‹ Vers les steppes et les oasis: Algérie-TunisieChapitre 9 sur 12 · L'OASIS DE FIGUIG · texte numérisé non relu

L'OASIS DE FIGUIG

La plaine de sable où nous avions vu flotter les burnous blancs des Moghrasni, nous la traversons à notre tour, à l'heure fraîche du matin et les sabots de nos chevaux font lever de petits nuages de poussière. Nous allons vers la montagne rocheuse qui marque la frontière algérienne. Dans la chaîne qui descend le long de Fempire chérifien, cette montagne dénudée est comme un anneau détaché, coupée au Nord par le col de Zénaga et au Midi par celui de la Juive. Notre guide veut nous faire entrer dans le Maroc par le col de la Juive et nous ramener en terre française par le col de Zénaga, plus ombreux, et dont la traversée sera moins pénible sous le coup du soleil de l'après-midi.

Il n'y a pas de chemin frayé dans le désert

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de Beni-Ounif. Nous suivons des pistes que le vent recouvre de sable et que le vent bala3'e, que les chameaux, les chevaux et les ânes fréquentent depuis des siècles, et que nos cavaliers descorte connaissent assez bien pour ne pas les perdre même pendant la nuit.

Et voici justement que nous faisons des rencontres sur la piste du col de la Juive. Des groupes de piétons, la tête pliée dans laraquïa ou la kabouche, les pans de leur burnous rejetés sur l'épaule, les pieds nus, s'en vont à la bourgade française pour faire quelques emplettes. Deux par deux sur de petits mulets, des juifs marocains portent aux boutiquiers de Beni-Ounif des marchandises fabriquées à El- Abid. Un jeune couple, monté aussi sur un mulet, passe à côté de nous. La femme a le visage découvert ; elle est parée de ses plus brillants habits et de tous ses bijoux. Ce sont encore des juifs marocains, me dit le guide ; C|Uoique riches, ils voj^agent à dos de mulet' parce que, dans la région de Figuig, il n'est pas permis aux juifs d'avoir des chevaux.

Le sol devient rocailleux ; des torrents d'eau l'oQt lavé et en ont emporté le sable et la terre. Dans ses crues rapides, ]a Zousfana débordç

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jusqu'ici ; fleuve magnifique, sauvage, redoutable, aux flots dorés et rugissants, il a Timpétuosité et la couleur des fauves. Son lit est sec aujourd'hui, jonché de pierres roulées que calcine le soleil. De chétifs lauriers roses, privés dhumidité depuis six mois, se flétrissent sur ses rives. On a hâte de sortir de ce désert pétré, de ces talus de roches éboulées où les petits chevaux arabes marchent lentement et où les mules trébuchent.

Nous gravissons quelques vallonnements et atteignons bientôt les premiers palmiers du col de la Juive. Ils sont clairsemés et souff'reteux, trop loin des sources et à une trop grande altitude pour recevoir une part d'eau suffisante. Mais à peine arrivés sur le revers marocain de la montagne, nous voyons s'étaler au loin la nappe verte, infinie, de l'oasis de Figuig. Ce sont d'abord des bosquets isolés, et puis des champs incultes, boursoufflés, mamelonnés, une plaine qui semble avoir été secouée violemment et s'être figée tout d'un coup pendant une de ses convulsions. Des palmiers gigantesques et des massifs de palmiers nains jalonnent les ravins et les moindres dépressions du sol. Au

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fond de la plaine, sur un escarpement tapissé de verdure, s'étend Toasis qui cache les sept bourgades, Hammam - Foukani, Hammam- Tahtani, Ouled-Sliman, El-Maïze, Oudaghir, El-Abid et Zénaga, dont l'ensemble forme le district de Figuig. On aperçoit sous les palmes des tâches rousses qui sont des maisons d'Oudaghir; au bord du plateau des sortes de troncs de colonnes trapues et courtes, du même ton roussi, qui sont des tours du rempart ; et, plus près, au pied de l'escarpement, ces lignes brunes qui paraissent envelopper concentriqaement toute l'oasis, la seconde munie de tours rondes, c'est la double enceinte de la m^^stérieuse cité marocaine.

