‹ Vers les temps meilleursChapitre 18 sur 50 · FUNÉRAILLES DE PIERRE LAFFITTE · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES DE PIERRE LAFFITTE

ses associés et ses continuateurs, qu'un étranger, uni à vous par la sympathie, exprime devant ce cercueil un vœu qu'il croit conforme aux suggestions de votre cœur et aux conseils de votre raison.

Ce qui m'encourage à l'exprimer, c'est que la voix de Pierre Laffitte se joint à la mienne pour la soutenir et la hausser. Entendez-le vous exprimer une de ses plus chères et de ses plus constantes pensées, et vous dire ici, comme il l'a dit tant de fois au cours de son apostolat : a II est nécessaire de conclure l'alliance intime des philosophes et des prolétaires, l'union d'une grande pensée et d'une grande force. D

Le mal qu'il eût redouté plus qu'aucun autre, c'eût été que le positivisme, cessant d'être utile à l'humanité, cessât d'être lui-même et que l'Église d'Auguste Comte traversât le monde comme une étrangère.

Puisque Pierre Laffitte encore a pu dire que a le positivisme, malgré sa stabilité fondamentale, n'était pas une constitution absolument immobile », puisque telle est sa doctrine et la vôtre, puisque l'esprit positiviste, qu'on pourrait appeler le sens profond du relatif, peut et doit se créer sans cesse des relations nouvelles avec les choses renouvelées, cette espérance nous est permise de voir, à l'avenir, votre grande école associer de plus en plus ses efforts aux mouvements et aux efforts énormes du prolétariat universel, et préparer énergiquement, selon ses méthodes, dans sa sphère d'activité l'union des travail-

leurs qui sera la paix du monde. Tel est le vœu que j'ai cru digne d'être formé devant cette tombe.

Adieu ! Pierre Laffitte : tu vis encore dans le cœur de tes amis, et ton enseignement demeure parmi les hommes.

Allocution prononcée la réunion (1) organisée en faveur de l'Arménie et de la Macédoine, le 18 mars 1903.

Citoyens,

Sur l'ordre du Sultan Rouge, trois cent mille Arméniens sont tombés. Des sommets du Taurus aux plateaux de l'Ararat, un peuple d'orphelins vit sous le couteau. En Macédoine, à quelques heures de Buda-Pesth et de Vienne, les soldats et les fonctionnaires turcs massacrent les paysans dont ils ont violé les filles et les femmes. Ces crimes commis à la honte de l'Europe, l'Europe doit les réprimer. L'humanité lui en fait un devoir, le traité de Berlin lui en donne le droit positif.

La France a envoyé ses cuirassés pour réclamer à la Porte, par la bouche des canons, le remboursement de Lorando et de Tubini. Nos cuirassés sont-ils uniquement au service de Tubini et de Lorando ?

Le sultan, en livrant l'Arménie et la Macédoine

(1) Cette réunion, organisée par la Société Républicaine de Propagande, s'est tenue dans la salle de l'Éden du Temple.

aux égorgeurs, ne s'est-il donc exposé à aucune réclamation des puissances? L'Allemagne, l'Angleterre, la France, ses tutrices, lui diront-elles: a Tu peux tuer, pourvu que tu payes ! »

Il y a deux politiques si l'on en croit d'habiles gens. Celle de la prudence, et la nôtre. Nous répondons que devant le crime il n'y a qu'une politique : celle de l'humanité.

On prétend que nous manquons de réserve et de précautions. Non, en prévoyant les massacres qui dans quelques jours ensanglanteront la Macédoine et en criant à quiconque peut nous entendre que le sabre turc est toujours levé sur l'Arménie, nous ne manquons ni de prudence ni de sagesse. La prudence n'est pas de taire et de nier les massacres. La prudence n'est pas d'autoriser le crime par un lâche silence. La lâcheté n'est jamais sage.

Quelle est donc cette sagesse de se taire quand le sang des victimes crie ? Seule notre politique est sage parce qu'elle est ouverte et franche, et qu'en dehors des voies droites, il n'y a que surprises et dangers.

Seule, notre politique est pacifique parce qu'elle se fonde sur le sentiment populaire dans les nations civilisées, et que partout le peuple a la guerre en exécration.

Citoyens,

Nous intéressant au sort des Arméniens et des Macédoniens, non parce qu'ils sont chrétiens, mais

parce qu'ils sont des hommes, nousréclamons comme garantie de leur salut et pour l'aHermissement de la paix universelle, l'exécution pleine et entière du traité de Berlin en ce qui concerne l'Arménie et la Macédoine.

Discours prononcé à Home,

à la réunion de l'Association de la Presse,

pour l'Arménie et la Macédoine ,

le 7 mai 1903.

Mesdames et Messieurs,

Si j'ai l'honneur de me trouver ici parmi vous, si j'ai été appelé à me joindre, dans cette salle de votre Association, aux journalistes de Rome, c'est comme rédacteur de Pro Armenia, pauvre défenseur d'une grande cause, très petit journal fondé à Paris, par Pierre Quillard, avec le concours de Francis de Pressensé, de Jean Jaurès et de Clemenceau. Et mon premier devoir, qu'il m'est doux d'accomplir, est de saluer mes confrères de la Ville éternelle.

