CRAN
De larges rues, de belles places, des maisons confortables et des édifices élégants, des tramways électriques remplis de voyageurs, et un joli port où abordent les bateaux d'Europe, voilà ce que tout le monde voit à Oran.
Cet aspect de la ville neuve a son charme et son attrait. Le cadre est admirable : un demi cercle de falaises rocheuses enveloppe la ville et le port ; des gradins, sur lesquels s'étagent des bosciuets et des maisons ; la mer bleue, d'un bleu intense, profonde et si calme que les falaises, les maisons et les jardins s y reflètent. Le port est un des mieux fermés et des plus actifs de la côte. Au dessus des premiers escarpements, les ciuartiers riches et commerçants montent en amphithéâtre, couvrent les pentes
adoucies d'un ravin et le plateau légèrement vallonné de Karguenta. Oran est une cité européenne.
Plus qu'ailleurs, la France a mis ici son empreinte. Il faut voir l'animation des rues. Les burnous blancs y sont rares. On parle, on gesticule, on s'agite comme à Marseille. Les Français qui ont créé la ville moderne en sont les maîtres : l'élément indigène ne compte pas.
Les anciens quartiers eux-mêmes, ceux du port et ceux du Ravin Vert, n'ont conservé presque aucune trace de la domination arabe. Les Espagnols, dont la colonie est encore nombreuse, avaient passé par là avant nous. Des familles juives, sorties je ne sais d'où, devenues algériennes par une très longue résidence, occupent cette partie de la ville. Leurs maisons sont de pauvre apparence, basses, peu éclairées, badigeonnées en blanc ou en bleu, de vrais taudis. Les enfants s'amusent dans les rues et les femmes sont assises devant les portes. Aucun commerce, aucune industrie. Ces gens ont l'air de vivre misérablement. On me dit qu'aux jours de fêtes ils se montrent dans de brillants costumes. Nous sommes à la veille de
Pâques et je les vois couverts de Iijques, déguenillés ; les femmes avec des cheveux mal peignés, sans bijoux ; les hommes en vestes usées ou en manteaux graisseux.
J"ai compté dix-sept S3magogues dans le cjuartier des Juifs ; ces temples sentent la misère. Des bancs de bois en sont le seul mobilier ; des lampes suspendues au plafond les enfument. Quelc|ues hommes, assis en face de l'autel, un livre à la main, disent des prières.
En dehors de la ville, sur un plateau ensoleillé de toutes parts, le quartier arabe a plus de couleur et de cachet. Ce qui restait à Oran de son ancienne population s'y est réfugié, mettant ainsi à l'abri de notre influence sa foi et ses mœurs. Des Algériens d'origines les plus diverses et les plus mêlées, des Arabes, des Berbères, des Nègres remontés depuis des siècles du fond du Sahara, des Soudanais et des Marocains, y vivent côte à côte, y observent les mêmes lois et les mêmes rites. C'est une bourgade distincte, à côté de la ville, et n'ayant avec elle rien de commun, et qu'on appelle improprement le village nègre, car
ORAX
toutes les races de l'Afrique s"y rencontrent et les nègres n"}^ sont pas en majorité.
Nous allons au village nègre, le matin, par un soleil radieux. Après avoir dépassé les dernières maisons dOran, nous avons devant nous, sur le point culminant du coteau, un tombeau de marabout tout blanc, coiffé de son domC; semblable à une mosquée en miniature.
MARABOUT DE SI DI-EL-BACHl R
Le sol est ri)cailleux, sans un arbre, sans une touffe d'herbe. Sur ce terrain aride, sur les
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murailles blanches du marabout, la lumière est éblouissante. Une bande d'indigènes groupés autour d un grand drapeau vert que surmonte le croissant, est arrêtée devant le tombeau. Ils frappent des tambourins et poussent des exclamations. Leur capuchon est ramené sur la tête jusqu'au front ; les plis de leurs burnous sont rejetés en arrière. Ils s'inclinent, étendent les bras, s'accroupissent et se prosternent. Et de minute en minute, les invocations recommencent au bruit rythmé les tambourins. Ils demandent à leur saint la fin de la sécheresse.
Quand la prière est achevée, les x^rabes se relèvent et vont, accompagnés par les tambouriniers, porter le drapeau vert du prophète dans la mosquée. Sous le soleil ardent, ils traversent à pas lents le plateau dénudé, réunis autour de leur étendard, s'arrêtant encore par moments pour faire de nouvelles invocations.
Le village nègre est tout près, un peu au dessous de nous. Il s'étale devant nos yeux. Nous voyons ses ruelles extrêmement étroites, véritables couloirs entre des murailles blanches. Si l'on n'apercevait du point où nous sommes les terrasses plates des maisons, on
se croirait en face d'une agglomération de courettes, de petits enclos tous semblables.
