LIGUE DES DROITS DE L'HOMME
Sous leur première figure, il vous en souvient, Citoyens, c'étaient des Hippogriffes et des Tarasques ; c'étaient des géants, des ogres affamés de chair humaine. Ils ne parlaient que de « décerveler d les citoyens paisibles. Ils allaient par les rues assommant les républicains, sous le regard amical et le sourire attendri de M. Méline. M. Méline souriait avec une grâce inimitable au nationalisme naissant. Il vous en souvient. Citoyens ? Et, sous ce fécond sourire, le nationalisme grandit, haussa sa tête empanachée par-dessus les toits, comme M. et M""^ Gayant dans la vieille ville de Douai. Les badauds, les marmitons, les petits garçons des jésuites lui faisaient cortège en poussant des cris aigus.
Aux obsèques du président Faure, ce fut un beau vacarme. Un cheval se mit de la bande, un cheval militaire. Il y a, paraît-il, des chevaux nationalistes. En ces jours étranges, le nationalisme, plein de jeunesse, soulevait des troubles, causait des bagarres, organisait des émeutes, méditait des révolutions. Il s'apprêtait à tuer la République et comptait bien la porter en terre avec le défunt président. Mais il rata le coup du catafalque. Il ouvrait alors des mâchoires larges comme l'Arc de Triomphe. Il avait un appétit de Gargantua et voulait avaler le Parlement tout entier. On craignait que du nouveau président il ne fît qu'une bouchée. « Ce pauvre M. Loubet, disaiton, n'a plus que la ressource de se loger dans la dent creuse de l'ogre ».
Comment, en si peu de temps, les nationalistes
ont-ils pu changer si complètement de mœurs et de langage ? Ils ne sont plus reconnaissables ; ils ne veulent plus tuer personne ; ils ne parlent plus de décerveler les citoyens. On ne leur voit plus de matraques. Ils respectentles institutions parlementaires, ils respectent le Sénat, ils respectent les chapeaux. Lisez leurs affiches, vous serez bien surpris : il n'y est question ni de guerres, ni de massacres, ni de décervellement aucun. On ne parle là-dedans que de liberté, de tolérance, d'économies et de réduction du service militaire. On se contente de souhaiter un changement de ministère. Et ce n'est pas là, sans doute, une profonde pensée. On ne dit pas du tout dans ces placards qu'on renversera la République, on y dit même qu'on la réformera. Du plébiscite, pas de nouvelles. Bien mieux! Tous les nationalistes sont devenus républicains. Il en est de radicaux pour les électeurs radicaux, de socialistes pour les électeurs socialistes, de libertaires pour les électeurs libertaires. En cherchant bien, on découvrirait des candidats qui se disent impérialistes-nationalistes républicains et des candidats qui se disent monarchistes-nationalistes républicains.
En entendant leur nouveau langage, en voyant leurs mines hypocrites, on est tenté de leur dire comme Sganarelle à son maître : « Messieurs, je vous aimais mieux comme vous étiez avant. t> Et de fait, ils étaient moins déplaisants quand ils brandissaient leur vieille rapière rouillée, qu'ils ne sont aujourd'hui en soufflant dans la flùle de Guillot. Mai?