Laissez-moi vous dire ensuite. Messieurs, combien j'aime l'Italie et de quel respect Rome me pénètre. Dans les heures trop brèves qu'il m'est permis d'y passer, j'y goûte des joies incomparables. La vie y coule pleine, tranquille, profonde, et s'y plonge magnifiquement dans un passé très grand. Comment ne pas se rappeler, à l'ombre de vos ruines de brique et de marbre, couronnées d'oliviers, les siècles où l'immense majesté de la paix romaine enveloppait la terre, et comment ne pas voir avec sympathie la

renaissance de Rome et la prospérité croissante de l'Italie délivrée? De quelque contrée qu'on vienne et quelque langue qu'on parle, comment, parmi les vestiges du Forum romain, ne pas s'essayer à murmurer d'un accent dont vous pardonnerez la rudesse, cette parole de votre antique historien : Roma pulcherrima renim ?

En contemplant les monuments de votre antiquité, un Français ne se sent pas étranger chez vous : il retrouve les restes de la grande aïeule des nations latines ; si l'on parcourt vos rues et vos places illustres, à tout moment on rencontre les vestiges de gloire et de puissance. Mais de tous ces souvenirs. Je plus admirable peut-être, et celui, du moins, qu'il convient le mieux de rappeler ici, c'est le geste pacifique par lequel votre Marc-Aurèle, du haut du Canitole, apaise les Barbares.

C'est un peu le geste. Messieurs, que vous êtes venus faire ici. Sans doute vous ne pouvez pas, comme l'empereur philosophe, en étendant le bras, tranquilliser l'univers. Mais enfin vous êtes venus travailler dans cette salle selon vos forces, qui ne sont pas petites, puisque ce sont les forces de l'esprit, à l'affermissement de la paix européenne, car il ne s'agit pas seulementicide laMacédoinedéchirée et de l'Arménie martyre. Il s'agit de l'union morale et du concert intellectuel de l'Europe civilisée. Le directeur de votre école d'anthropologie, l'illustre professeur Sergi, vient de vous dire, dans le plus noble langage, comment la cause des Arméniens est portée devant

toutes les capitales de l'Europe. Elle a été portée cet hiver à Paris. Dans mon pays, partagé à celle heure entre deux partis qui se livrent un combat sans merci, les adversaires les plus résolus se sont réunis pour prendre en main la cause arménienne.

Loris Melikofif que vous voyez ici les avait convoqués, l'arménien Loris Melikoff qui soulient son grand nom de toute la force de son grand cœur. Dans une assemblée immense, MM. Lerolle el Cochin, les citoyens Jaurès et Pressensé, côle à côte, onl protesté contre les assassinats commis par le sultan exterminateur à la face de l'Europe honteusement silencieuse, et réclamé l'entière exécution du traité de Berlin.

Cette union des gens de cœur pour l'accomplissement d'une œuvre nécessaire et généreuse se fera aussi facilement chez vous, Messieurs, qu'elle s'est faite en France. Tout ce que Rome contient de noble se réunira dans une même pensée humaine et pacifique; les hommes éminents dans la politique et dans la presse que je vois assemblés ici en sont le présage certain.

Et ce ne sera pas pour former de vains souhaits, pour jeter d'inutiles plaintes. Ce que vous réclamerez, comme nous l'avons réclamé, est précis, légal, pratique. C'est la pleine exécution du traité de Berlin. Ce traité institue la tutelle de l'Europe sur l'empire ottoman. Est-il possible que l'Europe dise au sultan rouge: Tue, pourvu que tu payes? Est-il possible que l'Europe tutrice et, par conséquent, responsable,

qui se juge suffisamment armée par les traités pour faire rentrer à coup de canon des créances en souffrance à Conslanlinople, s'estime impuissante devant regorgement de trois cent mille sujets du sultan? La question financière intéresse seule les Européens, diront les monstrueux égoïstes qui se croient sages.

Messieurs, c'est aussi une question économique et financière que regorgement de tout un peuple.

En obtenant la pleine exécution du traité de Berlin, en même temps que vous rendrez la vie à l'Arménie assassinée, vous procurerez aux États européens, et particulièrementà l'Italie, desavantages économiques certains, puisque dans laTurquie soumise au contrôle européen, le commerce pourra se développer librement.

L'opinion est une grande force. C'est en notre temps, dans une partie de l'Europe, la plus grande des forces. Par un effort de l'opinion publique italienne unie à l'opinion publique des -autres peuples civilisés, on peut espérer que se fondera le droit international comme fut fondé, voilà un siècle, le droit

Je m'arrête. M. Barsilai saura définir devant vous avec une haute autorité l'œuvre à laquelle vous êtes conviés. Pour moi, si votre bienveillance permet à votre hôte d'un jour de vous ouvrir son cœur, rien ne me sera plus doux que de voir la pensée italienne unie à la pensée française dans une œuvre de sagesse et d'humanité.

