maintenant accélérer la saignée et en mesurer l'effet. C'est le petit instrument en forme de pipe qui servira à cet usage. Le saigneur l'applique sur les quatre incisions d'un des côtés de la nuque et aspire par le bec de l'instrument qui est muni d'une soupape. L'instrument devient une ventouse et reste
collé à la peau. Même opération de Tautre côté. Quand elle est pleine, Téprouvette se détache et l'opérateur verse le sang dans un trou qu'il a creusé près de lui. Il renouvelle l'application de l'appareil si la saignée ne lui paraît pas suffisante. Les deux hommes gardent toujours le même silence ; mais pendant que l'éprouvette suce le sang, l'Arabe fait des passes sur la tète du patient, lui masse le cou et les épaules. C'est fini. Le saigneur lave les petites fentes roses. Le nègre remet son turban et se lève ; il a payé le prix fixé pour tout le monde et s'en va sans avoir dit une parole, sans que les muscles de son visage aient eu un tressaillement.
Toujours du sang, me disais-je en m'éloignant ; je ne me doutais pas que j'allais encore en voir couler. Un cercle s'est formé autour d'un charmeur de serpents. Deux enfants frappent des tambourins. Le public, attentif aux invocations du charmeur, incline la tête et porte la main au front toutes les fois qu'il prononce le nom de Mahomet et de son grand serviteur Abd-el-Kader. Sa prière faite, l'homme plonge le bras dans un sac grouillant à ses pieds et en retire un serpent qui s'enroule à ses
bras, à son cou, et dont la tête vient effleurer ses lèvres. Il le regarde dans les yeux, et, quand il Fa fasciné, il ouvre la bouche, Fengloutit jusqu'au col et laisse pendre la queue qui s'agite.
Maintenant, c'est le tour d'un des enfants. Un autre serpent est sorti du sac et se pointe sur sa queue enroulée. L'enfant le prend avec précaution, l'approche de sa bouche et par des mouvements brusques, saisit sa tête entre ses lèvres. Il ne s'y fie pas, car le reptile, armé de
crochets aigus, est dangereux. Pour montrer combien sa morsure est profonde, il lui présente le bras, et le serpent le happe aussitôt, reste
suspendu par les dents, ne lâche pas prise- Le charmeur tire par la queue le serpent qui tient bon; la peau du bras se tend comme si elle était appréhendée par une pince ; des filets de sang coulent de la morsure.
Je ne reste pas plus longtemps dans le cercle des curieux qui marquent leur satisfaction en jetant des sous au charmeur, et je traverse le marché plein de monde, pour regagner la petite ville européenne de Perrégaux.
Au bord du chemin, tout près du village arabe, un indigène lave du linge. Debout sur une pierre plate qu arrose Teau d'une fontaine, il foule un paquet de linge avec ses pieds, le broie, le triture, le savonne, sans se servir des mains. Quand son travail est achevé, il étend le linge sur une haie d'aloës gigantesques, aux rayons du soleil de midi.
Nous voulions aller d'une seule traite à Constantine et nous enfoncer ensuite dans le Sud jusqu à Biskra. Mais le charme des itinéraires fixés d avance n est-il pas de les modifier à rimproviste, au gré de l'inspiration du moment et selon les circonstances ? Donc, après deux jours de repos à Alger, nous partons pour les villes mortes de l'Aurès, laissant de côté Constantine que nous verrons plus tard.
Il fait presque froid et le ciel est brumeux quand nous quittons, en voiture, la ville de Batna et prenons la route de Timgad. Cette lumière grise me paraît convenir à merveille au paysage monotone que nous traversons. La campagne s'élève par une série d'ondulations jusqu'aux contreforts des montagnes dont nous apercevons, très loin, les cimes brunes ; et elle
est d'un vert terne et pauvre, si pauvre que les champs de culture se distinguent à peine des chaumes et des landes. Quelques arbrisseaux poussent sur l'accotement du chemin Des grives s'envolent à notre approche.
Un seul groupe de maisons est bâti le long de cette triste route, Lambèse, la ville des forçats, un ancien lieu de déportation où Ton enferme aujourd'hui des condamnes militaires. Il faut y faire halte, car Lambèse a été autrefois le siège de la fameuse troisième légion Auguste et conserve d'importants vestiges de sa puissance militaire.
Le pénitencier est construit sur l'emplacement du camp romain, mais il est loin de le recouvrir entièrement. Tout à l'entour et surtout dans la direction de l'Ouest, les ruines sortent du sol. Les dominant de sa hauteur et de sa masse, le Prsetorium rectangulaire, percé sur chacune de ses faces de trois larges portes et d'une fenêtre en plein cintre, est debout, presque intact jusqu'à l'entablement. Il marquait le centre du camp. De là partaient les quatre voies qui conduisaient aux portes ; de là
aussi partaient les ordres, car le commandant y tenait son conseil.
On est frappé de l'admirable disposition de ce grand établissement militaire. Derrière le Prœtorium, sur les trois côtés d'une vaste cour ornée de portiques et sans doute aussi de statues, étaient le sanctuaire, les bureaux, Tarsenal, les salles de réunion des officiers et des sous-officiers, les salles d'étude. Le chef de la légion avait ainsi tous les services sous les yeux. Les thermes, les logements des soldats et les écuries étaient distribués le long des voies. Les quatre portes ressemblaient à des arcs de triomphe.
L'histoire nous apprend que la troisième légion Auguste occupa Lambèse pendant plus de deux siècles. Les luttes incessantes qu'elle soutint contre les peuplades belliqueuses de l'Aurès, ne l'empêchèrent pas de créer le camp magnifique dont nous voj^ons les ruines. On dit qu'une ville florissante s'était formée sous ses remparts; il n'en reste que des débris de temples et d'amphithéâtres, des colonnes brisées, de splendides mosaïques cachées dans le sol. Chaque jour amène une découverte nouvelle, et nous avons pu admirer une belle statue en
bronze, — un enfant tenant dans ses bras un oiseau, — qu un pauvre habitant de la localité venait de déterrer de son jardin.
Mais les soldats de la troisième légion jurent une œuvre plus grande encore que leur camp monumental, plus grande que la ville de Lambèse; à quelques kilomètres de là, dans la direction de TAurès, ils créèrent Timgad, Timgad que nous allons bientôt apercevoir.
Le voile de brume était devenu plus léger, une teinte violacée colorait les montagnes du fond, et le soleil, un soleil tiède et pâle, donnait à Tair une transparence rose, quand, sur le versant doucement incliné d'une colline, la ville morte apparut à nos 3^ eux. Elle apparut tout entière, dans une lumière presque irréelle, avec ses mille colonnes, ses pilastres, son arc triomphal, ses pans de mur, ses larges rues et son forum ; et puis, comme aux derniers plans d'un tableau, avec ses monuments sortant à peine du sol, indiqués seulement par quelques fûts, quelques ressauts de terrain ; et enfin, avec la forme indécise de son fort bizantin, se fondant, pour ainsi dire, dans la masse de la montagne lointaine. Tout autour, le steppe, le
désert où rien ne vit, où il semble que rien n'a jamais pu vivre ; car on a cette illusion que les choses ont été toujours ainsi, que la grande cité elle-même a été toujours morte.
Elle était enfouie depuis si longtemps dans cette solitude où personne ne passait, qu'on ignorait même son existence. On savait qu'au temps de Trajan une ville d'Afrique portait le nom de Thamugadi, mais où était-elle? Qu'estelle devenue? Quel a été son rôle dans l'histoire? Il y a ainsi dans le passé, tant de questions sans réponses.
Depuis vingt-cinq ans, l'ancienne Thamugadi a été retrouvée ; on est en train de la dépouiller de l'épaisse couche de terre sous laquelle elle se cachait. Les inscriptions que Tony rencontre à chaque pas nous apprendront bientôt sa vie. Quant à sa fin, on la devine : ruinée et pillée par les Arabes, abandonnée par ses habitants, le désert se fit autour d'elle. Le vent y porta la poussière des montagnes ; sous le coup des orages, la terre, descendant des flancs de l'Aurès, l'envahit progressivement. Un peu chaque jour, elle disparut, comme si elle s'entonçait. La solitude était si grande qu'aucun témoin,
pendant des siècles, n'a parlé de Tenfouissement lent de cette ville. On oublia la morte.
Aujourd'hui qu elle est en partie découverte, quand on en approche, quand on y pénètre, on comprend vite combien elle a été vivante et belle. Rome, qui avait fondé à Lambèse un établissement militaire capable d"en imposer, par sa force, aux populations turbulentes de son empire africain, voulut leur donner encore une autre idée de sa puissance, en créant au milieu d'elles une grande ville, de luxe et de commerce, un foyer de civilisation où les lettres et les arts fussent en honneur comme dans la Métropole.
Quelle situation heureusement choisie ! une pente douce, inclinée vers le Nord, qui permet à la ville de s'étaler, de se montrer, de faire voir de partout ses temples, ses palais et ses théâtres. Et l'entrée ! peut-on en imaginer de plus grandiose? Une porte triomphale flanquée de corps de garde et ornée de statues dont les piédestaux sont encore en place, s'ouvre sur le Cardo nord qui conduit en droite ligne au forum.
Nous suivons cette large rue dallée que
bordaient autrefois des portiques ; .1 n en reste nue les colonnes et les pilastres engagés dans les murs des maisons riveraines. Ses dalles sont si grandes, si bien enchâssées et d'un si beau grain quon croirait marcher sur le pave d une cathédrale. A gauche, un monument semicirculaire a intrigué pendant longtemps les archéologues. Par la richesse de ses sculptures et la pureté de ses lignes, il est peut-être la merveille du Timgad. On croyait qu'il servait aux réunions des savants et que les jeunes gens y venaient entendre des leçons de philosophie et de rhétorique. Une inscription a prouve qu'on ne se trompait qu'à demi : l'élégant édifice précédé d'un péristyle et décoré de co'onn- en matériaux précieux, était une bibliothèque. Les Berbères ont eu beau renverser les chapiteaux et les architraves, jeter au vent les trésors des manuscrits, et briser les statues, le génie de Rome survit dans les débris qui jonchent k sol.
Plus large encore que l'avenue que nous suivons, le Dccumannus maximus coupe le Cardo nord à angle droit ; il va P«ser sou^ l'arc de Trajan et s'étend à l'infini, borde, lu.
aussi, de fùts de colonnes et de pilastres à moitié détruits. Mais nous sommes en face des propylées du forum et nous entrons par un escalier qu'encadraient sans doute des statues équestres,dans la vaste place quadrangulaire où se réunissait le peuple de Timgad. Une galerie, dont les colonnes portaient sur un haut entablement, en décorait les quatre côtés ; c'est là qu'étaient disposées les statues des dieux et des empereurs. Aucun monument n'est venu, comme à Rome, dans la longue série des siècles, en encombrer Yaréa. Le lorum est resté ce quil était au IIL' siècle. Il est facile de le reconstituer. Sur ses côtés, s'élevaient la basilique civile et ses dépendances, la tribune aux harangues devant le temple de la Victoire, la curie où siégeait le Sénat, la prison, des boutiques et quelques pièces qui servaient aux réunions. Chacun de ces édifices est parfaitement reconnaissable.
Nous sommes seuls, mes amis et moi, au milieu de Yaréa. Le soleil descend vers l'arc de Trajan et donne aux portiques un reflet d'or. Les colonnes du temple de la Victoire se dessinent en noir sur le ciel. Un grand silence nous environne. Quel contraste avec l'animation du
forum dans le temps de la splendeur de Timgad. A Iheure où nous sommes, la toule se pressait sur cette place publique. Les lettrés et les philosophes devisaient en se promenant au pied des statues des dieux ; les électeurs, groupés devant les rostres, écoutaient les harangues des hommes politiques ; les jeunes gens, les oisifs, étendus à Tombre des bases honorifiques, jouaient aux billes et aux dés. Et je viens de remarquer, sur les dalles de Varéa, des tables de jeux tracées au couteau et de lire cette inscription qui résumait peut-être l'existence d'un riche patricien : « Chasser, se baigner, rire, cela est vivre. »
J'aime à croire cependant que cet idéal n'était qu'une boutade d'étudiant à sa sortie de l'école. Les esprits éclairés trouvaient à Timgad d'autres plaisirs. Tout près du lorum était le théâtre où des acteurs de talent jouaient les tragédies et les comédies en vogue. Sa colonnade avait grand air et ses vingt-cinq rangs de gradins pouvaient contenir de nombreux spectateurs.
Du haut de lenceinte semi-circulaire du théâtre, la vue embrasse dans son ensemble
toute la partie dëblaj^ée de la ville : les rues jalonnées de colonnes qui se coupent à angle droit et se perdent au loin dans la campagne, les portiques, les ternies, les pans ruinés des maisons, les temples et les basiliques, et, dominant le tout, le Capitole et TArc de Trajan.
Les prop3^1ées du Capitole ont été trouvés gisant à côté de leurs bases. On a pu relever les douze colonnes qui décoraient l'entrée de la place sacrée ; on a relevé aussi deux des colonnes de seize mètres qui portaient les architraves du temple. Les attiques et les frontons sont tombés : un tremblement de terre, dit-on, a renversé ce monument magnifique.