Le groupe des croyants a pénétré dans une de ces petites rues et nous l'avons suivi. Nous naarchons entre des murs blanchis, quelquesuns teintés en bleu, hauts de trois mètres environ, coupés de distance en distance par d'autres couloirs pareils. Aucune fenêtre sur ces étranges rues ; quelques portes ouvertes, au linteau desquelles pend un long rideau. Attirés par le bruit des tambours, des enfants sont sortis de partout, encombrant la ruelle, courant à nous, la main tendue, en poussant des cris ; garçons et fillettes de toutes les races africaines, noirs, blancs, mulâtres et roux ; ils sont très peu vêtus, niais leurs robes et leurs gandouras en loques ont des tons si éclatants qu'elles ressemblent à des habits de fête. Quelques indigènes relèvent le rideau de leur porte pour nous regarder passer ; et je vois alors, formant une seconde enceinte, derrière ce rideau, un autre mur blanc, et pour arrêter encore mieux le regard indiscret des passants, un autre rideau suspendu entre les deux murs de clôture. Jusqu'à dix ans, les fillettes peuvent franchir le seuil de ces retraites et se montrer sans voile ;
les jeunes filles et les jeunes femmes n'en sortent, même voilées, qu'en de rares circonstances.
Dans la principale rue du village, j'ai ren contré un marchand de fruits et de sucreries qui s'arrêtait devant les portes et criait sa marchandise. Comme c'était presque un enfant, les femmes pouvaient lui parler. En nous tenant à distance et à l'écart, assisterons-nous à un colloque? Un rideau se lève et une jeune femme paraît, sans voile, richement vêtue. Elle examine les fruits et choisit des citrons. Dans sa robe, vient se jeter un petit garçon qui veut voir, lui aussi, et goûter des bonnes choses. La mère a le teint blanc, ses sourcils sont noircis et ses paupières passées au kohl ; elle n'a pas de tatouage sur la figure. Une veste courte et bien ajustée fait ressortir son embonpoint commençant. Ce n'est pas une juive, car elle laisse retomber le rideau dès qu'elle nous aperçoit.
Nous aurions encore suivi le petit marchand de fruits, lorsqu'un de mes compagnons, sur un ton d'ébahissement, me dit : « Regardez cette enseigne. »
Une enseigne dans le village nègre d'Oran, il 37 a peut-être de quoi surprendre. Je lève les yeux et je lis : Café Corrézien. Un compatriote ici, au milieu des Maures et des Kabyles, des Berbères et des Soudanais, dans cette redoute fermée à notre civilisation, voilà, pour le coup, une rencontre inattendue ! Le café est banal et manque, on le comprend, de couleur locale. Je n'hésite pas pourtant à y entrer. Le patron est jeune encore : sa peau, naturellement brune, est foncée par le soleil ; il porte la barbe à la mode orientale, et si n'était son vêtement européen, je l'aurais pris pour un indigène.
— Vous êtes de la Corrèze, lui dis-je ?
— De Tulle, ou plutôt d'Orliac-de-Bar, aux environs de Tulle.
Je me fais connaître et nous causons comme deux amis, comme des enfants de la même ville,se retrouvant à cinq cents lieues du paj's natal. Je suis en relation avec plusieurs membres de sa famille : quelques-uns ont admirablement fait leur chemin et honorent notre province. Depuis douze ans qu'il est installé dans le village nègre d'Oran, il a su s'y créer des sympathies et s'y faire une bonne clientèle. Très au courant et respectueux des mœurs locales,
il est devenu le familier des principaux de l'endroit, le conseiller de tous. Je lui demandai pourquoi, vivant au milieu des Arabes, il n'avait pas adopté leur costume.
