LIGUE DES DROITS DE L'HOMME DU XVI
représentants ou des représentés, les législatures ont succédé aux législatures, et la justice et la bonté ne sont pas encore entrées dans nos lois. Depuis trente ans, par ce qu'elles ont fait et surtout par ce qu'elles n'ont pas fait, les Chambres n'ont pas peu contribué à rendre la République moins aimable et moins sûre qu'elle ne promettait de l'être à son avènement. Certes la Chambre qui maintenant expire n'a montré, dans sa vie, qu'une faible pensée et un médiocre courage. Née dans l'erreur, le mensonge et l'épouvante, sous un ministère criminel, elle traîna une existence incertaine et molle. Il semble que la peur soit l'inspiratrice et la conseillère de nos députés, et l'on peut dire de nos Chambres que leur faiblesse trahit tous les partis.
Vous voyez, Citoyens, que je ne tombe pas accablé d'un respectueux étonnement devant la majesté de nos institutions politiques. Mais quand nos fougueux nationalistes en réclament la destruction soudaine, quand nos grands plébiscitaires demandent d'une voix retentissante la suppression des parlementaires, je vois trop qu'ils pensent les remplacer par des patrouilles de cavalerie, et que la liberté n'y gagnerait rien. Dans l'état actuel de nos institutions et de nos mœurs, le suffrage universel est l'unique garantie de nos droits et de nos libertés, et il suffirait d'un souffle, d'un souffle de fraternité passant sur nos villes et nos campagnes, pour qu'il devint un instrument de justice sociale.
Allocution prononcée
au festival en l'honneur de Victor Hugo,
le 2 mars 1902.
Citoyennes et Citoyens,
Le l^r juin 1885, un cercueil déposé sous l'Arc de Triomphe était conduit au Panthéon par tout le peuple de Paris et par les représentants de la France et du monde pensant. Sur les voies suivies par le cortège funèbre et triomphal, la flamme des lanternes tremblait au jour sous un crêpe ; des mâts, plantés d'espace en espace, portaient des écussons sur lesquels on lisait des inscriptions, et ce n'était point des noms de batailles, c'étaient des titres de livres. Car les honneurs jusque-là réservés aux rois et aux empereurs, aux souverains et aux conquérants, la foule émue les décernait à un homme de travail et de pensée, qui n'avait exercé de puissance que par le langage.
Note. — Ce festival fut organisé par la Société des Universités populaires de Paris et de la banlieue. Il eut lieu dans la grande Salle des Fêtes du Trocadéro. M. Anatole France présidait.
a Au Penseur ! » Ce mot revenait sans cesse sur les bannières qui marchaient derrière le mort glorieux. Et ces funérailles instituées, non par un décret des pouvoirs publics, mais par un mouvement superbe de l'instinct populaire, marquaient une ère nouvelle de l'humanité. L'appareil pompeux, qui depuis un temps immémorial honorait la force et la violence, on le voyait pour la première fois accompagner la douce puissance de l'esprit et célébrer une gloire innocente. Funérailles éloquentes, symbole magnifique de l'idée révolutionnaire : à ce signe, il apparaissait que le peuple substituait désormais, dans son cœur, au dogme la pensée libre, au pouvoir absolu la liberté, aux images de la force les marques de la raison, à la guerre la justice et la paix, à la haine l'amour et la fraternité.
Comme le peuple qui, un siècle auparavant, avait pris la Bastille, le peuple qui fit l'apothéose de Victor Hugo sentit confusément ce qu'il faisait, et honorait moins un poète, tout grand qu'était celui-là, que la poésie et la beauté, et que, s'il célébrait le vieillard qui avait jeté au monde tant de pensées et de paroles, c'était afin de reconnaitre en lui la souveraineté de la parole et de la pensée.