Plus massif, TArc de Trajan a résisté à toutes les secousses. Lorsque Timgad était encore enseveli, il sortait de terre et attestait importance de la ville disparue. Les fouilles Font dégagé et fait reparaître dans sa beauté première. Il n'y manque que le quadrige qui en couronnait Tattique et les statues qui occupaient quatre niches, entre des colonnes de marbre les blanc et rouge.
Nous allons maintenant au hasard, dans les rues désertes, pavées de dalles blanches ; nous
passons devant des thermes dont les salles sont revêtues de mosaïques et devant des maisons pourvues de tout le confortable imaginable, cours et jardins, piscines et vasques réservoirs pour les poissons, magasins et salles de bains. Voici un des marchés publics de la ville avec ses petites boutiques et les tables sur lesquelles les maraîchers exposaient leurs fruits et leurs légumes. Il était pavé de pierres bleues, entouré de portiques. Une fontaine jaillissait au milieu de la cour. Ses auvents, qui abritaient les vendeurs, étaient soutenus par de fines colonnes. Nous n'avons garde d'oublier une visite à la maison aux jardinières, si joliment entourée de corbeilles dans lesquelles étaient disposées les fleurs, et, tout à côté, aux latrines publiques, qui sont une des curiosités de Timgad et témoignent, aussi bien que les thermes, du luxe des anciensRomains.Les accoudoirs de marbre blanc y sont sculptés en lorme de dauphins ; les sièges ont des revêtements en calcaire dur ; l'eau coulait en abondance tout autour.
Pour l'approvisionnement d'une ville de cette importance, on avait capté et amené les sources de l'Aïn-Morris qui lournissaient de l'eau aux
nombreux thermes, aux fontaines, aux marchés, aux édifices publics et aux habitations privées, se déversaient, après avoir lavé les rues, dans des aqueducs et des égouts et allaient fertiliser les jardins de la banlieue. La situation de Timgad, étalée sur une pente douce, se prétait à merveille à la distribution des eaux. Ce n'était pas une des choses les moins admirables de cette ville perdue dans le désert que ses rues toujours blanches et propres, ses places rafraîchies par des fontaines jaillissantes et ses environs verdoyants.
La ville est morte et la campagne qui l'environne, plus morte encore. Les aqueducs coupés, la sécheresse a achevé la ruine. Où étaient les bois et les jardins, on ne voit que quelques broussailles sur un sol aride. Le désert a reconquis son empire, mais n'a pu effacer toutes les traces des civilisations romaine et b3'zantine : les temples des dieux surgissent du sol ; les mille colonnes des portiques et des édifices publics sont debout ; les basilic^ues chrétiennes témoignent de la durée de l'occupation.
Et Ton reste déconcerté, en présence de tous ces vestiges de plusieurs siècles, à l'idée qu'une
ville aussi prodigieuse a disparu sans laisser dans Ihistoire d'autre souvenir que son nom.
LA SORTIE DE L^AURES
LA SORTIE DE LAURÈS
Un vent froid souffle, ce matin, sur le plateau de Batna et roule dans le ciel de lourds nuages «ris Nous sommes à mille mètres daltitude. Le printemps est en retard ici. J'ai hâte de sortir de l'Aurès, de retrouver le beau soleil d'Afrique, de revoir les grands eucalyptus, les grenadiers aux fleurs de sang et les palmiers gigantesques. Le train nous mène à Biskra, la reine des oasis du désert.
La descente commence presque aussitôt, entre des montagnes qui se rapprochent, et nous décrivons d'infinis zigzags au fond de la gorge de Maafa. S'il y avait des poussées de sapins sur les pentes, de Feau dans la rivière et de la verdure sur les rives, on se croirait au C(cur de la Suisse. Mais les pics s.mt dénudes,
164 LA SORTIE DE l'aURÈS
la terre a coulé du flanc des montagnes, laissant à découvert une cuirasse de pierres, fendillée et brisée, qui tombe par plaques, comme les écailles d'un monstre mort depuis longtemps. Il semble, à certains moments, qu'on passe au milieu des ruines d'une ville de Titans, dont les temples, les remparts et les tours se seraient écroulés les uns sur les autres et soudés en blocs énormes, sous l'influence d'un incendie formidable. Les rochers ont cette teinte rousse c|ue leur donne le feu. C'est que les étés sont torrides dans la région de Tilatou et de Maafa, et que pas un brin d'herbe, pas une mousse, pas un lichen ne peuvent végéter sur les pierres calcinées par le soleil.
Dans la vallée, encombrée de tous les débris tombés d'en haut, les oueds se sont creusés des ravins profonds ; à peine y maintiennent-ils, en cette saison, un peu d'humidité permettant à de petites fleurs violettes d'y vivre. Autour des points d'eau poussent quelques palmiers rabougris et des tamaris assez toufifus c^ui se contentent de la fraîcheur du sable. Et ces fleurs aux nuances fanées, ces palmes jaunissantes sous le soleil, ces feuillages menus et cendrés des tamaris s'harmonisent merveilleu-
LA SORTIE DE l'aURÈS 165
sèment avec le ton roux des pierres éboulées, avec la coloration chaude des grandes roches qui surplombent.
La vallée se rétrécit. Entre le ravin et la montagne, il n'y a maintenant que la banquette étroite et tortueuse sur laquelle nous courons; et de Tautre côté du ravin, c'est la masse rocheuse, la montagne de pierre qui se dresse aussi toute proche de nous. Nous venons de nous enfoncer dans les gorges fameuses d'El- Kantara. La descente a été continue depuis Batna et si rapide que nous vo3^ons sortir du fond du ravin quelques palmiers élancés et verdoyants et des bouquets de lauriers roses en pleine floraison. Que nous sommes déjà loin des hauts plateaux ! Le souffle embrasé du désert monte jusqu'ici.
Au fond du défilé, la montagne se retourne comme si elle allait fermer la passe. Les Romains racontaient qu'il avait fallu le talon d'Hercule pour écraser cette infranchissable barrière. Dans la fissure de la paroi rocheuse, l'oued s'est infiltré, a creusé et élargi son lit, a ouvert la porte du Sud, cette bouche du Sahara, comme disent les Arabes, qui vomit
LA SORTIE DE L AURES
dans le Nord de l'Afrique les tourbillons de sable et les hordes pillardes. Tous les peuples
itm«,^ii^
qui ont établi leur empire sur l'Algérie se sont arrêtés là, y ont planté des garnisons pour défendre leur conquête. L'entrée est libre aujourd'hui parce que le grand désert voisin est à nous.
Et nous avons tout de suite une vision de ce désert. Les montagnes s'écartent en un immense demi-cercle ; toujours décharnées et nues, mais plissées, godronnées, teintes de rose et ombrées
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de gris. Les terres que tous les torrents venus du Nord ont entraînées et charriées par la porte d'El-Kantara, se sont déposées dans la vallée élargie ; la rivière, qui ne tarit jamais, les arrose et les fertilise. Une nappe de verdure, partant de la brèche même que nous venons de franchir, suit d'abord les rives encaissées de Toued et se déploie au loin, s'arrondit jusqu'à l'horizon. Après les plateaux arides des environs de Batna et la gorge désolée d'où nous sortons, cette foret de dattiers si fraîche, si vigoureuse, apparue brusquement, produit le plus saisissant contraste. Des villages indigènes, en briques rouges cuites au soleil, sont construits sur les bords de la palmeraie et entourés de figuiers, d'oliviers et de petits champs de cultures diverses. A Figuig et à Beni-Ounif, nous avons déjà vu des installations toutes pareilles : mêmes petites maisons qui paraissent ruinées, mêmes rues étroites, mêmes murailles en terre, mêmes jardinets enfouis sous les arbres, même carreaux d'orge bordés de bourrelets pour retenir les eaux. C'est c[ue partout, dans cette zone saharienne, une même race d'Arabes s'est mêlée aux races primitives, les façonnant à ses moeurs, leur imposant
168 LA SORTIE DE LAURÈS
ses lois, leur apprenant ses procédés de culture. Et depuis bien des siècles, leur civilisation est restée stationnaire ; rien n'est changé dans leur vie. Ces peuples sont figés dans leur islamisme : ils prient, ils mangent, ils se vêtissent et se logent comme au mo3'en âge.
La palmeraie d"El-Kantara s'enfonce dans un pli du terrain ; seules les têtes des dattiers se montrent, et bientôt nous les perdons de vue. Les canaux ne vont pas au-delà ; avec l'eau s'arrête la végétation. Nous voici dans un désert mamelonné dont les dunes sont léchées par le vent. Entre des amas de sable, près du lit de l'oued, quelques taches vertes, très espacées. La ligne des montagnes semble se rapprocher et former un cirque dont nous n'avions vu d'abord que la première moitié ; elles se colorent au soleil et leurs arêtes ont des tons roses comme des écorchures qui viennent de saigner. Par dessus les plus basses cimes montent d'autres sommets lavés de bleu, et plus loin encore et plus haut des pics noirs. Toutes ces montagnes se penchent, ont lair de s'écrouler ; quelques-unes sont tombées à moitié dans la plaine et il n'en reste debout qu'une face rç-
LA SORTIE DE L AURÈS 169
bondie appuj'ée sur un plan vertical. Elles ont des côtes plissées régulièrement avec des nuances grises et roses, comme des tuiles courbes. Le cercle se referme et un autre s'ouvre moins étendu et moins aride, parsemé de touffes de broussailles, de bouquets de thym, de tamaris et de lauriers. Dans le lit très large de Toued Biskra, coule un petit filet d'eau; des chameaux broutent Therbe de ses rives. Au fond de la vallée, jusqu'au pied des montagnes, des dunes rouges ondulent; nous nous glissons entre elles, cherchant une trouée. La rivière nous guide ; nous passerons où elle passe, car elle va, elle aussi, à Biskra
Depuis notre départ d'El-Kantara, nous n'avons pasaperçu un seul groupe d'habitations, pas rencontré un indigène. Mais voici une caravane qui fait halte auprès de l'eau. Les hommes sont accroupis en rond ; les chameaux et les ânes paissent tranquillement.
Le massif de rochers et de tuf stérile nous étreint encore une fois, c'est le dernier contrefort de TAurès, la dernière barrière à franchir avant d'entrer dans la plaine sans limite, dans le grand désert du Sahara.
On entre à Biskra comme dans un paradis terrestre. Les branches dune allée de gommiers forment sur nos têtes un épais berceau que traversent de' loin en loin les flèches d'or du soleil. Des plantes rares, dont les pieds baignent dans l'eau, dessinent, de chaque côté, de gracieux massifs.
Nous marchons entre une double haie de cactus aux fleurs jaunes et d'ibiscus aux corolles de feu. Les bougainvillias se suspendent aux arbres et les enveloppent dans des flots de satin violet. Grimpées jusqu'aux rameaux les plus hauts, des clématites laissent retomber des grappes d'étoiles; sous le couvert des grands palmiers, les fougères, les cocos et les lataniers abritent leur délicat feuillage. Cette avenue
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enchantée dans laquelle se promènent quelques femmes élégamment vêtues, nous conduit à la porte de notre hôtel.
Et la ville est à l'avenant, percée de rues bien alignées, avec des maisons confortables, de beaux cafés, des magasins où rien ne manque, des boulevards plantés de grands arbres, une église coquette et un casino monumental cju'entoure un joli jardin.
Les étrangers y viennent et y restent pendant la saison d'hiver. La saison est passée et la bande cosmopolite a fui devant les 40 degrés de chaleur de ces derniers jours du printemps. Je me réjouis de Texode et ne suis pas fâché de voir Biskra dans le rayonnement de son soleil de mai.
La ligne de montagnes que nous avons franchie en arrivant, se déploie vers le Nord en un croissant dont les pointes s'effilent et finissent par se fondre au loin avec la plaine.
La ville est située au centre de ce demicercle : elle a devant elle le désert de sable gris, immense, ondulé, moutonné, mais qui paraît uniformément plat dans le recul sans fin. Quelques oasis se distinguent à l'horizon , El-Alia,
Filiach, Chetma, dont la masse verte est bien visible ; les autres plus éloignées, Sidi-Okba et et Ataouda, qui tracent une ligne sombre entre le ciel bleu et le sable blanc. Et puis, plus rien ; plus rien jusqu'à Touggourt, que des dunes mouvantes et des chotts desséchés.
Nous avons suivi, pendant tout un aprèsmidi, la piste de Touggourt, sans Tespoir d atteindre les premières oasis, et nous avons bien vite senti que nous nous enfoncions comme les grandes palmeraies lointaines, et que nous disparaissions au milieu des amoncellements de sable, dont, à distance, nous n'avions pas aperçu les ondulations. Les arbres, les rochers, les dunes, les caravanes et les tentes des Bédouins, tout cela se perd, se nivelle dans l'immensité. Les tons eux-mêmes se fondent en une infinie couche grise, car les petits monticules ont des nuances diverses quand on les voit de près. Des bruyères en fleurs les tapissent ; mais ces fleurs ne vivent que jusqu'au prochain coup de vent. La poussière s'arrêtera dans leurs branches et les ensevelira. Ce sont les menues broussailles du désert qui, en retenant le sable, forment les dunes.