« — Ma femme et moi, nous sommes les seuls Français du quartier, et je ne veux rien faire qui puisse diminuer l'autorité et la considération que nous donne ce titre. Je suis entouré de pauvres gens confiants dans ma franchise. En prenant leur costume, je ne cesserais pas d'être un roumi, et je pourrais paraître un roumi hypocrite. Les Arabes n'aiment pas la tromperie. Vous voyez ce bel édifice, de l'autre côté du ravin, c'est la caserne de nos chasseurs. J'entends d'ici leur fanfare qui me fait toujours battre le cœur et je suis fier d'affirmer par ma tenue ma qualité de Français. »
Ses yeux brillaient. Nous lui serrâmes chaudement la main. Il voulut nous accompagner, faire avec nous le tour de son village. Nous traversâmes la place du marché où se tenaient accroupis des marchands de laine et de poil de chameaux, des vendeurs de piments, de dattes, de pains blancs saupoudrés d'anis grillé ; nous entrâmes dans les rues étroites que j'avais déjà parcourues. Comme je lui
montrais la porte où j'avais aperçu la jeune femme arabe qui achetait des fruits, il me dit : « C'est la femme de l'avocat du village ; quelle volée de coups de matraque elle eut reçue, si son mari l'avait surprise dévoilée sur le seuil de sa maison I... »
Dans la petite mosquée, nous revoyons le drapeau vert du Prophète que les croj^ants y ont déposé. Une bande d'enfants trotte devant nous, légers comme des chevreaux. Ils ont de jolis traits, des mouvements gracieux ; leurs jambes nues sont nerveuses. Les fillettes portent déjà de grandes boucles d'oreilles et des bracelets en filigrane. Négrillons et petits blancs semblent les meilleurs amis du monde. Tls ne tendent plus la main parce qu'ils n'osent pas mendier devant un habitant du village. Quand nous leur jetons quelques sous, ils font des bonds et poussent des cris de joie.
A mon grand étonnement, mon compatriote, le cafetier corrézien, s'arrête devant une porte, en relève le rideau, et nous fait signe d'entrer avec lui. La maisonnette appartenant à une famille juive, l'accès en est permis aux hommes. Le chef nous fait un aimable accueil, nous présente sa femme et ses enfants et nous invite à
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pénétrer dans sa case. Ce sont des cases, en effet, disposées sur les côtés d'une petite cour rectangulaire. Et toutes les demeures du village nègre se ressemblent, paraissent copiées sur le même modèle : le couloir dans lequel s'ouvre la porte tourne à angle droit et mène à la cour, peu spacieuse et plantée de quelques arbustes. D'un côté, la case des hommes, meublée d'un divan et de tapis aux riches couleurs ; des armes sont pendues au mur. De l'autre côté, la case des femmes, plus grande, car la cuisine en occupe une partie. Une tasse de thé nous est offerte qu'il serait malséant de refuser. Nous prenons bientôt congé de notre hôte inconnu, et, accompagnés par le cafetier corrézien jusqu'au marabout, dont le dôme blanc brille encore au soleil, nous regagnons la ville moderne d'Oran.
A ce soir, le départ pour le Sud.
Nous avions marqué nos places à l'avance clans le train qui devait nous emmener. Pour un voj^age que nous voulions faire tout d'une traite, sans arrêt, jusqu'à TExtrême-Sud Oranais, quelques préparatifs étaient nécessaires.
Sur cette ligne, à voie étroite, presqu'exclusivement militaire, il y a de bons wagons, spacieux et confortables, disposés comme les w^agons-salons de France, avec de larges sièges sur le pourtour et une table au milieu. C'est dans un de ces wagons que nous nous installons, mes amis et moi, à la tombée de la nuit. Le train que nous avons choisi n'est pas mis en marche tous les jours : il est le plus rapide et ne s'arrête qu'aux gares principales.
Allons droit au but ; nous couperons le voyage au retour.
Peu de civils dans le train. Le général commandant les troupes de TExtrême-Sud, occupe le salon voisin du nôtre, avec son officier d'ordonnance ; il se rend à Aïn-Sefra, chef-lieu de sa brigade. Dans les ^vagons de queue, sont des sous-officiers et des soldats de la légion étrangère et des compagnies de discipline. Nous nous organisons le plus commodément possible ; il s'agit de passer la nuit. Sur cette ligne, on ne court pas le risque d'être dérangé par des entrées soudaines de voyageurs.
Les feux de La Stidia et de Mostaganem sont allumés quand nous longeons la rive du golfe d'Arzeu, et nous distinguons encore les maisons blanches de Saint-Leu, les barques du Port-aux-Poules, les dernières fermes européennes des environs d'Oran.
Après la traversée des vastes plaines de Sirat et du Sig, commence lascension du massif de l'Atlas. La côte est roide à en juger par le ronflement de la machine. Un peu de répit, quand nous avons franchi la crête des Béni- Chougran. Mais la descente n'est pas longue.
et il faut bientôt remonter de plus belle. La voie fait des détours, de véritables lacets, et elle gravit des pentes de plus en plus rapides, monte depuis des heures, monte toujours. Enfin, les hauteurs de Saïda sont dépassées ; nous roulons maintenant sur un immense plateau, d'une étendue sans borne. Le souffle de la locomotive s'est apaisé ; le train glisse, et fait si peu de bruit, c^u'on se sent prêt à s'endormir.