N'y entrait pas qui voulait, naguère. Insoumises à l'autorité du sultan, les sept bourgades guerroj^aient assez souvent entre elles, s'insurgeaient contre leur pacha, mais s'unissaient quand il fallait tomber à limproviste sur un de nos convois ou détrousser une caravane. Il y a deux ans et demi, le gouverneur d'Alger et les officiers de sa suite s'étaient arrêtés à l'endroit où nous sommes, à mi-chemin entre les deux cols, et contemplaient le singulier pa3'sage qui se déploie devant nos j'eux, lorsqu'ils essuyé-

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rent la fusillade des Figuigiens. Il fallut une expédition commandée par le général O'Connor pour venir à bout de la place.

Des indigènes passent à côté de nous; quelques-uns ont leur fusil en bandoulière; ils vont à leurs champs de palmiers pour en surveiller rirrigation. Ce sont de beaux hommes, élancés et vigoureux. Leur regard n"a rien d'hostile. Ils nous saluent en élevant la main vers le front.

Nous approchons de la première enceinte que nous franchissons par une porte, ouverte comme une brèche dans la muraille de terre '■> car ces fortifications sont entièrement construites en boue séchée au soleil. La seconde ligne, que nous trouvons bientôt, plus haute et plus épaisse, est appuj^ée, tous les deux cents mètres, par une tour ronde, bâtie en terre pétrie de môme que la muraille.

Nous sommes toujours dans la plaine ; et maintenant cette plaine est découpée en une foule de rectangles, tracés à côté les uns des autres, séparés et bordés par des arêtes en terre glaise. Chacun de ces rectangles, qui n'a pas plus de quatre mètres de largeur sur dix de

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longueur environ, est un champ d'orge, de fèves, de carottes ou d'oignons. Plusieurs fois par semaine, l'eau de Zénaga y est conduite par des aqueducs, les submerge, et, retenue par les bordures en terre, s'y imbibe lentement. Que de peine et que de temps, pour si peu de profit ! Les carreaux sont tout petits et les orges sont courtes ; mais le Marocain est sobre, la peine ne lui coûte rien et le temps ne se compte pas. Il n'y a pas un pouce de terrain perdu dans cette zone qui s'étend entre la deuxième enceinte et le pied de l'escarpement; tous les rectangles se touchent, tous ont la même dimension exiguë, parce que tous ont une part égale dans la distribution des eaux. On dirait un damier ou plutôt un tapis quadrillé où sont juxtaposés les différents tons du vert : le vert cendré des fèves, le vert franc et vif des feuilles de carotte, le vert argenté des orges coupées. On serait étonné de la petitesse de ces champs de culture, si Ton ne savait combien l'arrosage leur est ménagé.

Le sentier qui nous mène sur le plateau est bien rude et bien chaud, malgré l'ombre des figuiers dont les branches font un berceau sur nos tètes. Encore quelques petits champs d'orge

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bordés d'ourlets en terre, où des indigènes sont occupés à la moisson ; et nous entrons dans un étroit couloir, entre les murs en boue pétrie qui enferment les jardins de Figui^. Il y faut passer à la file indienne, le chef de l'escorte en avant, suivi de notre guide ; nous après, et deux cavaliers du Maghzen en queue. Les murs sont si rapprochés que nos genoux s'y frottent, et si hauts que nos 3^eux ne peuvent voir par delà. Un Marocain, que nous rencontrons, est obligé de s'enfoncer dans un coin pour laisser la voie libre. Ces jardins doivent être des fouillis de verdure, des vergers luxuriants, à en juger par les rameaux de grenadiers, d'abricotiers et d'orangers, qui débordent sur le petit chemin et le recouvrent. Au dessus de toutes ces branches entremêlées, chargées de fruits et de fleurs, montent les grands dattiers dont les palmes se recourbent sur nous.

Nous avançons, et les murailles rousses nous enserrent toujours ; les enclos succèdent aux enclos. Enfin la vive lumière reparait. Un terrain crayeux, semé de pierres blanches, absolument nu, pareil aux steppes de Beni- Ounif, s'étend de toute part. C'est le centre du plateau de Figuig, un petit désert au milieu de

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la palmeraie. Sur le point le plus élevé, auprès de la kouba d'un grand marabout, est la caserne des soldats de l'amel. L'autre côté de l'immense place est fermé par la muraille d'Oudaghir.