Nous faisons des rencontres imprévues, des bandes d'Arabes encapuchonnés, un grand bâton à la main, poussant devant eux des ânes chargés de paquets; ils vont vers la ville. Et nous ne les avons vu poindre que lorc|u"ils étaient à quelques centaines de mètres de nous.
Un campement de Bédouins surgit tout à coup. Leurs tentes ressemblaient à des bosses du terrain. La lumière est si éblouissante qu'elle décolore les objets : ces tentes raj^ées de bandes jaunes et brunes nous paraissaient être grises à première vue. Des jeunes filles vêtues de guenilles bleues à grands ramages, avec des cheveux gras qui flottent sur les joues, des sourcils élargis et le front tatoué, viennent à nous en tendant leurs mains jaunies par le henné. Nous sommes suivis par des gamins qui poussent des cris gutturaux et nous adressent des discours inintelligibles. On trouve des mendiants jusque dans le désert.
Il est quatre heures. Des hommes à genoux, tournés vers l'Orient, font leurs prières. Ils inclinent le front jusqu'à terre. Quand ils se relèvent, leurs gestes, sous le burnous blanc, sont grands et solennels. Nous passons près d'eux : les enfants nous accompagnent en
criant. Mais rien ne les distrait de leur adoration; et quand nous sommes déjà loin, nous les voyons encore debout, immobiles, regardant toujours du côté de la Mecque.
Une dune jaune, plus haute que les autres, nous barre maintenant Thorizon. Il n est pas facile d'en faire Tescalade. Le sable est si fin, si léger, qu'il coule sous nos pas et que nous y enfonçons jusqua mi-jambe. Quelle surprise de trouver accroupis sur son sommet deux jeunes indigènes, presque noirs, coiffés du turban et vêtus dune simple gandoura. Nous sommes loin des villages, loin des tentes des Bédouins, loin des plus maigres pâturages ; ils n ont pas de troupeaux à garder. Que font-ils sur cette dune jaune, en plein soleil, au milieu du désert ?
D autres dunes arrondies ou brisées comme des vagues, s'étagent au devant de nous ; elles s'abaissent progressivement et vont peu à peu rejoindre le niveau de la plaine sans limite. Leur couleur d'or s'atténue aussi dans l'éloignement. On dirait que le soleil d'Afrique les fond en une mer laiteuse. Les oasis sont plus proches de nous; elles émergent comme des îles vertes. Mais Ataouda, toujours à l'horizon, n'a pas
changé d'aspect ; c'est une ligne sombre qui borde la retombée du ciel.
Il est temps de rentrer. Au désert, la nuit vient brusquement. La ville est encore dans la lumière. Les montagnes brunes sur lesquelles elle se détache la font paraître plus blanche. Les derniers rayons du jour frappent les coupoles neigeuses du casino et des hôtels, tandis que la palmeraie, la grande et belle palmeraie de Biskra, est déjà toute pleine d'ombre.
Des villages indigènes sont blottis sous les hauts palmiers, si bien cachés par l'épais fouillis de verdure, qu'on les découvre seulement en entrant dans leurs rues étroites. Il faut les voir le matin, quand le soleil encore bas glisse à travers les branches, et donne aux murs en terre des maisons un reflet rose.
Notre approche y est signalée par les aboiements furieux de chiens juchés sur les terrasses, qui nous montrent les dents et font mine de vouloir sauter sur nous. Des enfants sortent aussitôt par toutes les portes et nous tendent la main ; nous sommes les bienvenus. L'essaim de garçonnets et de fillettes, si joliment accou-
très, si légers, nous escorte ; les molosses se radoucissent ; l'accueil est charmant.
Quelques femmes puisent de leau aux fontaines ; d'autres rentrent chez elles, dans leurs maisonnettes basses c{u'aucune fenêtre n'éclaire sur la rue. Elles portent leurs nourrissons attachés derrière le dos et ne fuient pas à notre arrivée. C'est un pauvre village, le M'cid, peuplé de mendiants. Quand nous passons devant le cimetière, bosselé de petits tertres avec des cippes en terre pétiie, deux hommes achèvent de creuser une fosse. Un enterrement va avoir lieu. Et nous rencontrons bientôt le cortège funèbre. Un iVrabe le précède, tenant au haut de son bras levé le panier qui contient le frugal repas destiné aux parents de la morte venus de loin pour assister à la cérémonie. En tète, marche un tambourinier, et la foule le suit, pêle-mêle, autour du corps de la morte cousu dans un linceul et qui ballotte sur un drap dont les c|uatre coins sont tenus par des hommes. Des pleurs, des cris, des lamentations. La défunte est une pauvre femme et ceux qui l'accompagnent ont l'air de malheureux. Ils vont d'un pas rapide vers la fosse ouverte.
Le même jour, nous avons assisté à un autre
enterrement dans le grand cimetière arabe de Biskra, sur la route pleine de soleil du vieux fort turc. La morte était une femme riche, et sa famille une des plus influentes du pays. Aussi le cortège était nombreux, comprenait presque toute la population musulmane de la ville.
Si je n'en avais pas été informé, me serais-je douté que tous ces gens conduisaient une morte au tombeau ? Ils marchaient sans ordre, comme deux troupeaux, le troupeau des hommes en avant, celui des femmes ensuite. Dans le premier groupe, étaient les joueurs de tambourins et les porteurs de drapeaux, et aussi les porteurs du corps que Ton avait placé sur une civière et recouvert d'une draperie verte. Ils s'en allaient sur la belle route du fort turc, bordée de villas fleuries, s'arrêtant par moments, se pressant autour des grands drapeaux verts, tumultueux comme en une manifestation politique : lestambouriniers frappaient en cadence leurs instruments ; les drapeaux verts, surmontés de boules et de croissants d'or, flottaient dans les rayons du soleil. Cachées sous leurs voiles blancs, les femmes marchaient à distance, silencieuses.
Nous arrivons au cimetière, situé entre la route et la lisière de la palmeraie, dans un
terrain crayeux parsemé de petits cippes enterre pétrie avec une kouba blanche au milieu. Pendant que les hommes s y arrêtent et déposent la civière sur laquelle ils étendent les drapeaux, les femmes font un détour et vont se ranger derrière la première ligne des palmiers. Le muphti sort de la kouba et les parents se mettent en cercle autour de lui ; le reste de Fassistance s'est accroupi entre les tombes ou sur un tertre qui longe le cimetière. Les tambouriniers se sont tus. Il semble qu'à ce moment personne ne s'occupe de la morte, délaissée en un coin sous les drapeaux du Prophète. Quelques hommes s'en approchent cependant, la tirent de sa civière, l'ensevelissent et plantent au-dessus de sa tête un cippe en terre pétrie. La cérémonie est achevée. Le groupe des hommes dans lequel se mêlent les tambouriniers et les porteurs de drapeaux, reprend en désordre le chemin de la ville. Alors nous voyons le cortège des femmes qui s'avance et vient défiler lentement devant la tombe ; l'une d'elles noue autour du cippe un foulard rose en hommage à la morte. Le groupe s'élcjigne à son tour, silencieusement, par le même chemin c|u'ont suivi les hommes, et la place où
gît la défunte ne se distingue plus de toutes les autres tombes semblables que par la terre fraîchement remuée.
La chaleur est torride sur la route du fort turc. Aussi gagnons-nous la palmeraie où nous errons au hasard des sentiers. Et le hasard nous conduit au village de Ras-el-Garia,le plus considérable de ceux qui forment l'agglomération du vieux Biskra. Cest ici quest la mosquée, bâtie en boue desséchée, comme toutes les autres maisons. Son minaret, blanchi à la chaux, s'élève au-dessus des grandes palmes qui Tenvironnent, et le village tout entier disparaît dans la verdure. Il est propre, bien fermé, soigneusement entretenu. Les habitants n'ont pas lair misérable. Les femmes sont rigoureusement recluses et les enfants ne mendient pas. Du mUieu des cours intérieures sortent les panaches verdoyants des dattiers. Les enclos regorgent d'arbres et d'arbustes, de pêchers, de figuiers, de néfliers et de grenadiers; des vignes folles grimpent partout, et les orangers embaument l'air.
Quand nous rentrons à Biskra, le marché
est encore animé. Cest un marché arabe, plem de couleur locale, où Von trouve les produits du désert : les blocs de dattes comprimées, le vm de palmes doux ou fermenté, des étoffes aux couleurs vives, des paniers bariolés,des lézards gris qui protègent les foyers, des chassemouches et des armes de pacotille. Mais il est couvert comme un marché de ville et entoure de maisons à galeries, avec des magasins et des cafés maures sur le seuil desquels les hommes accroupis jouent aux dames et aux échecs.
Il y a du monde aussi dans les rues alignées au cordeau qui se croisent à angle droit, et surtout dans le quartier des Ouled-Naïls ou les Arabes aiment à flâner. Biskra sans les Ouled- Naïls ne serait plus Biskra. Elles viennent de si loin et depuis tant dannées pour offrir leur jeunesse aux gens qui passent, et cet abandon de leur corps est une règle si générale dans leur tribu et si peu déshonorante que les indigènes les cultivent et les choyent comme les fleurs étranges qui décorent leurs jardins. Les Européens eux-mêmes les regardent sans répulsion, étonnés seulement de la bizarrerie de ces mœurs nui leur permettent de se vendre sans s avilir, lussi les rues quelles habitent ne sont pas des
rues de parias ; il n'y en a guère de mieux fréquentées dans la nouvelle ville. Leurs petites maisons blanches sont toutes pareilles : une porte dans un coin du rez-de-chaussée ; une porte-fenêtre au premier étage ouvrant sur un balcon de bois peint en vert.
Devant la porte ouverte, qui laisse voir Tescalier très étroit et très roide, une natte est étendue : c'est là que TOuled-Naïl se tient accroupie pendant la journée ; c'est là qu'elle sera encore le soir sous la lumière des lampes. De sa large coiffure, faite d'un tissu léger, les cheveux noirs s'échappent en papillotes ou en bandeaux plats. Elle est parée de ses colliers en louis d'or et de ses grands pendants d'oreille incrustés de pierres bleues. Ses bras et ses jambes sont tatoués et chargés de bracelets et d"anneaux. Le teint presque blanc, très mat, de sa figure est releA^é par des lignes de noir qui élargissent les sourcils et par des fleurettes bleues gravées sur le front et sur les joues. La robe, qu'une ceinture en clinc{uant laisse lâche et flottante, paraît taillée dans un foulard de vive couleur mais de peu de prix. Assises les jambes croisées, elles regardent les promeneurs, gans effronterie. Quelques-unes sont jeunes,
If
UNE O'JLEO-NAIL
quinze ans peut-être ; d'autres, déjà vieillies à vingt-cinq ans, ont les traits durs, la peau bistrée et défraîchie. Et la foule passe entre les deux lignes de maisons blanches, aux balcons verts, devant les Ouled-Naïls accroupies sur le seuil de leurs portes, foule mêlée d'Arabes familiers Cjui parlent aux femmes et d'étrangers, hommes et dames, qui s'arrêtent curieux. Des jeunes garçons et des petites filles, gentiment nippés, très éveillés, courent au milieu des groupes ; leurs j^eux et leurs rires portent un peu de gaîté dans ces rues qui, malgré les nombreux flâneurs, sont, pendant le jour, assez silencieuses.
Mêlés à un de ces groupes de promeneurs, nous faisions parler un Arabe à barbe déjà grise, heureux de nous montrer qu'il comprenait le français, quand il demanda à l'un de nous : « De quel pays es-tu? » Sur la réponse de mon ami, « j'ai mangé la soupe près de chez toi », dit-il, et il nous raconta qu'il avait fait la guerre de 1870 et traversé la France pour se rendre au camp de Chàlons. x\hmed, le vieux brave, comme nous l'appelâmes alors, s'attacha aussitôt à nous et devint notre compagnon. Il nous conduisit dans nos courses à travers la
ville, nous procurant des chapelets odorants en crottes de gazelle, des chasse-mouches ornés de paillons et de plumes d'autruche, des caméléons vivants, des amulettes et une foule de ces petits riens exotiques et rares^ qu'on ne trouve pas dans tous les bazars et qui, rapportés de si loin, ont la valeur dun souvenir.
Un soir^ il vient nous prendre à Fhôtel et nous dit : « Chalabia va danser dans un café maure. » Chalabia-bent-Mohamed était l'étoile du Casino de Biskra ; et avant de partir pour Constantine, elle donne quelques séances dans le quartier des Ouled-Na'ils. Nous suivons le brave x^hmed. La rue, déjà pleine de monde est éclairée par les lanternes suspendues aux petits balcons verts des Ouled-Na'ils. Toutes les portes sont ouvertes. Assises sur le seuil, les filles du désert ont revêtu leurs plus beaux ornements. Leur épaisse coiffure, piquée de bijoux en or, se dessine dans la lueur qui tombe d'une lampe placée au haut de l'étroit escalier badigeonné en blanc. Quelques-unes quittent leur place pour aller parler à une voisine. Des cercles se forment et la patrouille bonasse des Turcos s'avance à pas lents, circule, à travers
la foule sans bousculer personne, s'arrête devant les cafés et, mettant les fusils entre les jambes, se fait servir des consommations.