C*est dans ce même esprit, c'est avec ce même cœur. Citoyens, que nous célébrons aujourd'hui le centenaire de Victor Hugo. Certes, nous ne ferons pas du poète un dieu, et nous nous garderons de toutes les idolâtries, même de la plus excusable, de l'idolâtrie des grands hommes. Nous nous garderons
d'opposer aux vieux dogmes un dogme nouveau, et de substituer à l'autorité du théologien et du prêtre l'autorité du penseur et du poète.
Nous savons que tous les hommes sont faillibles, sujets à l'erreur, cpi'ils ont tous leurs jours de troubles et leurs heures de ténèbres. Nous ne refusons point aux plus grands et aux meilleurs le droit sacré aux faiblesses de l'esprit et aux incertitudes de l'intelligence. Les plus sages se trompent. Ne croyons à aucun homme.
Victor Hugo, moins qu'un autre, ne peut fournir matière à une doctrine et donner les lignes d*un système politique et social. Sa pensée, à la fois éclatante et fumeuse, abondante, contradictoire, énorme et vague comme la pensée des foules, fut celle de tout son siècle, dont il était, il Ta dit lui-même, un écho sonore. Ce que nous saluons ici avec respect, ce n'est pas seulement un homme, c'est un siècle de la France et de l'humanité, ce dix-neuvième siècle dont Victor Hugo exprima plus abondamment que tout autre les songes, les illusions, les erreurs, les divinations, les amours et les haines, les craintes et les espérances.
Enfant, quand la monarchie fut rétablie sur la France épuisée par la guerre, il fut royaliste sous deux rois, puis il se sentit, après la révolution de Juillet, monarchiste et impérialiste libéral. Mais dès lors une vive sympathie l'entraînait vers le peuple. Et il put dire plus tard, en forçant un peu le terme, qu'il avait été socialiste avant d'être républicain. Il
devint républicain en 1850. Ce progrès de son esprit, peut-être n'en découvrait-il pas lui-même toutes les raisons. Voici celle qu'il en a donnée plus tard :
« La liberté m'est apparue vaincue. Après le 13 juin, quand j'ai vu la République à terre, son droit m'a frappé et touché d'autant plus qu'elle était agonisante. C'est alors que je suis allé à elle. »
A compter de ce jour, il la défendit ardemment par ses actes et ses paroles. En 1850, M. de Falloux, ministre de l'Instruction publique, présenta à l'Assemblée législative un projet de loi qui livrait l'instruction publique au clergé. C'est ce que les cléricaux appelaient, comme aujourd'hui, assurer la liberté de l'enseignement. Victor Hugo, membre de l'Assemblée, combattit cette loi qu'il dénonçait comme un « traquenard clérical caché sous un beau nom ». Il faut rappeler quelques mots de ce discours.
Victor Hugo y disait aux cléricaux :
d ...Il n'y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur que vous acceptiez. Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor delà civilisation, l'héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez !
« . . .Et vous réclamez la liberté d'enseigner ! Tenez, soyons sincères, entendons-nous sur la liberté que vous réclamez : c'est la liberté de ne pas enseigner.
4 Ah ! vous voulez qu'on vous donne des peuples à instruire ! Fort bien. — Voyons vos élèves. Voyons
VOS produits. Qu'est-ce que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de l'Espagne?... »
Citoyens, si, parmi les idées politiques de Victor Hugo, je choisis, pour vous les rappeler, celles de 1850, c'est parce que 1902 (puissent votre sagesse et votre énergie détourner ce présage !) ressemble en quelque chose à 1850. La ressemblance serait plus fâcheuse encore si 1902 avait, comme 1850, une Chambre cléricale et réactionnaire.
Voilà comment de force et brusquement le souvenir de Victor Hugo nous ramène à l'heure présente, à cette heure trouble où les ennemis de la République démocratique et de la justice sociale s'efforcent de restaurer l'autorité de l'Église et le règne du privilège. Aujourd'hui comme à la veille du coup d'État, toutes les réactions violentes ou sournoises, ralliées autour des moines et des prêtres, arment contre la liberté le mensonge, la calomnie et la corruption. Et, comme en 1850, comme toujours, les ennemis de la liberté se réclament de la liberté. C'est en son propre nom qu'ils prétendent l'étrangler. Ainsi que ce prophète voilé que personne n'aurait cru si l'on avait vu son visage, ils cachent leur vrai nom sous celui de libéraux.