A cette heure, déjà chaude, le plateau est une solitude. En approchant de l'unique porte percée dans la muraille en terre, nous trouvons des petites pierres plantées dans le sol qui indiquent les places des sépultures. Le cimetière d'Oudaghir est là, hors des murs, sans autres monuments que quelques mausolées plats en chaux ou quelques koubas minuscules à peine plus grosses que des œufs d'autruche. Nous marchons au milieu des pierres plantée s en désordre. Aucun chemin n'est tracé dans cette nécropole.

Non loin de la porte, au pied de l'enceinte, trois tentes en poil de chameaux sont alignées. Des chiens rodent autour. Les roumis ne peuvent pas s'en approcher. C'est le gîte des femmes qui se montrent sans voile aux musulmans. Leur présence dans la ville n'est pas tolérée. De quelle tribu viennent-elles? A quelle misère sont-elles vouées ? Le soir, à la tombée

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de la nuit, des Marocains, drapés dans les plis blancs de leurs burnous, traversent les rangées de petites pierres sépulcrales et vont jusqu'à ces tentes honteuses où brûle une lampe qui jette une lueur vague sur le cimetière.

Dès que nous avons franchi la porte d'Oudaghir, nos cavaliers prennent leur mousqueton à la main. Nous sommes sous la protection de l'autorité militaire ; il peut être bon de le faire voir. L'amel, qui est le plus haut fonctionnaire du sultan à Figuig, a son habitation sur une place, à l'entrée du bourg ; pauvre kasba en terre pétrie comme toutes les maisons du district, et qui ne se distingue que par l'auvent de sa porte. Au bruit des pas de nos chevaux, la garde de l'amel est sortie ; les hommes se sont alignés derrière les faisceaux de leurs fusils et nous ont fait le salut militaire. Habillés à la turque et coiffés du fez, pieds et jambes nus, ils ne manquaient pas d'allure, ces soldats du Maroc, en parade devant leur poste, dans la lumière éblouissante et la réverbération du sol craj^eux.

Il faut reprendre l'ordre par file pour nous engager dans les rues. Celle que nous suivons

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est la principale, la grande artère d'Oudaghir. Nous sommes entre deux murs de terre brune qui se continuent toujours, sans séparation, sans intervalle, sans une fenêtre. Et presque partout la rue est couverte. Le soleil j pénètre de loin en loin et Téclaire. Dans ce tunnel, s'ouvrent à droite et à gauche des galeries basses, obscures, qui conduisent aux portes des maisons. Car nous sommes au milieu des maisons ; nous passons sous des chambres : derrière les murs qui bordent la voie sont les habitations des Figuigiens, leurs cours ensoleillées, leurs patios ornés de colonnes et de fleurs.

Cette rue, en partie souterraine, est encombrée de monde, de gens couchés les jambes étendues, d'autres assis sur leurs talons. Les banquettes en terre, appliquées aux murs, sont garnies de flâneurs. Aux endroits les mieux éclairés, des boutiques creusées dans l'épaisseur des murailles, très petites, peu profondes et assez élevées au dessus du sol, sont occupées par des selliers, des cordonniers, des tailleurs, des armuriers, des marchands de comestibles. Des indigènes circulent parmi les groupes, s'arrêtent devant les boutiques. Tous sont invariablement vêtus de blanc, et presque

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tous ont les pieds et les jambes nus. Ce sont de beaux hommes, à la peau basanée, de haute taille, très résistants et capables de grands efforts. Les femmes et les jeunes filles ne sortent pas ; mais que de fillettes, que de petits enfants qui nous regardent passer avec de grands yeux noirs ébahis. Sont-ils drôles, les garçons, avec la queue de cheveux qui se dresse au haut de leur tète rasée ; et les fillettes, déjà tatouées et peintes, qui balancent sur leurs épaules des tresses grasses dans lesquelles pendent de lourds anneaux d'argent.