Le bruit scandé des darboukas et les notes criardes des flûtes nous indiquent que nous approchons d'un café où Ton danse. Ahmed a soulevé le rideau pendu à la porte ; nous entrons. Une lampe est accrochée au plafond et deux bougies brûlent sur Testrade des musiciens. Des bancs en bois, étages le long des murs, sont déjà garnis de spectateurs. Le foyer dans lequel chauffent des gobelets de café, est installé près de l'entrée.
Une fille très jeune, une débutante sans doute, glisse sur le sol en agitant des foulards ; encore peu experte, elle ne donne à son ventre et à sa poitrine que des trémoussements vagues. On attend Chalabia,et Chalabia se lève. Petite, bien plantée sur ses hanches, la figure ronde, sans tatouage, la peau blanche, avec de grands yeux, elle est laide ; mais elle sourit, et son sourire est gracieux. Aux premiers coups de tam-tam, la voilà qui part, qui marche à tous petits pas, droit devant elle, jusqu'au bout de la salle. Sa tête, ses épaules, ses hanches sont immobiles, mais son ventre et ses seins suivent
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la mesure, roulent ou bondissent, se démènent, ont des sursauts, des temps de galop et des arrêts brusques. Elle sourit, et quand la musique accélère son mouvement et martèle la cadence à coups de darboukas, sa danse reprend plus furieuse, son ventre se cabre, va battre la ceinture dont les pendeloc|ues en cuivre s'agitent avec un bruit de tambourin espagnol. Elle colle sur son front et sur ses joues les pièces blanches qu'on lui donne au passage, et la figure toute incrustée du produit de sa quête, ne remuant aucun des muscles du visage, mais toujours souriante, elle passe encore une fois au milieu des spectateurs dans une sarabande finale de ses seins et de son ventre.
Il y avait d'autres numéros au programme : la danse des sabres dont le cliquetis vous secoue d'un frisson, les contorsions des nègres coiffés de mitres emplumées, grimaçants et horribles ; rétoile Chalabia devait reparaître. Mais nous entraînons Ahmed et nous fuj^ons.
On dansait aussi dans un café voisin de ]a rue des Ouled-Naïls où l'assistance était si nombreuse quelle refluait jusqu'à la porte. Une femme de couleur, grande et svelte, la
taille bien prise dans une ceinture papillotante, la figure tatouée, coiffée à la mode des bédouines, se livrait à une danse du ventre fantastique. Il nous semblait que Chalabia avait là une redoutable rivale. « C'est son élève », nous dit Ahmed ; « et cette femme est un homme. » — Du truquage à Biskra, des danseuses qui sont des danseurs travestis!... Nous partîmes dans la crainte d'apprendre que les femmes que nous voyions si candidement assises et si bizarrement parées sur le pas de leurs portes n étaient que de fausses Ouled-Naïls.
Et le lendemain, quand nous reprîmes notre route vers le Nord, Ahmed, qui nous avait accompagnés jusqu'au train, nous dit : u II n'y a que quatre vraies Ouled-Naïls à Biskra ; toutes les autres viennent d'Alger et de Constantine.
Constantine ne ressemble à aucune autre ..lie de TAlgérie. Elle est campée, comme une citadelle, sur un rocher taillé à pic qu un isthme étroit relie au plateau l'environnant. A distance, du côté par où nous l'abordons, elle paraît émerger à peine du niveau général des hauteurs qui Tentourent. Mais le sol se creuse brusquement; une fissure profonde nous arrête, et la ville est de Fautre côté du gouffre, inaccessible. Le pont moderne d'El-Kantara, jeté sur l'abîme, à plus de cent mètres au dessus des eaux du Rummel, nous permet d'y entrer.
Sa situation exceptionnelle en a fait, depuis les temps les plus anciens, une place forte. Perdue dans les terres, au milieu des monta-
gnes, à une altitude qui ne la préserve pas des chaleurs de Tété et l'expose au froid assez rigoureux de Thiver, elle était comme un lieu de refuge, un camp imprenable, une acropole qui commandait le pays. Les Numides y établirent leur capitale. Ils lançaient de là, sur le nord de l'Afrique, leurs bataillons alertes et leur faineuse cavalerie. Après les en avoir chassés, les Romains — au prix de quels sacrifices ! — s'y maintinrent durantplusieurs siècles. Il ne subsiste que quelques débris des monuments de la Cirta antique. La ville arabe qui prit sa place ne fut pas moins agitée qu'elle. Son histoire est un tissu de drames sanglants et de luttes épiques.
Lorsque nos bataillons en firent le siège, Constantine avait derrière elle tout ce passé de révoltes, de tueries et de brigandages. On y avait toujours vécu dans l'amour des combats, le dédain de la souffrance et le mépris de la mort. Le tempérament et le courage des habitants s'étaient ainsi formés par une lointaine hérédité. Enfermés dans la Cité de Vair, comme ils avaient l'habitude d'appeler leur ville, sép a rés delà terre et défendus par des escarpements vertigineux, ils pouvaient se croire invincibles.
A force de constance et d'audace nos soldats en vinrent à bout;, et la prise de Constantine passe à juste titre pour un des épisodes les plus mémorables de la conquête de TAlgérie.
Quelle merveilleuse citadelle ! Le rocher qui lui sert de base forme un plateau incliné légèrement du Nord au Sud. Une ligne de maisons en couronne Textrême bord et, sur le point culminant, à Tendroit où la gorge du Rummel s'ouvre pour ne plus se refermer, la Kasba, perchée à cent cinquante mètres de hauteur, voit la ville monter jusqu'à elle et domine au loin la campagne. De l'autre côté du gouffre, elle apparaît telle qu'autrefois, car, dans son aspect extérieur, rien ne peut être changé. Le torrent a creusé son ravin tout autour, à des profondeurs qu'on serait impuissant à combler. On a élargi l'isthme et construit un pont sur la crevasse ; c'est tout ce qu'il y avait à faire pour en faciliter l'accès et aussi pour en permettre l'extension. Des quartiers nouveaux se forment déjà au delà de l'abîme, aux environs de la gare et sur l'emplacement de la butte du Coudiat-Aty.
Dans l'intérieur, des places, des jardins et dç
larges rues ont été créées, qui ont modifie la physionomie de Constantine. On se croirait dans une ville européenne ; et le contraste est vraiment saisissant de cette animation, de cette vie bruyante, de ce luxe des magasins, de ces belles lignes de maisons modernes, avec le soubassement colossal, la sombre façade de rocher, et l'enveloppe abrupte que Ton voit du dehors.
Il suffit cependant de se jeter dans les ruestransversales pour retrouver le vieux Constantine. Sous les murs du jardin public, à quelques mètres de la promenade élégante, est le plus misérable des villages indigènes. De pauvres Bédouins y pullulent dans des baraques en planches couvertes de débris de toute sorte. Une acre puanteur monte de ces taudis, de cet amoncellement dinimondices. Des gens peuvent vivre au milieu de cette saleté. Des vieillards sont accroupis au soleil, indolents devant leurs portes, et des enfants jouent en riant, sans souci d'une existence meilleure. Le village des Bédouins est comme une pustule au flanc des murailles de Constantine.
Nous allons par des rues en pente à la re-
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cherche du quartier juif et passons devant l'ancienne mosquée de Souk-el-Rezel, transformée en cathédrale. Le mihrab des musulmans est devenu la chaire des catholiques. L'aménagement intérieur n'a pas été modifié.
Tout près de l'église, est le palais dHadj- Ahmed, où résidait le dernier bey de Constantine. C'est le seul monument qui mérite une visite. Par ses dispositions, ses cours intérieures plantées d'orangers et de myrtes, ses galeries et ses portiques resplendissants de faïences décoratives, ses dentelles de bois et de marbre, il rappelle, avec plus de barbarie peutêtre, les grands palais d"Alger. Le bey était le maître; devant lui, le peuple terrifié s'inclinait. Et c'est encore celui cjui tient en respect et dans lobéissance la population indigène, le plus haut représentant du pouvoir militaire français, qui occupe ce splendide édifice. Il est ajouré, lumineux, gai; le soleil y pénètre de toutes parts et le ciel bleu de l'Algérie s'y reflète sur le miroir des vasques et le poli des marbres. Des fleurs étranges dans les jardins clos ; des fleurs chatoyantes et fantastiques sur les faïences C[ui tapissent les murs ; des fresques naïves et des stucs aux couleurs
éteintes; des arabesques et de la verroterie. Tout ce luxe était pour le plaisir d'un seul ; car ceux qui l'approchaient, qui l'entouraient, qui vivaient à côté de lui, n'étaient que ses esclaves. On raconte que le dernier bey fit clouer la main d'une de ses femmes à l'arbre où elle avait cueilli un fruit. De combien d'atrocités pareilles ce riant palais a été le témoin ? Il semble désert aujourd'hui. Nous ne devrions pas habiter ces demeures, impuissants que nous sommes à les animer. La cathédrale de Constantine dans la mosquée de Souk-el-Rezel me paraissait un fâcheux défi ; l'installation des bureaux de l'état-major dans le palais d'Hadj - Ahmed n'est-elle pas une faute de goût?
La vie d'Orient grouillante, colorée, pittoresque, nous la trouvons dans les rues du quartier juif, à l'heure matinale où toutes les boutiques sont ouvertes, où la foule recommence son éternelle flânerie. Les marchands sont à leur poste et les artisans travaillent chacun à son métier, toujours groupés par catégories de professions. A côté les uns des autres, les forgerons frappent sur leur enclume,
fabriquent des mors, des étriers, des éperons et des anneaux; les ferblantiers font des ustensiles de ménage. Moins bruyant est le quartier des orfèvres qui soufflent dans des chalumeaux, travaillent l'argent et For, fondent et cisèlent d'énormes pendants d'oreille, des boucles de manteaux et de ceintures. A la suite, des marchands de tissus sont groupés les tailleurs, les brodeurs, les tricoteurs, les lingers.
Les femmes ne travaillant pas, tous les métiers sont exercés par des hommes ; et tous les ateliers sont ouverts sur la rue. En veste soutachée, en pantalon bouffant, coiffés de la chéchia, les couturiers sont assis sur leurs talons et tirent l'aiguille, un, deux, rarement trois dans chaque petit magasin. Ces artisans sont des Juifs pour la plupart. Je vois aussi surtout dans le corps des forgerons, des selliers et des cordonniers, quelques musulmans vêtus de blanc, les plis du burnous rejetés sur les épaules. Ils ont l'air empressé.
Des tas de têtes de moutons cuisant dans de vastes cuves et des brochettes de poitrines de moutons, débris qu'on ne vendrait pas dans des boucheries; c'est la eu isine des pauvres gens. Nous sommes arrivés, en effet, sur le marché
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aux comestibles. Voici des poissons frits, des pointes de chardons, des côtes de fenouil, des piments rouges et des herbes parfume'es ; et, à côté, les fruits médiocres du pays, des figues et des dattes comprimées, des nèfles jaunes.
Dans ces rues étroites, des Arabes sont étendus le long des murs, se reposent de ne rien faire jamais. Des juives passent, la figure découverte, à peine tatouée d'un signe, la tête coiffée d'un petit bonnet conique et la poitrine enfermée dans des corsages brodés. D'autres femmes silencieuses, toujours seules, pliées de la tète aux pieds dans la m'iaïa, ressemblent, vues de dos, à des religieuses. Ce sont les femmes arabes condamnées par leurs mœurs à ne pas se laisser voir. A Alger, elles sont blanches, ici la m'iaïa qui les enveloppe est d'un ton d'ardoise, presque noir. Quand elles viennent vers vous, drapées dans ce sombre manteau, la figure voilée par une toile blanche, on dirait des spectres qui marchent. Mais leur brillant costume d'intérieur se devine à des volants de jupons roses, à des galons clairs qui dépassent le bas de l'ample m'iaïa noire.
Nous allons ainsi, en suivant des rues tor-
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tueuses, pleines d'angles et de recoins, jusqu'au quartier arabe dont les maisons, badigeonnées en bleu, se penchent et se contre-boutent. Elles sont presque vides à cette heure. Il ne s'y fait aucun commerce. Des marchands de beignets huileux et de pains dorés en occupent les rares boutiques. Les portes sont fermées.