Un arrêt brusque nous sort de la douce torpeur qui nous envahissait. Qu'y a-t-il pour nous faire stopper ainsi, loin des stations, en pleine lande? — La machine disparait dans une nuée de vapeur ; un de ses tuyaux vient de crever. Nous sommes en panne.
Il est environ trois heures du matin. La bourgade la plus rapprochée n'est pas à moins de quarante kilomètres. Si le train était muni de Tappareil nécessaire pour se mettre en communication avec les fils télégraphiques qui longent la voie, on pourrait prévenir, demander du secours à la gare voisine, dire que nous sommes ici, arrêtés, dans l'impossibilité de faire un tour de roue. Mais les accidents de ce
genre ne sont pas prévus, paraît-il, sur notre petit chemin de fer.
La lune est dans son plein et brille dun magnifique éclat. Il fait froid. Nous avons atteint une altitude de douze cents mètres. Un vent assez vif fouette en rafale Timmense plaine. Les derniers jets de vapeur se sont échappés de la machine, et, en se condensant sur les voitures, ont couvert le train de givre. L"eau s'est gelée ; des chandelles de glace pendent au marchepied des wagons. Nos costumes d'été nous paraissent légers !...
(^>ombien de temps allons-nous rester ici ? Nous ne pouvons pas attendre le prochain train qui ne passera que dans douze heures. Un homme part pour le poste télégraphique le plus proche, à 15 kilomètres ; il demandera à Saïda une machine de secours.
Le vent continue à souffler par bourrasques et fait vibrer les fils du télégraphe. Le haut plateau, sur lequel nous sommes, semble infini ; on n'aperçoit à perte de vue ni un arbre, ni un rocher, ni une dune. C'est la plaine nue, sans relief, incolore à cette heure de la nuit, malgré les clairs raj^ons de la pleine lune. Et le vent,
que rien n'amortit, qu'aucun obstacle ne retarde, fait résonner comme des harpes les fils du télégraphe, chante, en passant au dessus de nous, la chanson plaintive des steppes.
Des feux s'allument tout le long du train. Les militaires, qui voyagent avec nous, arrachent des plantes sauvages et les font brûler. Autour des feux, des groupes de légionnaires et de tirailleurs se forment. A chaque coup de vent, la flamme monte dans les petits bûchers de broussailles, éclaire les figures et dessine sur le sol de longues ombres. Il s'échappe de tous ces brasiers une délicieuse odeur de plantes aromatiques. Les touffes d'herbe sur lesquelles nous marchons parfument l'air.
L'aube tarde bien à venir. Voilà près de deux heures que nous sommes en détresse sur le haut plateau de l'Atlas. Le vent fraîchit encore ; nous commençons à grelotter.
Les conversations deviennent plus rares ; nous sommes serrés près des feux odorants, presque engourdis, bercés par le chant monotone du réseau télégraphique.
Mais le ciel a blanchi vers l'Orient ; une clarté monte rapidement et le globe rouge du soleil apparaît. Sur ces vastes steppes de
l'Afrique, le jour vient tout d'un coup, sans transition. La pleine s'est colorée ; mais quelle couleur grise et triste ! une couleur de plantes mortes. Nous voyons maintenant les touffes d'herbe c^ue nous foulions et qui alimentaient nos feux : c'est du thym grillé par le soleil, desséché et sans vie. Jusqu'au fond de l'horizon, le sol est tout semé de ces pauvres petites touffes de thym. Même dans la saison des pluies, quand poussent des tiges nouvelles, leur feuillage est si cendré que la terre doit sembler nue. Un parfum s'en exhale qu'emporte le vent et qui va se perdre très loin dans le désert.
Le soleil commence à réchauffer l'immense solitude ; nous laissons s'éteindre nos feux. Il faut que ce pays soit bien inhospitalier, avec ses nuits glacées et ses après midi torrides : nul essai de culture ; pas un vol d'oiseau dans le ciel. L'eau manque à ces hauteurs, et sans eau rien ne vit.
Les heures passent et nous attendons toujours. Les rails s'étendent en droite ligne à une si grande distance qu'on dirait ciu'ils finissent par se toucher. Nous fixons nos regards sur ce point extrême, dans la direction de Saïda,
espérant j voir bientôt apparaître une aigrette de fumée. Mais la locomotive ne vient pas.