Nos chevaux s'avancent au milieu de cette foule, et j'ai peur que leurs sabots se posent sur quelque pied ou quelque jambe, tant les indigènes, couchés à terre, sont indolents et peu empressés à faire un mouvement pour se garer. Notre passage n'éveille en eux aucune curiosité. On croirait qu'ils affectent de ne pas nous voir. Mais les enfants font cercle autour de nous ; ils sautent et courent. Leurs gandouras et leurs robes en tissus légers, aux couleurs vives, glissent sur leurs épaules, découvrant la poitrine et les bras. Ils nous accompagnent, joyeux et bruyants, dans l'espoir d'attraper quelques sous.

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Un sellier s'est levé à notre approche et, quittant sa petite boutique, vient parler à notre guide. Il le connait, est reçu chez lui à Beni- Ounif, et, pour lui faire honneur, veut nous offrir le thé. Malheureusement, le temps nous presse ; nous nous excusons de ne pouvoir accepter l'invitation, et nous continuons notre chemin, précédés et suivis par la bande des gamins aux vêtements multicolores.

Les boutiques sont plus nombreuses dans les parties claires de la rue. Le quartier paraît moins pauvre. Des portes à arc outrepassé cmt des montants ornés de moulures. Nous sommes au coeur de l'étrange ville.

Voici la place sur laquelle l'amel rend la justice, devant un portic[ue de style mauresque, badigeonné en jaune. Une affreuse puanteur s'exhale d'un trou béant au milieu de cette place : c'est l'égout collecteur d'Oudaghir où viennent se réunir les eaux qui lavent les latrines publiques. Cette bourgade en terre battue, de si misérable apparence, a des rues balayées et propres, des latrines dans lesquelles toutes les immondices sont jetées et entraînées.

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Nous nous éloignons au plus vite du cloaque infect, et, par des rues tortueuses, arrivons à une autre place, plus vaste, sur laquelle se tient le marché. La foule s'entasse à l'ombre des maisons, devant les cafés. Qu'il serait curieux d'entendre les conversations, de se mêler à ces gens, de connaître leurs pensées ! Ils ne s'occupent pas de nous; à peine nous regardent-ils. De quoi peuvent-ils parler? Les affaires du marché n'ont pas la moindre importance ; leurs intérieurs sont si fermés qu'il n'en sort aucun bavardage ; les nouvelles de l'Etat ne viennent pas jusqu'à eux. Qu'est-ce qui peut les tenir assemblés pendant des heures autour d'une tasse de café ou d'un tas d'orge?

Les grandes rues, tantôt couvertes et sombres, tantôt inondées de lumière, sont toujours remplies de flâneurs et de passants, et les petites ruelles c[ui mènent aux portes des maisons, tortueuses et obscures, sont si étroites et si basses que des piétons seuls peuvent y circuler. Des enfants grouillent dans ces couloirs ; une femme, qui portait un faix de linge, se sauve à notre vue.

La traversée d'Oudaghir est finie. Le soleil

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brille de tout son éclat sur le terrain neutre qui sépare les sept bourgades de Figuig. Nous laissons derrière nous El-Maïze, El-Abid et les autres ksour qui ne sont guère différents de celui que nous venons de visiter ; et nous rentrons dans la palmeraie, vivace et verdoyante, avec ses petits jardins enfermés entre de hautes murailles en terre rousse. C'est un défilé extraordinaire sur une falaise creusée de grottes, au milieu des eaux qui coulent d'un réservoir à l'autre et bondissent comme des cascades. Des palmiers et des grenadiers sortent de tous les trous ; ils sont couchés par le vent, à moitié déracinés et n'en poussent pas moins des tiges vigoureuses, chargées de fleurs en cette saison.

Sur le bord d'un canal d'irrigation, trois hommes sont accroupis autour d'une clepsj^dre. L'objet dont ils surveillent le fonctionnement est des plus simples : un vase rempli d'eau dans lequel on plonge un autre vase vide percé de trous. Quand le second récipient s'est rempli, le mesureur détourne, au moyen d'une vanne, l'eau de la rigole et la dirige vers un autre quartier. L'opération se fait en présence d'un délégué de chacun des quartiers intéressés.

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