Le soir, nous y sommes revenus, quand la lumière des lampes donne à toutes les encoignures bleues, à toutes les façades bleues, à tous les détours des ruelles bleues, des tons de ciel ; quand la foule des oisifs s'y presse, dans un va-et-vient continuel d'Arabes, de turcos et de spahis. Les darboukas et les fifres appellent les amateurs de danse, et les cafés maures s'emplissent. Par les portes ouvertes des maisons, on aperçoit la profondeur des cours peintes en bleu comme les rues et éclairées par des lampes qu'on ne voit pas. Dans les couloirs, sur des nattes ou sur des banquettes, des jeunes filles sont assises, tatouées et fardées, chargées de colliers et de bracelets. Une lueur bleue, venue de la rue, venue de la cour, venue de l'escalier, se reflète sur elles. On dirait que l'air est coloré, que nous voyons les choses à travers un bain d'azur infiniment doux et transparent.
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Jusqu'à quelle heure ces rues qui pendent, ces maisons dont les étages inclinés cachent le ciel, ces cafés oh des femmes dansent au son des tambourins, resteront-ils vivants et bleus ? Assez longtemps encore, car l'Arabe, endormi pendant le jour, s'éveille le soir sous l'aiguillon du plaisir. Plus tard, dans la nuit, les lampes s'éteignent ; le quartier devient noir et désert, et la patrouille lente des turcos ne rencontre que quelques passants attardés sortant des couloirs dont les portes se sont refermées maintenant.
Trois cent cinquante kilomètres de chemin de fer nous séparent de Tébessa, et les trains, sur ces lignes d'Algérie, sont d'une lenteur désespérante. Je m'en plains, aujourd'hui, car la route me semble monotone. Ce ne sont que montagnes vertes et que plaines vertes, des forêts de chênes lièges et des champs de blé, des broussailles, du diss et de l'alfa. Il y a pourtant de bien jolis coins, des gorges d'un pittoresque charmant, des détours sauvages et des horizons dorés. Mais j'ai déjà parcouru trop de plateaux incultes et de vallées verdoyantes, côtoyé trop de crêtes arides ! Je traverse, inattentif maintenant, les méandres du Mellègue et de la Medjerda, le pays de sainte Monique et de saint Augustin. La nuit vient. Quelques
ruines romaines apparaissent dans les dernières clartés du jour. Madauros, la vieille ville numide, qu'illustra le conteur Apulée, est là, à moitié cachée dans les sables. Toute cette région était peuplée autrefois et la civilisation s'y est maintenue longtemps. On y rencontre des vestiges de mausolées antiques, d"arcs de triomphe, de basilicjues chrétiennes et de forteresses bj^zantines. Après un sommeil de plusieurs siècles, elle se réveille. Des villages français se créent pour l'exploitation des carrières de phosphate et des filons de cuivre. Les montagnes de Mesloula et de Dyr sont fouillées ; Tébessa, l'antique Theveste, devient le centre d'importantes installations minières.
Arrivés à Tébessa dans la nuit noire, nous sommes conduits à notre hôtel à travers des rues que n'éclaire aucune lampe. — « Où est la basilique chrétienne ? » demandons-nous au jeune Arabe cjui nous guide. — « Tout près de la ville, à cinq cents mètres, » nous dit-il.
Nous avons poussé cette pointe dans le Sud, jusqu'à la frontière tunisienne, pour voir la basilique de Tébessa et les vestiges des édifices mystérieux qui l'entourent. Pourrai-jc résoudre
le problème archéologique qui a excité la curiosité des savants, trouver la destination des terrasses, des portiques et des salles qui avoisinent le temple, donner une explication plausible des nombreuses auges alignées dans les murailles de l'un des bâtiments ? Je ne le pense pas ; mais, qui sait? si le hasard nous mettait sur la bonne voie et nous soufflait à mes amis et à moi le mot de l'énigme ?
Nous recommandons à notre guide de nous éveiller au petit jour.
Je dormais depuis une heure peut-être, quand un appel me fait bondir hors du lit. Déjà ! me dis-je, en trouvant que l'Arabe se pressait un peu trop de nous mener à la basilique. Mais la voix semblait venir d'en haut ; elle roulait des mots que je ne comprenais pas ; elle avait une harmonie étrange, des éclats, des reprises en lamentations. Ce n'est pas notre guide assurément qui fait tout ce bruit. La voix se tait et je me rendors... Nouveau sursaut. Les appels, les lamentations, les cris recommencent. La voix aérienne plane au-dessus de ma chambre. Dans le silence de la nuit, elle vibre comme une harpe, elle a un accent religieux. Cette fois, je
n'en peux pas douter : c'est le muézin qui prie. Je suis logé tout à côté de la mosquée et le minaret touche à mon hôtel.
De très bonne heure, nous sommes debout et sortons de la ville, qui sommeille encore, par l'arc de triomphe de Caracalla. Les ruines de la basilique sont en dehors des remparts, à un demi-kilomètre environ, sur le bord d'une ancienne voie romaine. Elles sont comprises dans une enceinte rectangulaire dont nous voyonsles substructions et les premières assises au-dessus du sol. Une large avenue dallée, dans laquelle on pénètre par une porte monumentale, coupe le quadrilataire en deux parties. La basilique est à droite de cette avenue. Ses murs à moitié démolis, ses piliers et ses colonnes en dessinent exactement le plan et permettent de la reconstituer.
Que ne peuvent-ils aussi bien en faire revivre l'histoire? remettre sous nos yeux ces chrétiens du IV*" siècle assez nombreux et assez riches pour élever dans cette colonie éloignée, sur les confins du désert, une vaste et somptueuse église ? De quelle race étaient-ils ? Pourquoi enfermaient-ils leur sanctuaire hors des portes de Theveste dans une enceinte de murailles ?
Avaient-ils à se défendre à la fois contre les habitants de la ville et contre les peuplades des montagnes voisines ? Ils étaient puissants déjà puisqu'ils avaient pu arracher des temples païens les colonnes qui ont servi à édifier leurs portiques et à décorer leur église. Leur éducation artistique était avancée, car ils avaient fait de ces débris antiques un très habile emploi.
Leur basilique est d'une ordonnance aussi pure que celles de Rome. Elevée sur un soubassement, elle est précédée d un atrium qu encadraient des colonnades. Au milieu de cette cour, était une belle vasque pour les ablutions. On laissait à droite le baptistère avec sa piscine circulaire, et on pénétrait dans Téglise divisée en trois nefs et pavée de mosaïques. Le chœur en hémicycle, qui se trouvait derrière lautel, pouvait contenir un clergé nombreux. De petites constructions, appuyées aux murs latéraux, étaient affectées, sans doute, au logement des prêtres.
Cet ensemble d'édifices, clos de murs, fait songer aux monastères d'Orient, véritables citadelles, foyers d"art et de civilisation, lieux
fameux de sainteté qui attiraient des caravanes de pèlerins et s'enrichissaient des dons des fidèles. Et pourquoi le quadrilataire muré de Tébessa n'aurait-il pas été une de ces premières ruches de moines établies dans le nord de l'Afrique ?
Le tombeau que recouvrait l'autel de la jolie chapelle trifoliée, accolée au flanc droit de l'église, ne serait-ilpascelui du fondateur, du saint personnage que les pèlerins venaient implorer? Ne faut-il pas voir dans les petits logements qui entourent le sanctuaire l'indice d'une vie cénobitique ?
Le groupe des ruines situé sur la gauche de la large avenue dallée n'est pas moins intéressant. C'est d'abord, en face de la basilique, une immense cour carrée, entourée sur trois côtés par des promenoirs en terrasses. Une des terrasses était couverte d'une galerie ornée de colonnes. Et plus loin, du même côté, une construction rectangulaire, présentant dans deux murs de refend parallèles, quatre-vingts auges en pierre séparées par des montants dont chacun est percé d'un trou d'attache. La cour et ses terrasses pourraient bien être le cloîtrç
des cénobites et peut-être aussi l'endroit réservé au campement des pèlerins. Quant à la construction voisine, il me paraît difficile de ne pas y reconnaître l'écurie où les chrétiens attirés à Theveste, par la sainteté du lieu, mettaient leurs montures.
Le paganisme pouvait avoir encore des adeptes dans la ville ; la garnison romaine, les fonctionnaires de la colonie, les jeunes gens de familles riches y menaient une vie de luxe et de plaisir. Derrière leurs épaisses murailles, les religieux se trouvaient à Tabri de la corruption. Ils pouvaient aussi résister à une attaque soudaine et attendre du secours.
Quel fut le sort de la basilique et de ses dépendances quand des bandes de Berbères se répandirent sur la contrée, au commencement du Vr- siècle, et détruisirent la Theveste des Romains ? Il est probable qu'elles furent saccagées et ne recouvrèrent leur prospérité qu'après que la ville eut été reconstruite par Solomon, le général de Justinien. On y remarque, en effet, des traces de remaniement, de parties de construction plus récente, des édifices bâtis après coup.
De quelle empreinte résistante ce général
Solomon a marque sa conquête de l'Afrique du Nord! La plupart des forteresses bj^zantines lui sont attribuées. C'est lui qui releva Tébessa en 535 et l'entoura des puissants remparts que nous admirons encore aujourd'hui. La ville fut détruite une seconde fois ; mais ses murailles restèrent debout et le génie militaire n'a eu qu'à les restaurer.
De l'occupation romaine, il subsite deux monuments importants, l'arc de Caracalla élevé vers l'an 214, de belles proportions et richement décoré, et un temple dédié à je ne sais quel dieu, qui rappelle par son architecture la maison carrée de Nîmes. Tout le surplus de la ville est moderne. On y trouve des débris épars ou réemployés des époques romaines et byzantines, comme le sarcophage chrétien qui sert d'autel à l'église française ; les plus intéressants sont réunis dans le temple antique, transformé en musée
Du haut de la porte de Solomon, l'ceil découvre d'autres ruines, les thermes de Tébessa- Khalia, des mausolées, des forts bj'zantins, un aqueduc, et, au bout de la plaine, les exploita-
tions minières du Kouïf, toutes récentes, qui vont faire la fortune de ce pays.
Le Kouïf est sur la frontière tunisienne. De l'autre côté des montagnes, un petit chemin de fer minier va s'embrancher sur la ligne de Tunis ; mais la jonction nest pas faite encore avec Tébessa et le passage à dos de mulets serait long et pénible. Il nous faudra regagner le Nord pour prendre à Souk-iVhrasle train qui vient de Constantine. La prière du Muezin ne m'éveillera pas cette nuit. Je vais coucher à Tunis.
xvir
Cette première vue de Tunis, le matin, par un ciel sans nuage, est bien impressionnante. Les minarets recouverts de faïences multicolores, les marabouts aux écailles vertes, les dômes neigeux des mosquées brillent comme des émaux et s'enlèvent au-dessus de la masse blanche, éblouissante des maisons. Une foule d'Arabes en longs burnous, de Juifs chamarrés, de levantins vêtus de vestes bleu clair, circule dans les rues au milieu des étalages de cuivres martelés, de tapis chatoyants et de soieries tissées d'or et d'argent. Les plus petites boutiques ont une couleur gaie qui enchante. Sous les rayons du soleil, les fabricants de sandales ont l'air de manier des matières précieuses. Les
loques, elles-mêmes, sont belles. C'est la magie de la lumière.
A part quelques Arabes à figure grave, on ne voit que des visages rayonnants et animés. Assis sur le rebord de leurs magasins, les brodeurs, les armuriers et les potiers s'appliquent à leur besogne comme à un jeu ; le travail ne les assombrit pas. On a du plaisir à s'arrêter devant eux, à regarder leur ouvrage. Ces artisans sont des artistes.
La rue de l'Eglise et celle de la Kasba sont décorées coinme pour une fête, et c'est fête tous les jours de soleil. Suspendues aux portes des marchands, des lampes en métal découpé, de grandes buires au col délicat, des assiettes niellées vous envoient leurs reflets d'or.
Une floraison merveilleuse, plus vive que celle des jardins, plus discrète et plus pâle que celle des déserts, s'épanouit sur les tapis de Kairouan. Des tissus vaporeux, des écharpes brodées flottent au vent comnie des nuages de soie. L'air est embaumé par les odeurs de rose, d'ambre et de géranium qui s'échappent du souk des parfums. On est ébloui et grisé. Je me sens pris d'un irrésistible besoin de faire ce
que fait la foule oisive, de flâner comme elle, de passer et repasser devant les boutiques, de m'imprégner ainsi de cette vie de l'Orient qui m'apparait si sensuelle et si charmante. Je vais donner ma première journée à la rue.
J"ai traversé rapidement le quartier européen, la ville nouvelle qui s'étend du port à la porte de France, et me suis enfoncé dans la ville indigène, à la recherche des souks et des carrefours. Les rues d'iVlger sont plus pittoresques et plus invraisemblables. iV Tunis, les pentes sont moins raides, les maisons tiennent debout. Il j a plus d'air et de lumière, et, par conséquent, plus de couleur. Il y a aussi plus de mouvement.