Il fait chaud maintenant et le vent s'est calmé. Du côté du midi, une légère vapeur flotte sur le sol. Le secours nous arriverait-il du Kreider? La vapeur s'étend, rase la terre, transparente et miroitante comme de Peau. Ce n'est pas de la fumée. Elle se répand, gagne une partie de l'horizon; on croirait qu'un fleuve envahit peu à peu le désert. Nous distinguons ses rives, ses îlots boisés, la forêt qui le borde. Le mirage! le mirage!... Tout le monde est debout, les yeux tournés vers la merveilleuse apparition. Les arbres ont des frissons, des reflets et des ombres. L'eau n'est pas très loin de nous ; elle se meut ; il semble qu'en peu de temps on pourrait aller jusqu'à elle. Mais voilà que la nappe liquide court vers la gauche, entraînant ses frondaisons. Les îlots se rejoignent, ne font plus qu'une grande île qui se soude à la terre. Le vent a soufflé de nouveau, chassé les eaux devant lui, renversé les mouvantes forêts et anéanti en quelques instants ce paysage de rêve. Et maintenant, le steppe est redevenu aride et monotone sous ses mai-
gres touffes de thj'm, et les rafales arrachent aux poteaux et aux fils de la ligne des gémissements aigus.
A dix heures, un point noir est signalé à rhorizon, du côté de Saïda. C'est bien de la fumée, cette fois. Les cuivres de la machine brillent enfin au soleil. Chacun reprend sa place. La locomotive est attachée au train et va nous pousser jusqu'à la prochaine station.
Nous courons à travers le steppe gris.
Des brins d'alfa se mêlent aux touffes de thym et verdissent un peu la plaine. Un homme noir a passée venant d'un gourbi isolé. Il y a, par ici, quelques carreaux de culture. La terre moins stérile se couvre d'alfa. Nous descendons. LTn cirque de falaises blanches se dessine au loin, entoure une immense cuvette, plus blanche encore que sa ceinture de rochers. Le sol éblouissant scintille. Est-ce un mirage? Nous voyons des arbres, de grands massifs de verdure, des maisons sur le bord d'une nappe liquide. Nous croyons à un mensonge des 3'eux. C'est bien un lac salé qui occupait toute cette dépression du plateau ; mais l'eau s'est évaporée, laissant sur le sable
un lit de cristaux de sel. Les arbres sont de vrais arbres et les maisons de vraies maisons ; nous arrivons, en effet, au poste militaire du Kreider.
Le train s'arrête devant une gare fortifiée. La caserne est auprès; sur une butte, une autre caserne domine l'étendue blanche. Parles soins des soldats, une petite oasis s'est formée autour de ces constructions récentes; des peupliers d'Italie et des acacias trouvent dans les couches profondes du sable une fraîcheur qui les fait vivre. Quelques pieds d'alfa, que broutent des chameaux, tapissent misérablement les dunes. Partout ailleurs, c'est le désert aveuglant, un mélange de sable fin et de sel.
A la sortie des chotts du Kreider. le steppe reparait, aussi vaste qu'avant, plus sec encore et plus désolé. De grands nuages de sable le parcourent, vont s'abattre sur des dunes, y dessinent de longues stries qui s'effacent et se reforment sans cesse. Nous croyions en avoir fini avec la région des chotts, et voilà que l'ancien lac enfonçait une de ses queues jusqu'ici ; nous roulons de nouveau sur des paillettes de sel.
Depuis notre panne de la nuit, le train n*a plus sa marche régulière. Obligé de laisser passer les trains qui montent, il s'aiguille sur les voies de garage et attend. A Bouk- Guetoub, nous attendons pendant plus d'une heure le train qui vient d'Aïn-Sefra. Un bivouac de chasseurs d'Afrique s'est installé derrière la gare fortifiée : les chevaux sont attachés à la corde, les sabres et les mousquetons disposés en faisceaux ; les hommes viennent de manger leur soupe. "Cette petite troupe est l'avant-garde d'un escadron qui fait route vers Mascara. La sentinelle a signalé un vol de poussière très lointain, comme une traînée de fumée. La colonne est en vue. Un mouvement se produit autour de cette gare de Bouk-Guetoub où chacun veut assister à l'arrivée des chasseurs. Notre train s'est vidé. Spahis indigènes aux larges burnous rouges, sous-officiers des compagnies de discipline, soldats de la légion étrangère, Arabes en manteaux blancs se groupent sur une butte; le général, son officier d'ordonnance et le commandant de l'avant-garde sont au premier rang. Dans un nuage de sable, au trot de ses chevaux, l'escadron approche rapidement. Nous distinguons déjà la couleur des
costumes, les pantalons rouges et les vestes bleues. Les cavaliers ont ralenti leur allure et mis le sabre au clair, les trompettes sonnent et la troupe défile devant son général.
Cette scène militaire, banale peut-être en elle-même, avait un bel air de fierté et de grandeur dans le cadre immense et le décor inoubliable où elle se déroulait.