Citoyens, c'est à vous de démasquer les fourbes et les hypocrites et de sauver la République que nous défendons non pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle peut et doit être, la République que nous voulons garder comme instrument nécessaire de réformes et de progrès, la République qui sera demain
la République démocratique et sociale, et qui nous acheminera vers cette République universelle, la République future que Victor Hugo, dans sa vieillesse auguste, a magnifiquement annoncée :
a Aux batailles, a-t-il dit d'une voix prophétique, succéderont les découvertes ; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et s'éclaireront ; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs ; on trouvera, on instruira, on inventera ; exterminer ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les créateurs. »
Citoyens, cette République annoncée par le grand poète dont nous célébrons aujourd'hui le centenaire, cette République idéale et nécessaire, il vous appartient d'en préparer, d'en hàler l'avènement en combattant partout l'esprit d'égoïsme et de violence et en travaillant sans cesse pour la justice sociale et pour la liberté véritable, celle-là qui ne reconnaît point de liberté contre elle.
Toast porté
au banquet offert à Georg Brandès,
le 14 mars 1902.
Ajax , dans la tragédie de Sophocle, dit, avec toute la finesse hellénique, qu'il avait cru longtemps que les hommes étaient conduits par agir, mais qu'il s'apercevait qu'ils étaient conduits par parler.
C'est une vérité que les barbares ont pu méconnaître durant des siècles, mais qui nous apparaît comme elle apparaissait aux Grecs subtils.
La parole mène le monde. C'est pourquoi, Georg Brandès, curieux de connaître et d'exposer les grands mouvements des hommes et des sociétés en ce siècle, vous avez étudié les œuvres des écrivains de préférence à la vie des hommes d'action, sachant que les pensées expliquent les actes qui n'ont pas de signification par eux-mêmes.
Votre œuvre à la fois critique, historique, philosophique, est, avec celle de Sainte-Beuve, la plus considérable de notre temps.
Vous êtes également admirable par votre art
TOAST A GEORG BRANDES iSl
d'exposer, par votre finesse dans l'analyse, par Toriginalité elle relief de votre pensée. Vous avez exercé au-delà de ce qu'il semblait possible la faculté de comprendre.
Mais c'est votre caractère, Georg Brandès, que je veux honorer spécialement ici ; il est égal à votre talent.
Je bois à Georg Brandès, qui vivant dans un âge de démocratie, n'a jamais flatté le peuple.
Discours prononcé
à l'Assemblée générale extraordinaire
de la Ligue française pour la défense des
Droits de l'Homme et du Citoyen,
le 20 avril 1902.
Citoyens,
Il y a un petit conte de nourrice qu'on retrouve chez tous les peuples. C'est celui du lutteur merveilleux. Dans une version lorraine, je crois, de ce conte, le lutteur, lorsqu'il est vaincu sous sa forme naturelle, se métamorphose en dragon ; puis, terrassé sous cette nouvelle forme, il se change en canard. Je me suis rappelé le lutteur merveilleux en lisant les programmes affichés sur les murs par les nationalistes. Nous les avions vus, dans les rues et les boulevards, ces nationalistes, vomir des flammes par les yeux, la gueule et les narines. Dragons épouvantables, ils déployaient leurs ailes et leurs griffes horribles. Pourtant ils furent vaincus et voici qu'ils renaissent, pour une autre lutte, avec des plumes lisses, un air de familiarité, une voix domestique et paisible. Quelle merveilleuse transformation !
Note. — A la suite de cette réunion, la Ligue des Droits de l'Homme vota l'affichage de ce discours ; tiré à cinquante mille exemplaires, il fut affiché dans toute la France.