Au hasard, je suis la rue qui monte et arrive sous une voûte profonde. Devant une porte fermée, un soldat tunisien est en faction. C'est la prison beylicale. Appuyé au linteau, immobile, ne regardant rien, une pauvre femme est là. Qu'attend-elle ? Son mari est peut-être derrière ces verroux. Elle a le type et le costume des Bédouines, de larges anneaux à ses oreilles et les pieds nus. Le Bey vient de rendre la justice et la bande des condamnés descend la
rue, entre deux haies de soldats. On s'écarte pour les laisser passer, mais personne ne s'arrête, personne ne leur jette un regard de pitié ou de curiosité. Eux-mêmes marchent indolents, passifs, le visage inerte. La porte s'ouvre à leur arrivée et se referme sur eux. La bédouine n"a pas quitté sa place, n'a pas bougé. Celui qu elle attend n'était pas parmi ceux-là.
Au sortir de la voûte, le soleil reparaît et
éclaire le radieux minaret et la belle colonnade de la Grande Mosquée.
De vieux Arabes, assis sur les marches, ont un chapelet dans les mains.
Un groupe de juives, coiffées d'un bonnet pointu d'où pendent des voiles roses et bleus, s'en-
gage dans une ruelle transversale. Elles sont grasses et fraîches ;
des panteilons étroits et des vestes ajustées qui découvrent la moitié du bras, mettent en relief leur embonpoint démesuré. Elles marchent en poussant leurs sandales trop petites pour leurs pieds. Elles vont au souk des parfums. Un marchand les appelle, débouche de petites fioles c|ui contiennent des essences précieuses, en applique les goulots sur leurs bras nus. Elles sentent la partie du bras qui a été touchée par le parfum, font de petites mines amusantes et parlent avec animation. Des flacons allongés, très minces et couverts de fleurs d'or, semblent les tenter ; elles les prennent, les flairent et les reposent dans les écrins. Elles ont envie de tout, des sachets, des colliers odorants, des éventails en bois aromatique; et c|uand elles ont touché à tout, elles partent, vont à un autre marchand, parlant toujours, riant toujours. Les marchands, bons garçons, ne se fâchent pas de ces dérangements inutiles.
Dans le souk des étoffes, j"ai trouvé un boutiquier qui ne se serait pas lassé de me montrer ses tissus de la Perse aux éclatants ramages, ses coussins de Turquie en soie épaisse et moelleuse, portant des légendes brodées en fils
dor, ses ceintures vaporeuses venues du Caire, ses tapis de table plus beaux que des manteaux de Sainte-Vierge. Assez, assez, lui disais-je; mais il sortait encore de ses rayons des pièces de brocatelle, des foulards, des soieries magnifiques dont les dessins s'illuminaient aux rayons du soleil, étincelaient, s'irisaient comme des verres précieux, flamboyaient comme des vitraux d'église. Je quittai sa boutique, fatigué par trop de lumière et trop de couleurs, cherchant un peu d'ombre, un coin obscur, un de ces souks recouverts d'une toiture en planches, où le jour n'entre que discret et tamisé.
Et je faillis me heurter contre un tombeau de marabout, bâti là, au ras du sol, en pleine rue. Ils sont d'ordinaire enfermés dans des koubas, dans les cours des mosquées, dans des édifices qui ne s'ouvrent qu'aux vrais croyants; on n'en approche qu'après s'être purifié et en s'inclinant jusqu'à terre. Quel est donc ce saint laissé ainsi dans la rue, auprès duquel tout le monde passe, qui n'a sur sa tombe ni une lampe, ni un ex-voto ? C'est peut-être un sellier, fameux par sa piété, pèlerin de La Mecciue, théologien savant, que les selliers ses confrères ont voulu garder au milieu d'eux, dans le souk
où ils sont réunis. Singulière rencontre, ce mausolée dans une rue étroite et bruyante, bordée d'échoppes où des Tunisiens piciuent des housses, cousmt des brides et taillent des arçons.
Il eut été mieux à sa place dans le quartier voisin des notaires, si tranquille, si recueilli, où ne viennent que quelques musulmans dés'reux de faire authentiquer leurs conventions. Ces notaires de Tunis, installés dans leurs petites échoppes comme les commerçants d'à côté, me font songer aux tabellions du moyen âge cjui tenaient boutic|ue sur la place publique. Ils sont quatre ou cinq, près les uns des autres, accroupis, attendant la clientèle. Un livre, une écritoire et c^uelques feuilles de papier, à cela se borne leur mobilier. Ils écrivent sur leurs genoux. La rue est solitaire et j'en profite pour m'approcher d'une des boutiques notariales. Le titulaire de l'office, un vieillard, porte sous son turban de grosses lunettes qui lui donnent un air de parfait praticien. Il libelle, sur une feuille de papier, au timbre de la Régence, l'engagement contracté par un de ses compatriotes ; sa main trace assez rapidement des caractères très menus qui n'ont pour moi aucun
sens. Que ce coin de Tunis me paraît vieillot et triste !
Les souks finissent là. Je retrouve aussitôt les rues pleines de clarté, pleines de monde. Des gens traînent de petites charrettes à bras; des ânes dociles, chargés de provisions, se glissent au milieu de la foule. Des femmes, drapées dans leur haïk blanc et la figure cachée sous un voile noir, reviennent du marché qui se tient près de la kasba.
Je suis arrivé au haut de la ville, devant le Dar-el-Bey, ce palais beylical où ont été jugés ce matin les malheureux que j"ai vu conduire en prison. Le bey et sa suite sont partis ; la porte n'est plus consignée. Je traverse la cour entourée de colonnes torses, les portiques aux plafonds de bois découpé et peint, la salle du conseil, toute blanche avec ses plâtres dentelés, et je gagne les terrasses. Tunis est sous mes yeux, Tunis aussi blanche que les haïks des femmes et que les arabesques du Dar-el-Be3% Tunis qui descend vers son lac où se reflète le bleu pur du ciel. Les neufs coupoles de Sidi- Mahrez brillent au soleil comme des montagnes de neige ; les minarets de Sidi-Youssef et de
Sidi-Ben-Ahrous, légers et sveltes, ont des éclats de pierrerie. iVu bas de la ville indigène, des flots de verdure inondent la ville française; et plus loin, au delà du lac, derrière les maisons de la Goulette qui ont l'air d'une bande d'alcyons posés sur Feau, la mer apparaît entre la pointe de Rades et le promontoire sombre de Carthage.
Quand je quittai le quartier de la kasba, le hasard me fit passer de nouveau sous la voûte de la prison ; j'avais suivi, sans le savoir, le même chemin que les condamnés du bey, le même qui voit passer chaque jeudi, entre une double haie de soldats tunisiens, le rebut de la population indigène. La sentinelle était à son poste, appuyée sur son fusil, près d'un montant de la porte. En face d'elle, adossée à l'autre montant, la femme au costume de bédouine, dont l'attitude résignée m'avait intéressé ce matin, attendait toujours. Patiente, elle restera là jusqu'à la sortie de son homme. Où iraitelle ? Si elle partait sans lui, comment se retrouveraient-ils dans la grande ville ? Ce sont des nomades ; personne ne les connaît. Depuis plusieurs heures qu'elle est à cette porte dç
prison, personne ne sest inquiète délie. Les soldats en faction n'ont pas dû lui dire un mot. Je voudrais connaître son histoire, plaider sa cause devant les gens influents et lui rendre son mari. Mais je ne puis rien ; et peut-être vaut-il mieux ne pas toucher à ce mystère pour conserver au fond de moi l'émotion que donne l'inconnu, la pitié à laquelle a droit une femme qui parait malheureuse.
Combien faudrait-il de journées pour connaître les rues de Tunis? Bien des fois je m'y suis égaré, revenant au point de départ, repassant sans le vouloir par le même chemin. Et que de coins curieux découverts dans ces promenades à bâtons rompus î J'ai été retenu longtemps sur la place Halfaouine par des pauvres gens vendeurs de flûtes en roseau et de patins en bois que chaussent les Tunisiennes aux jours de pluie. Je me suis attardé dans le quartier de Guallaline, chez les potiers qui cuisent leurs vases en terre dans des fours préhistoriques.
Sur une des galeries qui entourant une petite place carrée, je lis cet écriteau : Marché aux Esclaves. On me dit qu'au temps où la traitç
se faisait au grand jour, ce lieu n'avait rien de lugubre. Les esclaves qu'on y menait subissaient leur sort sans se plaindre. Leur vie misérable était si peu changée : le maître nouveau ne vaudrait pas moins que l'ancien. Aujourd'hui, la place est déserte ; on n'expose plus la marchandise humaine. Je m'y suis senti néanmoins le cœur serré, comme si je visitais une salle de torture. Des enfants enlevés à leur famille, des hommes et des femmes qui avaient eu la fierté de la vie libre, ont été conduits là, comme des troupeaux, et vendus pour quelque argent. Ces portiques en bois ont été les témoins de douleurs intimes.
Dans le vieux Tunis, les races diverses ne se sont pas mélangées ; chacune a son quartier, de même que chaque industrie a sa rue et son souk. L'installation des Maltais est celle dont on se rend le mieux compte, grâce à la large porte toujours laissée ouverte et qui, à elle seule, éclaire l'appartement entier. Car c'est bien un appartement en une pièce unicjue, divisée, dans le sens de la hauteur, par un plancher s'avançant jusqu'au milieu. Le premier étage qui recouvre à moitié le rez-dechaussée, sert de chambre à coucher. En bas,
sont réunis, sans aucune séparation, la cuisine, l'office et récurie. Bétes et gens vivent ainsi, côte à côte ; de son lit, le chef de famille peut surveiller toute la maison.
La rue Bab-Souïka fait saite à la rue des Maltais ; c'est la voie qui ma conduit au Bardo. Les murailles qui enveloppaient ce palais ont été démolies et l'ancienne résidence des bej's est devenue accessible aux étrangers. 3'y arrive au moment où les troupes be\^licales font l'exercice dans la cour de leur caserne. Il me parait loin le temps où les sentinelles tunisiennes tricotaient des bas et des gilets en montant la faction. Commandés par de jeunes officiers, les soldats manœuvrent à la française.
J'ai gravi l'Escalier des Lions qui mène à l'appartement du Souverain. Il fallait bien voiries cours à colonnades, la salle des glaces. le grand salon où fut signé en 1881 le traité de protectorat. Mais là n'était pas pour moi l'intérêt du Bardo. Dans le palais contigu, ont été réunies les richesses archéologiques de la Tunisie. Le musée Alaoui est actuellement le plus beau de l'Afrique. Inexploré pendant tant
de siècles, ce pays est peuplé de grands souve nirs et semé de ruines fameuses. Les Phéniciens, les Numides, les Romains et les Turcs, idolâtres, païens, chrétiens et musulmans l'ont occupé tour à tour et façonné à leur manière, y ont marqué l'empreinte de leur art et de leurs mœurs. Carthage, Hadrumète,Thignica, Dougga et d'autres villes importantes dont les noms sont à peine connus, dorment dans le sol. Quand on s'est mis à les fouiller, on a trouvé des trésors, et le musée Alaoui a recueilli les plus belles de ces épaves.
L'histoire des siècles passés est là, dans ce palais du Bardo, dans ce musée Alaoui, racontée par les inscriptions, par les monuments, par les objets mobiliers et les œuvres d'art. Depuis les temps préhistoriques jusqu'à la fin de la période byzantine, c'est une série ininterrompue de témoins. Ce que l'épigraphie ne nous dit pas, nous l'apprenons par les mosa'iques. Quels documents précieux nous ont laissés les artistes qui ont représenté à l'aide de leurs petits dés de terre et de verre, aux tons indélébiles, des scènes de la vie d'autrefois, des chantiers et des ateliers, des installations rurales, des pèches en mer et en rivière, des
parties de chasse, le déchargement d'un navire ! Et la plupart de ces mosaïques sont des chefs d'œuvre. Le cortège de Neptune qui sert de pavement à la salle des fêtes est une merveille de coloris et de dessin. Je ne connais pas de fresque d'un effet plus puissant et plus harmonieux que la mosaïque de Dougga nous montrant les cjclopes en train de fabriquer les armes dEnée sous la surveillance de Yulcain. On s'arrête à tous les pas, devant les vitrines où sont enfermés des bijoux et des pièces d'orfèvrerie, venant de Bizerte et de Carthage, des lampes punic|ues, romaines et chrétiennes, trouvées dans les sépultures, des verres aux formes gracieuses, des poteries sur les flancs desquelles s'ébattent des personnages et des animaux. Les statues sont alignées sur des piédestaux le long des murs, et l'on passe au milieu des dieux, des empereurs et des impératrices.
Je reviendrai au Bardo, mais non plus en courant dune salle à l'autre ; j'irai tout droit devant une statuette représentant un enfant, que j'ai aperçue dans un coin du patio, et je resterai ensuite longtemps, dans le salon des bijoux, en face de l'atelier de Vulcain et de
cette autre délicieuse mosaïque où Ton voit Orphée, jouant de la lyre au milieu des oiseaux^ et le poète Arion, regagnant le cap de Ténarc sur le dos dun dauphin que ses chants ont charmé.