La voie est libre ; nous repartons à travers le steppe. De petites plantes grises dont la feuille est dentelée comme celle des immortelles, se mêlent aux toufïes vertes de l'alfa. Le thym a disparu. Des troupeaux de chameaux paissent dans le désert. Ils nous regardent passer avec indifférence; les jeunes, seuls, semblent effarouchés. Pauvres bêtes, habituées aux longues tâches, elles ne se révoltent jamais; elles s'agenouillent devant l'homme, pour lui permettre de les charger plus aisément ; elles sont patientes et douces. Leurs yeux ont un reflet de soumission héréditaire. Dans ce pays du fatalisme, on dirait qu'elles obéissent à la loi commune.
D'où viennent tous ces chameaux qui broutent en liberté les pousses d'alfa et les petites
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feuilles grises ressemblant à des immortelles. Aucun berger ne les garde et je n'aperçois pas un gourbi sur les montagnes. Autour du steppe vert, s'étend un steppe jaune, un désert de sable, et plus loin, une ceinture de montagnes abruptes, déchiquetées, ravinées du sommet à la base. Les chameaux ne s'égarent pas sur ces espaces incultes ; ils ne quitteront la lande herbeuse qu'au jour où l'on viendra les prendre pour quelque caravane lointaine.
Depuis plus de douze heures, nous sommes sur le haut plateau de l'Atlas; quand commencerons-nous la descente vers le Sahara ? Le cirque des montagnes nous serre de plus près : il est taillé à pic, en arêtes vives, comme par éclats. Toute la terre en a été emportée par les orages. Le roc se montre à nu, sans une brèche. Nous contournons sur un lit de sable d'or cette muraille infranchissable, et nous voyons s'ouvrir une nouvelle plaine, et puis une autre barrière de rochers abruptes se dresser devant nous. Que cette sortie du plateau est tourmentée !
Mais voici, au pied d'une grande dune jaune, des lignes de peupliers d'Italie, des allées de platanes, un village arabe qu'abritent des paL
miers ; et, plus bas, des casernes, de vastes constructions de style mauresque, toutes neuves, sur lesquelles flotte le drapeau tricolore. C'est Aïn-Sefra, le poste militaire le plus important de lExtrème-Sud Oranais.
Il nous reste un dernier coup de collier à donner, un col à franchir, et nous prendrons la descente. Nous sommes à onze cents mètres d'altitude, quand la voie se jette, par un brusque détour, sur la pente de la montagne des Ksour.
Rien de ce que nous avons vu jusqu'à présent, ne peut donner une idée de la désolation du paj's. Les montagnes sont des éboulis de rochers roussis par le soleil ; le sable est calciné. Dans les fentes, dans les creux, dans les replis du sol, il n'y a pas une pincée de terre ; rOued Sefra a tout entraîné, tout déchaussé, tout bouleversé. L'Oued Sefra qui est presque toujours à sec, déborde une fois tous les ans. Alors il devient terrible, s'étend comme un large fleuve, se précipite comme un torrent, inonde les vallées, roule des blocs de rochers, emporte des pans entiers de la montagne. 11 n'a pas de lit déterminé ; il passe où il peut, ren-
verse les obstacles et ne laisse après lui qu'un affreux chaos» C'est ce chaos que nous suivons, traversant des cirques qui s'écroulent, coupant des éperons plus disjoints que de vieux briselames, nous faufilant dans des crevasses menaçantes. Une ruine de la nature. Entre les dents de pierre et les arêtes calcaires qui surgissent de toutes parts, des buttes de sable rouge se sont formées et ont pris les formes les plus bizarres ; on dirait des tentes de Bédouins, des pains de sucre, des pyramides, des remparts crénelés. Les crêtes qui nous environnent sont invariablement taillées et disposées comme des côtes nues ; il ne reste que le squelette de ces montagnes. Depuis cinq mois, l'Oued Sefra est desséché ; les petites herbes qui avaient poussé sur ses rives ont péri. Nous sommes dans un paysage mort.
La nuit commence à venir. Un ravin se creuse plus profond, entre les échines raboteuses et les rocs éboulés. Il est encore humide. Des eaux souterraines y émergent, arrosent le pied de quelques palmiers et font fleurir des lauriers roses. On sent une agréable fraîcheur. Les palmiers sont plus épais et plus verts ; la
vallée élargie en est tapissée; des plates-bandes d'orge les entourent. Sur un mamelon isolé, de l'autre côté de l'oasis, une kouba blanche semble sortir de cette mer de verdure. Car la palmeraie s'étend maintenant assez loin, suit le cours d'eau, descend avec lui entre les murs de boue desséchée.