Un soir que j'étais allé voir, du haut du Belvédère, le soleil se coucher sur Tunis, j'aperçus par delà toutes les petites collines qui moutonnent la plaine vers le sud, une montagne massive, imposante, dont la crête déchiquetée montait dans le ciel. Ses arêtes, encore éclairées, avaient des tons d'améthyste ; de longues stries noires la coupaient du sommet à la base. Les arches immenses dun vieil aqueduc, sous lesquelles j'avais passé pour venir à la Manouba, se dirigeaient vers cette montagne; à demi ruinées, elles disparaissaient derrière les mamelons et plus loin se profilaient encore, dessinaient leurs festons sombres sur la terre blanchâtre et sur le vert tendre des moissons. C'était le Djebel-Zaghouan, une des cimes les
plus hautes de la Tunisie, c'était l'aqueduc, long de quatre-vingt kilomètres, qui conduisait à Tunis et à Carthage les eaux du Zaghouan.
La source sort de la montagne, abondante et pure ; elle était l'objet d'un culte de la part des deux grandes villes du littoral. Son amenée à travers la vallée du Miliane, sur des arcades qui atteignent plus de vingt mètres de hauteur, avait coûté si cher; il était bien naturel d'en confier la garde à une divinité. x\ussi les Romains avaient-ils construit un temple sur le point de captation des eaux ; et cette Nymphée, dont les ruines sont célèbres, est un des rares spécimens de ce genre de sanctuaire. Je décidai aussitôt une excursion à Zaghouan.
De bonne heure, le lendemain, j'étais en route. Le gigantesque aqueduc jalonnait mon chemin. Je traversai d'abord la vallée verdoyante que j'avais aperçue du Belvédère et j'atteignis les terres en friche où ne poussent que des chardons bleus. Oh ! la belle couleur de ces chardons 1 Leurs tiges, leurs feuilles découpées, leurs fleurs qui ressemblent à des pompons hérissés de pointes, sont peintes avec de l'azur du ciel. Le sol parait bientôt
moins aride; il se tapisse de belles-de-jour, dont les petites coroles, très simples, sont bleues comme les chardons, mais d'un ton plus vif et plus gai. Voici que le coloris change : des touffes violettes apparaissent et aussi des touffes jaunes, très basses, presque rampantes, et, du milieu de ces fleurs, montent des broussailles, de vrais massifs de verdure.
En passant, je vois les ruines d'Oudna groupées autour d'une forteresse bj'zantine. Encore une de ces villes prospères qui ont disparu dans les grands bouleversements de l'Afrique du Nord. Les Romains y avaient construit des temples, un théâtre et un amphithéâtre, des thermes et des citernes : après eux, les chrétiens des premiers siècles y avaient bâti des basiliques. Les maisons étaient riches, pavées de belles mosaïques. « Les Turcs ont passé là.» De tous ces monuments, il ne reste que des vestiges, des assises au ras dii sol, des substructions que recouvrent en partie les herbes.
Si je m'arrêtais devant toutes les ruines intéressantes de cette région, à Sutunurca, à Giufi, à Henchir-Boucha, je n'arriverais pas au but. Le Zaghouan est encore loin, et je veux aller jusqu'à lui.
Il se montre maintenant bien en face et j'aperçois même, sur un des renflements de sa base, la petite ville blanche à laquelle il a donné son nom. Comme il me paraît plus noir cju'hier. Le soleil Téclaire de côté et laisse dans lombre ses replis profonds. Il se dresse audessus de la plaine d\m seul bond, sans un contrefort c|ui en atténue Télan. Il est chauve. Les forêts d'autrefois ont disparu avec la terre cjui les faisait vivre. Cest un rocher prodigieux, plein de ravines, de coupures et de trouées.
Ses premières pentes sont faciles. Tous les blocs rouJés de la montagne se sont arrêtés là' ont retenu les terres et formé un mamelon fertile, couvert de prairies, de jardins et de vergers. La petite ville de Zaghouan semble sortir de cette corbeille de verdure.
Une porte triomphale lui sert de frontispice. Elle est juste assez ruinée pour me donner lillusion que je vais pénétrer dans une ville morte ; ses niches sont Aides et son couronnement est tombé. La voie qui passe sous Tarcade est une pente raide, presque inaccessible aux
voitures. Puis-je trouver autre chose que des ruines derrière cette porte monumentale ?
Eh bien ! les vestiges antiques sont complètement enfouis, si cachés sous les maisons actuelles qu'il faut se livrer à de véritables fouilles pour les exhumer. Une ville, dont les savants n'ont pu encore, d'une façon certaine, déterminer le nom, occupait l'emplacement de Zaghouan. Peut-être était-elle d'origine phénicienne. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Carthaginois l'occupaient depuis longtemps, quand ils en furent chassés par les Romains. Il ne resta pas pierre sur pierre des édifices de l'époque punique. Les vainqueurs reconstruisirent la ville en empkn^ant les matériaux de démolition. Mais ils subirent le sort cjuils avaient fait à leurs devanciers : leur œuvre fut détruite et recouverte par les maisons arabes de Zaghouan. Elles sont bien vieilles, ces maisons, blanchies à la chaux, très basses, et cette mosquée caduque que des contreforts ont de la peine à soutenir. Que les habitants paraissent misérables ! Et pourtant leurs jardins sont beaux et fertiles ; depuis que les eaux de la montagne ont été de nouveau captées, les champs leur donnent d'abondantes récoltes et
les pâturages leur permettent d'élever des troupeaux.
Rien de plus amusant que Tanimation des rues de ces bourgades tunisiennes. Tous les hommes, tous les enfants sont là, devant les portes des maisons blanches, devant les cafés arabes, devant les boutiques. Les moissons doivent venir toutes seules et les vergers n'ont besoin d'aucun soin, puisque du matin au soir, ces gens paraissent inoccupés.
J'ai trouvé dans la foule le gardien des eaux qui m'accompagne jusqu'au nympheum. Nous montons par des sentiers à peine tracés, sur les pentes du Djebel-Zaghouan. Une faille ocreuse, qui coupait en deux la montagne, s'est effondrée à quelque époque lointaine, et des éboulis de rochers sont tombés dans cette coupure, où viennent se déverser toutes les eaux du massif. Elles filtrent à travers les pierres et le sable et jaillissent abondantes et pures. Dans un pays assoiffé, cette eau est une providence. Les Romains y ont élevé un temple superbe, une nymphée colossale.
Le culte de la déesse est aboli ; son autel a été renversé ; la cella est vide. Les colonnes du
temple et les plus beaux chapiteaux sont allés orner d'autres sanctuaires; mais le monument, dépouillé de ses statues et de sa décoration, reste grand et majestueux. Adossé à la montagne, l'autel sur lequel trônait la déesse est recouvert d'une coupole. Deux galeries, en quart de cercle, l'encadrent et s'étendent en avant comme pour embrasser la source qui emplissait des bassins avant de s'engouffrer dans le gigantesque aqueduc dont nous avons suivi le tracé depuis Tunis jusqu'à Zaghouan. Des statues de nymphes étaient placées sous les voûtes des galeries. Les architraves, couchées dans les herbes, ont des rinceaux et des palmettes d'un merveilleux dessin. Les réservoirs, l'aréa, les galeries et le sanctuaire sont étages et disposés avec un art exquis.
En arrière, la muraille rocheuse du Djebel- Zaghouan, crevassée, noire, infranchissable; devant le temple, la plaine immense qui s'ouvre et s'étend jusqu'à la mer. Du fond de sa cella, la déesse des eaux voyait le miracle qu'elle accomplissait tous les jours : la richesse des jardins, les bosquets verdoj'ants et parfumés, les vergers chargés de fruits, la fécondité de la terre.
Une nouvelle poussée vers le Sud ; et, cette fois, c'est pour aller jusqu'à Kairouan, la ville sainte de la Tunisie.
Nous avons franchi la zone riche et cultivée des environs de Tunis et voyageons maintenant au milieu des massifs de caroubiers, de jujubiers sauvages et de figuiers de Barbarie. Il y a de véritables forêts de ces figuiers à raquettes vertes hérissées de longues épines. Ils couvrent un sol rocailleux, sec et mamelonné, qui ne produit aucune autre plante. Quelques-uns sont si vieux, si hauts, si dénudés à la base, qu'un cavalier passerait sous leurs branches sans se baisser. Le steppe désolé n'a pour toute végétation que ces cactiers monstrueux, pour toutes fleurs que leurs fleurs jaunes. Il
est parcouru par des caravanes d'ànes et de chameaux.
Des palmiers apparaissent ; c'est Toasis de Sidi-bou-Ali. Les grenadiers en fleurs s'abritent derrière d'épaisses haies de cactus. Des ficoïdes à grandes fleurs jaunes et rouges, toutes épanouies, tapissent les talus. Nous traversons des bois d'oliviers et de citronniers.
Mais, de nouveau, le sol se dénude et le steppe s'étend jusqu'aux abords 'de Sousse. Nous en sortons pour entrer dans les olivettes les plus anciennes et les plus belles de la région. Nous verrons Sousse au retour; aujourd'hui, nous passons.
A droite de la ligne, une ville blanche émerge à peine de sa ceinture de murailles grises. Une forteresse la couronne, posée, comme d'ordinaire, sur le point culminant. Et du milieu de ses terrasses, toutes égales, pointent des minarets et s'arrondissent des coupoles. Elle s'incline vers nous, sur le flanc d'une petite colline. Sans ses mosquées qui s'élèvent au-dessus des toitures basses et plates, on la prendrait pour une carrière de marbre blanc, en exploitation au niveau du sol. C'est Kalaa-Kébira.
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Nous l'avons à peine dépassée qu'une autre ville, si semblable qu'elle en paraît être rimage, se montre de l'autre côté de la voie. Penchée sur sa colline, entourée de sa muraille grise, dominée par sa kasba, toute blanche, Akouba est la sœur jumelle de Kalaa-Kebira. L'une est comme le reflet de l'autre.
Et voici une troisième vision de la même ville, Kalaa-Srira, identique aux deux premières, posée et bâtie comme elles, étincelante au soleil. Ne dirait-on pas un efi'et de mirage ?
La plaine est doucement ondulée, grise, mouchetée de toufl'es d'alfa si chétif qu'on ne songe pas à l'exploiter. L'alfa disparaît bientôt et le sable aride se couvre de cristallisations salines. Ce désert, inondé pendant la saison des pluies, est, en ce moment, dune blancheur éblouissante.
A l'horizon, au fond de l'espace miroitant, quelque chose d'indistinct d'abord et qui ressemble à une broderie du sol, commence à briller, grandit peu à peu et se précise ; des dômes et des minarets blancs surgissent derrière une muraille blanche, dentelée. Nous approchons de Kai rouan.
Il n'y a pas une seule maison européenne dans rintérieur de l'enceinte. La petite colonie étrangère est groupée devant une des portes ; c'est là que nous gîtons.
Le jeune Ali, notre guide, nous attend ; il s'est muni de l'autorisation du contrôleur civil qui nous permettra de visiter les mosquées et nous servira, au besoin, de sauf-conduit. Très avenant, parlant bien le français, il a de l'entrain et une bonne mine. Son ample gandoura lie de vin, brodée de soie verte, largement échancrée et flottante, donne à sa démarche une légèreté et un balancement gracieux. Sous sa cabouche, dont le gland noir pend jusqu'au bas de la nuque, il a enfoncé au niveau de l'oreille une tige de fleur odorante, un petit bouquet rouge qui vient s'appliquer à sa joue. Il tient à la main une baguette^ et, en nous montrant la porte de Kairouan, nous dit de le suivre.
Ce n'est pas sans une certaine émotion qu'avec mes deux amis je suis entré à la suite d'Ali dans la ville sainte aux cent cinquante coupoles. Isolée dans le désert, loin des oasis, des montagnes, des cours d'eau, fermée dans sa muraille blanche, toute blanche elle-mcme,
elle est comme un vaste sanctuaire de l'Islam. Sept pèlerinages à Kairouan valent un pèlerinage à La Mecque, et le croyant qui les a effectués a le droit de porter un turban vert. A en croire les musulmans, son origine est miraculeuse ; Kairouan serait sorti de terre par enchantement. Et on ne peut expliquer, en effet, que par un prodige de foi, la naissance et le développement de cette grande cité, au milieu d'un steppe qui paraît avoir été toujours stérile et brûlé par le soleil. Elle a perdu de son importance, s'il est vrai qu'on y comptait autrefois cent mille habitants, si son enceinte englobait le faubourg des Zlass et s'étendait bien loin à l'est de la grande mosquée. Mais elle reste le centre religieux de la Tunisie, une des portes du paradis de Mahomet. Les croyants se tournent vers elle dans leurs prières, et des bandes de pèlerins s'y acheminent à travers les sables qui boivent l'eau des rivières.