Et voilà un village sombre, à moitié caché par les grands dattiers, le village arabe de Moghraz, dont les maisons sont faites de boue pétrie. Des enfants gambadent en voyant passer le train ; sur les terrasses, quelques indigènes accroupis demeurent immobiles. Ces cases en terre, toutes pareilles, toutes basses, sans une fenêtre, sans une porte apparente, sont donc habitées ? Le village a Fair misérable et ruiné. Dans la nuit qui tombe, il prend l'aspect d'une nécropole.
Les palmiers s'espacent, deviennent plus chétifs et disparaissent. Le ruisseau qui les faisait vivre a été bu par le sol.
Nous nous enfonçons dans le désert. Les collines rocheuses s'ouvrent devant nous, vont se perdre au loin. Une nappe de sable gris ondule à l'infini. Il est tard quand nous arrivons au but de ce long voyage, à Beni-Ounif, le
dernier grand poste militaire de rExtréme-Sud, un des plus voisins de la frontière marocaine.
BENI-OUNIF
BENI-OUNIF
A mon arrivée à Beni-Ounif, au milieu de la nuit, avant le lever de la lune, je n'avais vu que le sable dans lequel j'enfonçais jusqu'à la cheville. Pas de sortie à cette gare, ou plutôt pas de barrière ; la sortie est partout. Et sur les indications qui m'avaient été données, j'avais marché assez longtemps dans le sable, un peu au hasard, à la recherche du seul hôtel de l'endroit.
C'est une construction d'aspect oriental, un grand mur flanqué détours et percé d'une porte que surmonte une coupole. On nous installe, mes deux amis et moi, dans de vastes chambres, au rez-de-chaussée, meublées d'un petit lit en fer, d'une chaise et d'une table. Nous avons le sol battu sous les pieds, et des plan-
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ches au naturel pour plafond. Mais les murs sont blancs, la literie est propre ; n'est-ce pas l'essentiel et tout le confort désirable en ce lieu perdu dans le désert?
De bonne heure, j'étais debout ; il faut mettre à profit la fraîcheur relative du matin. Je m'aperçus bientôt que je n'avais pas été seul dans ma chambre : un scorpion s'y promenait familièrement. J'eus tout le loisir de l'observer et je vis qu'il se dirigeait vers la porte. Il cherchait une fente pour passer. Je lui ouvris la porte toute grande, n'ayant aucune envie de contrarier son goût pour le plein air. Il disparut et je sortis après lui.
Sous les premiers raj^ons du soleil, le sable était déjà éblouissant. Je me trouvai sur une place entourée de rares maisons très basses, très blanches, à laquelle aboutissent deux larges rues bordées elles aussi de quelques petites maisons. L'éclat du sol et du ciel, l'éclat des murs blancs contribuent, avec le peu de hauteur des logis, à donner aux rues et à la place des proportions exagérées. Toutes ces constructions sont neuves, et V Hôtel du Sahara avec son dôme, ses tours et ses découpures en
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forme de créneaux arabes, en est la plus grandiose. Il est accosté d'un entrepôt, bâti dans le même stj^le, qui le prolonge démesurément et lui donne Tair d'une forteresse mauresque. Des cafés, des magasins de tissus, d'épicerie, de tabac, tous les débits divers que nécessite une agglomération militaire, occupent les petites maisons européennes allignées le long des avenues. Cette bourgade moderne, dont le commerce est assez florissant, pourrait contenir dans un espace très restreint, serait à Taise, il me semble, sur la place même où nous nous trouvons.
La gare, d'où nous sommes sortis à tâtons pendant la nuit, est plus loin, en dehors du village. Comme toutes celles que nous avons vues depuis Le Kreider, elle est blindée et pourvue de petits observatoires à l'épreuve des balles. Les bâtiments militaires sont entourés de murailles, ont une importance considérable; des détachements de chasseurs, de spahis, de légionnaires, de tirailleurs et une compagnie du train des équipages y sont logés. C'est cette garnison qui fait la relève des postes échelonnés sur la frontière du Maroc, qui est chargée de maintenir la population belliqueusedeFiguig
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et d'arrêter les incursions des Berabers. A un kilomètre de la redoute, au milieu des palmiers, le drapeau tricolore flotte sur le bureau arabe. Nous avons atteint le dernier centre français de TExtrème-Sud Oranais.Plus bas, ce ne sont que des Ksour, perchés sur des dunes et des rochers, des fortins gardés par quelques soldats qui protègent les convois et assurent les communications entre Fendi et Taghit. Il y a peu de mois, Beni-Ounif était le point le plus avancé sur lequel s'exerçaient efficacement notre influence et notre autorité. De là, partit, il y a deux ans et demi, Texpédition qui réduisit Figuig et mit le terme aux déprédations que commettaient ses habitants sur notre territoire. Maintenant, la vallée de la Zousfana est surveillée ; des détachements de la garnison de Beni-Ounif y font respecter notre drapeau.
Quelques cavaliers du bureau arabe partent en reconnaissance ; ils vont suivre cette vallée naguère si dangereuse de la Zousfana, jusqu'au poste \oisin de Fendi. Leur mousqueton est pendu au pommeau de la selle, à portée de la main. Ils ont le teint bronzé, presque noir- Leurs chevaux à longue queue et à longue cri-
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nière, sautillent, trottent légèrement, sont prêts à prendre le galop au premier signal. Ces hommes sont des soldats énergiques, des mercenaires recrutés dans les tribus fidèles, qui vivent librement sous la tente, avec leur famille, dans le voisinage du bureau arabe, et répondent à toute heure à l'appel de nos trompettes. Quelle superbe tenue, à cheval, sous les plis flottants de leur long burnous ; leur belle taille est haussée par le klah qui couvre leur tête. Ils s'éloignent en peloton pressé, sur le sable blanc, font senvoler de petits nuages de poussière; et eux-mêmes, tant leur allure est douce et rapide ' ne semblent-ils pas quelque chose qui prend son vol vers le désert?
Nous Tavons devant nous, le désert de sable, enserré d'abord entre les montagnes du Maroc et les derniers contreforts de l'Atlas oranais, s'élargissant plus loin et sétendant à linfini.
Après avoir remis à l'autorité militaire les lettres de recommandation dont nous étions porteurs, nous nous dirigeons vers le bureau arabe qui doit nous donner une escorte pour l'excursion projetée à Figuig. La distance qui sépare la redoute du bureau n'est pas longue,
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mais le soleil est si brûlant que nous avons hâte d'atteindre Torée de l'oasis. Le lit desséché d'un affluent de la Zousfana se creuse dans le sol, et, aussitôt, les palmiers se montrent ; nous pouvons, sous leur ombre, gravir la côte opposée du ravin. Ce rideau de verdure n'est qu'une bande détachée de l'oasis ; il cache les murs en terre rousse du vieux village de Beni- Ounif. Nous voilà de nouveau en pleine lumière.
Rien de plus inattendu que la vue de ce ksar, à demi ruiné, dont les murailles en boue, effritées, amincies par les orages, sont lézardées et éventrées. Quelques portes basses, pareilles à des bouches d'aqueduc, sont percées de distance en distance, et laissent apercevoir des couloirs sombres qui sont les ruelles de ce misérable village. Est-il encore habité? Nous foulons un sol inculte, raboteux, remué et semé d'une myriade de pierres plates de forme triangulaire, à demi enfoncées dans la terre, la pointe en haut. C'est le cimetière arabe de Beni-Ounif ; et toutes ces pierres, taillées et orientées de la même façon, blanches comme le sol d'où elles sortent, indiquent l'emplacement des tombes. Aucun arbre, aucune fleur, aucune inscription;
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rien qui rappelle le mort, qui permette de retrouver, parmi tant d'autres semblables, une sépulture chère. Les petites pierres pointues ne sont même pas alignées ; on les croirait placées au hazard, ici en groupe, là isolées, deux pour chaque tombe, la plus grande à la tête et la plus petite aux pieds, toutes regardant rOrient. Quelques rares sépultures sont maçonnées à dos d'àne et recouvertes d "un épais enduit en chaux ; on a enseveli là un caïd ou un personnage riche.
Le champ de mort est si vaste, devant le pauvre village en ruines, que nous nous demandons s'il reste des vivants dans ces murailles de terre brunie. Mais voilà que, par une des portes basses, un Arabe sort en se courbant. Dans un des couloirs obscurs, nous apercevons des fantômes blancs. La ruche, que nous croyions abandonnée, n'est pas vide ; des familles y vivent du produit de leurs dattiers et de leurs maigres carreaux d'orge.
Combien plus animé est le camp des cavaliers du Maghzen, à l'autre bout du cimetière, près du bureau arabe. Leurs tentes, brunes ou rayées de brun et de blanc, sont dressées sous
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de hauts palmiers. Des chevaux piaffent et hennissent. De beaux hommes astiquent leurs fourniments. Autour des feux, des femmes noires font cuire de la farine d'orge à rétuvée. Des enfants, la poitrine et les pieds nus, viennent à nous en courant. On croirait voir une peuplade guerrière.
Cest dans ce camp que nous prendrons des montures et une escorte pour notre excursion de demain à Figuig.
L'OASIS DE FIGIJIG