Nous entrons par la porte des Paussiers, et la rue principale s'ouvre devant nous. C'est là et dans le quartier des souks que se trouve concentré tout le commerce de Kairouan. Les petites boutiques se touchent et leurs étalages
débordent sur la chaussée. Je fais Templette de mains de Fatma, en peau de pieuvre, ce talisman qui écarte le mauvais sort, et j'achète aussi des cassolettes en argent dans lesquelles les Tunisiennes conservent la poudre noire qui teint leurs j^eux. Des femmes, enveloppées dans un manteau noir, la figure voilée de noir, me regardent manier maladroitement ce petit bijou. Si je ne craignais de commettre une irrévérence impardonnable, je les prierais den faire usage devant moi. Leurs 3'eux sont si habilement agrandis ! Un indigène me tire dembarras en me montrant la manière de s'en servir; mais je n'ose, après lui, passer la tige d'argent entre mes paupières.
Cet indigène, que le hasard nous a fait rencontrer devant la boutique d'un bijoutier, est un avocat du tribunal régional. Il se joint à nous et veut bien nous accompagner dans les souks, chez les marchands de tapis, les bimbelotiers, les fabricants de sachets en cuir et de miroirs incrustés de paillons. Il tient à nous montrer son tribunal et nous présente au président et aux juges. C'est un très intelligent interprète, un homme courtois qui paraît heureux de nous faire les honneurs de sa ville.
Il nous invite à assister à un mariage qui sera célébré le lendemain. « Vous y verrez, nous dit-il, les Aissaouas. »
Nous le quittons pour errer dans le dédale des ruelles étroites, bordées de maisons blanches dont les portes sont verrouillées et les fenêtres garnies de grilles en fer. Toutes les maisons se ressemblent à Kairouan. Et nous allons ainsi jusqu'à la porte de Tunis où se tient un marché de bric-à-brac, de vieilles poteries, d'armes anciennes et de fruits du pays, de tambourins et de flûtes en roseau. Beaucoup d'hommes ont, comme notre guide, des fleurs roses ou jaunes piquées sous la cabouche. Des enfants vendent pour un sou ces petits bouquets odorants. Un parfumeur, son brasero à la main, passe au milieu de la foule, entre dans les boutiques, dans les cafés, recueillant quelques oboles. J'ai fait un choix de gargoulettes en terre de Nebeul, décorées de chameaux invraisemblables, qui marchent en caravane sur des arabesques vertes ; et j'ai déniché dans un tas de ferraille des étriers damasquinés d'argent qui ont servi à bien des chevauchées. Que de choses autrefois belles!
que de misérables nippes amoncelées sur cette place en dehors de la porte de Tunis !
Il est temps d'en sortir si nous voulons avant la nuit voir la Mosquée des Sabres et celle du Barbier. La première, située dans le faubourg des Zlass, malgré ses vastes proportions et Félégance de ses coupoles, me paraît être l'œuvre d'un prodigieux maniaque. Le forgeron qui la fondée pouvait être un saint homme, mais il a sans doute excité l'admiration de ses coreligionnaires moins par sa science théologique et l'éclat de ses vertus que par les dimensions extravagantes des armes et des ustensiles qu'il était censé fabriquer pour son usage. Il devait être, en effet, un bien grand croyant, le marabout qui brandissait les sabres gigantesques et fumait les pipes colossales suspendues autour de son tombeau.
Autrement vénérable est la Mosquée du Barbier. Séparée delà ville, par un interminable cimetière, seule dans la plaine blanche, elle frappe tout de suite par son air de grandeur et son aspect religieux. On sent qu'elle est un foj'er de dévotion. Chemin faisant, Ali nous raconte les origines fabuleuses de la mosquée,
la légende de son fondateur, le barbier de Mahomet, qui portait toujours sur lui trois poils du prophète et s'est fait enterrer là, tenant encore à la main la précieuse relique. Le tombeau dun si grand saint attire depuis des siècles de nombreux pèlerins.
Presque en même temps c^ue nous, des Arabes, le burnous flottant, entraient dans la grande cour et se dirigeaient immédiatement vers la salle aux ablutions. Nous les regardions. Mais, sans s'inquiéter de nous, ils accomplissaient leur rite et se préparaient, en lavant les souillures de leur corps, à pénétrer dans le temple. Sous la galerie décorée de colonnes et de chapiteaux anciens, un groupe de jeunes gens, accroupis autour de leur maître, récitent en balançant la tète les versets du Coran.
Quelle enfilade et quelle succession de cours et de couloirs, de colonnades et de vestibules ! quels admirables plafonds et quelles frises gracieuses I Le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon et barbier de Mahomet, est l'objet d'un culte tout spécial. Il occupe une petite salle que surmonte une coupole et dont les murs et le pavement sont recouverts des plus beaux tapis'
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de Kairouan. Des offrandes et des ex-voto pendent aux murs. A la grille qui entoure le sépulcre sont attachés des sachets remplis de terre que des pèlerins ont rapportés de La Mecque. Les musulmans, que nous avons vus dans la salle aux ablutions, sont maintenant prosternés devant le tombeau du barbier ; et, eux qui ne peuvent faire le grand pèlerinage, ils touchent avec la main les petits sachets remplis de terre sainte.
Quand nous quittons la mosquée de Sidi- Sahab, nous trouvons de pauvres femmes accroupies devant la porte. Elles viennent de si loin qu'elles sont harassées. Ce sont les compagnes des pèlerins en prières devant le marabout. Quelle foi vive ont tous ces gens !
Le jour baisse. Nous traversons de nouveau la nécropole solitaire, le terrain plat bossue, planté de petits cippes funéraires, et puis le faubourg des Zlass qui s'étend jusqu'aux murailles, presque aussi grand que la ville. Il est désert à cette heure de la soirée ; et la ville elle-même est morne et silencieuse. Les boutiques ont replié leurs marchandises. Seuls, les cafés populaires retiennent encore quelques
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clients. Kairouan, la cité religieuse, semble plongée dans le recueillement. On n'entendra bientôt, dans le calme de la nuit, que la voix des muezins criant du haut des minarets la grandeur de Dieu et la sainteté de Mahomet.
La ville s'éveille de bonne heure et la grande rue s'anime dès que le soleil paraît. Je me suis aventuré seul dans le quartier des souks, au moment où les marchands déployaient leurs étoffes et leurs tapis, suspendaient aux vantaux des boutiques les babouches en cuir jaune et les bourses garnies de glands d'or ; j'ai assisté à l'arrivage des blocs de dattes et à la préparation des beignets huileux. Des gamins, que j'ai régalés de quelques sucreries, me suivent dans ma course matinale à travers les ruelles blanches, et j'aurais prolongé cette promenade propice aux sensations de vie orientale, si notre guide Ali ne nous avait pas donné rendez-vous pour la visite de la Grande Mosquée.
Toute voisine du mur d'enceinte, elle est enfermée elle-même dans une muraille formidable qu'épaulent de massifs contreforts. Nul étranger n'v avait pénétré avant 1881. On en
parlait comme d'une chose merveilleuse que personne n'avait jamais vue. Nos soldats en trouvèrent les portes ouvertes et campèrent dans sa cour. La ville sainte était violée. Depuis lors, les chrétiens peuvent entrer dans la Grande Mosquée de Kairouan comme dans tous les autres sanctuaires de la ville.
La vaste cour rectangulaire, pavée de marbre blanc, est déserte à notre arrivée, et sa profondeur, que borne au loin la masse énorme du minaret, rend notre isolement presque pénible. Une galerie double, à deux nefs pour ainsi dire, Tentoure sur ses quatre côtés. A l'autre bout de la cour, en face du minaret, s'ouvrent les belles portes de la mosquée. Une des nattes de la nef centrale est relevée pour nous permettre d'approcher du mirhab : mais je préfère laisser mes chaussures sur le seuil et voir dans tous ses détails et tous ses coins l'immense salle aux dix-sept nefs de huit travées chacune. Quelle forêt de colonnes pour supporter ces multiples plafonds et ces coupoles ! Et elles sont en matériaux précieux, en granit bleu ou rose, en marbre, en porphyre. Elles viennent des monuments disparus de Carthage, de Zaghouan et d'Hadrumète ; leurs chapiteaux
décoraient les temples païens et les basiliques byzantines de l'Afrique du Nord. Depuis plus de dix siècles, elles sont là, et la plupart datent d'autres dix siècles antérieurs. Les volutes, les palmettes, les feuilles d'acanthe, toutes les sculptures de leurs corbeilles sont d'une merveilleuse conservation et d'une extraordinaire variété. La fantaisie des artistes leur a donné les formes et les combinaisons les plus inattendues. Il y a des guirlandes enchevêtrées comme des nœuds gordiens, des feuillages qui paraissent retournés par un coup de vent ; et, au milieu de tous les caprices de cette flore architecturale, j'aperçois quelques croix latines dans des couronnes de fleurs et des pièces s^miboliques chrétiennes dont les architectes musulmans n'avaient pas dû comprendre le sens.
Au fond de la nef centrale, la niche du mirhab, encadrée de faïences à reflets métalliques, resplendit sous les feux de son vitrail. Tout près d'elle, est le mimbar, la chaire du mufty, si ancienne et si finement sculptée que les fidèles la disent venue du Paradis.
J'aurais voulu assister à la fête de la nativité du Prophète, à la Noël de l'Islam, dans cette
mosquée de Kairouan, la plus vieille et la plus vénérable de l'Afrique, quand les lustres de la nef centrale flamboient, quand le muft}^ du haut de son mimbar, lit la loi de Mahomet, et quand la foule des hommes, tous encapuchonnés et plies dans leurs burnous blancs, à genoux et le front courbé jusqu'à terre, emplit l'immense vaisseau dont l'ombre envahit les travées lointaines. La fête est passée depuis quelques jours. A Tunis, où j'étais quand on la célébrait, je n'en ai entendu que les échos, les mosquées étant fermées aux étrangers.
AYi vient me tirer de ma rêverie pour me conduire devant trois colonnes en marbre rouge, groupées sous un niéme chapiteau. « Passez entre ces colonnes, me dit-il, si vous voulez entrer au Paradis. » Et il me raconte l'histoire d'un visiteur qui, ayant tenté l'épreuve » s'engagea si bien entre les colonnes cju'il faillit y rester pour toujours. L'intervalle qui les sépare est si petit que je n'ai pas la curiosité de me risquer dans ce laminoir. Mais Ali y enfonce la tète, et puis les épaules, et puis le buste et reparaît de l'autre côté, le sourire aux lèvres. Il est sûr que la porte du paradis sera ^ssez large pour le laisser passer,
Nous suivons notre guide sous les longues galeries à colonnades qui encadrent la cour de marbre. Il faut maintenant faire l'ascension du minaret. Comme il est différent de tous les autres, le minaret de Kairouan ! et comme sa forme trapue, sa masse carrée, que surmontent deux étages en retraite et une coupole, s'harmonisent heureusement avec la mosquée aux dimensions colossales !
Du haut de la seconde plate-forme, rien n'arrête la vue. Un désert sans oasis s'étend de toutes parts, à l'infini. Et au dessous de nous, dans sa muraille blanche que festonnent des créneaux arrondis, la ville ressemble à un damier dont chaque petit carré blanc est une terrasse de maison et chaque petit carré noir le trou d'une courette. Les terrasses se touchent, presque toujours de même niveau, séparées seulement par des parapets. Ali nous montre les minarets et les dômes et nous dit les noms des mosquées et des marabouts : la Djamael-Bey, la Djama-Barouta dont le puits se relie sous terre à celui de La Mecque, la Djama- Tleta-Biban aussi vieille que la Grande Mosquée et qui porte sur sa façade une légende que les savants seuls peuvent lire: et les Zaouïas
des confréries, celle de Hadid-el-Khrangani en marbre de diverses couleurs, celle de Sidi- Mohammed-Ben-Aïssa, patron des Aïssaouas, et la pauvre petite coupole delaDjama-Taoufik. D'un côté, le faubourg des Zlass enveloppe la ville depuis la porte Djelladin jusqu'à la Kasba; et partout ailleurs ses abords ne sont qu'une vaste nécropole, un semis de pierres funéraires et de tertres blancs. Heureux les croyants qui sont venus mourir à Kairouan et reposent sous ses murailles! Au delà de cette agglomération de vivants et de morts, les coupoles blanches et le gracieux minaret de la mosquée du Barbier.
Sur une terrasse voisine, deux femmes se promènent. Elles ont leur brillant costume d'intérieur, des pantalons bouffants en soie de couleurs très claires, des vestes brodées, un foulard qui descend de leurs cheveux sur leurs épaules. Nous ne faisons aucun bruit dans la crainte de les voir fuir. Elles marchent lentement, passant d'une terrasse à une autre en escaladant le parapet qui les sépare. Une autre femme va à leur rencontre ; elles s'embrassent et puis disparaissent derrière une murette blanche.
En sortant de la Grande Mosquée, je me rappelle que Tavocat au tribunal régional, mon compagnon de la veille, m'a invité pour ce soir à assister aux exercices des Aïssaouas. Cette secte est nombreuse et honorée à Kairouan. Mais j'ai vu de trop près leurs pratiques répugnantes, pour ne pas craindre de gâter, par ce spectacle, mes impressions de la journée. Je renonce donc à la fête promise pour conserver dans mes yeux Timage pure et grandiose de Kairouan, la capitale religieuse de la Tunisie, la ville aux soixante mosquées et aux cent cinquante coupoles.