Discours prononcé au

Comice de Rome, en faveur de l'Arménie

et de la Macédoine,

le 21 mai 1903.

Messieurs,

Pour obéir à l'invitation de votre président, l'illustre professeur Sergi, je dois prendre la parole dans cette assemblée, et après votre vénéré concitoyen Angelo de Gubernatis, élever la voix d'un hôte et d'un ami. Vous entendrez avec bienveillance, j'en suis sûr, le son de la langue sœur. La langue italienne et la langue française sont deux sœurs jumelles. Nous aussi, nous avons sucé le lait de la louve, et c'est avec un respect filial que je salue cette ville de Rome, aïeule auguste des nations.

Messieurs, je me promenais hier sur le Forum, où fut longtemps médité le sort du monde. Là, maintenant, parmi les ruines des temples, des basiliques et des arcs de triomphe, croissent de jeunes myrthes mêlés au laurier d'Apollon. Ces marbres et ces rameaux sont l'image de vos souvenirs et de vos espérances. En les contemplant, l'esprit tout plein de votre grandeur passée, je voyais l'Ilalie délivrée et Rome libre refleurir dans l'Europe pacifique.

Messieurs, je viens sous les auspices, aux côtés du

patriote arménien Loris Melikoff, vous convier à une œuvre qui intéresse les droits de l'humanité et la paix du monde. Je viens apporter la cause de l'Arménie non à l'Italie morte, mais à l'Italie vivante. Pour savoir combien vous êtes jaloux de venger les attentats commis contre la personne humaine et de quelle généreuse pitié vous honorez les victimes des crimes, je n'ai pas besoin de rechercher des souvenirs, ni même de rappeler le héros dont votre mémoire est pleine, le généreux défenseur de toutes les causes justes des peuples, de Garibaldi, qui combattit pour l'Italie opprimée et pour la France vaincue.

J'ai vu passer au pied de la colonne Trajane un cortège innombrable de citoyens, qui, dans un silence sacré, portaient à Giacomo d'Angelo des couronnes de roses et d'iris. J'ai vu passer, chargée de fleurs funèbres, Rome réparatrice. Le souvenir de ce spectacle, qui me remplit d'admiration, m'encourage à vous parler des Arméniens martyrs.

Messieurs, étranger parmi vous, je suis votre hôte et je connais mes devoirs. Je ne prononcerai pas un mot qui me donne seulement l'apparence de toucher aux aflaires de votre pays, ni m'occuper d'intérêts dont vous êtes seuls juges. Mais puisque Ilaliens et Français nous sommes des hommes, puisque notre dure condition est d'être des hommes, il y a une politique que nous pouvons, que nous devons faire ensemble : c'est la politique de l'humanité.

Un monstre, qui toujours tremblant dans sa misérable toute puissance s'épouvante de ses crimes et

se rassure par de nouveaux crimes, le sultan Abd-ul- Hamid II, a, de 1893 à 1803, fait pendre, écarleler, brûler vifs, Irois cent mille Arméniens, et, depuis lors, il s'appllcjne avec une exécrable i)riidence à l'extermination méthodique de ce peuple d'orphelins.

Vous savez (pie, par leur intelligence et leur activité, les Arméniens sont cnj)nl)li'sde former les liens les i)lus souples cpii puissent unir l'Asie à l'Europe, et que leur mission historicpie est d'échanger les produits de ces deux parties du monde.

Le professeur Angelo de Gubernatis vient de vous le dire, ils ont fait pénétrer chez eux la civilisation européenne. Au temj)s des Césars, leurs rois sont venus à Rome et, sous l'I^mpire, ils envoyaient leur jeunesse étudier aux écoles de vos rhéteurs. Au moyen âge, ils conclurent des traités de commerce avec la Sicile, des conventions avec les Républiques de Venise et de Gènes. .Ius(ju'au dix huitième siècle, ils ont fait un grand négoce avec l'Occident. Depuis lors, ils ont langui, épuisés par d'extrêmes soulTrances, et maintenant ils agonisent sous le couteau des Kurdes.

Qu'il leur soit permis seulement de vivre et ils redeviendront ce (prils étaient autrefois, les agents les plus actifs de la civilisation européenne en Orient. Un des leurs, le patriote Loris Melikolî vient ici vous apporter leur recpicte.

Messieurs, les Arméniens ne vous demandent pas de réaliser en leur faveur, par des moyens hasardeux, un rêve chimérique. Ils ne vous demandent

pas une patrie. Ils ne vous demandent pas de leur tailler leur part dans la chair vive du Turc. Ils demandent seulement que les engagements pris en leur faveur par les grandes puissances signataires du traité de Berlin, soient enfin tenus. Et c'est cette juste réclamation que, par la bouche de l'un des leurs, ils portent à vos oreilles.

Il est vrai (|ue leur sort dépend, sur ce point capital, de ce qu'on appelle les cabinets européens, et que la cause des peuples martyrs n'a en fait déjuges que les diplomates. Mais une puissance est née dans le monde : l'opinion publique, et son souffle ardent pénètre parfois à travers les j)ortes closes, jusque sur le tapis vert des congres diplomaticpies.

Messieurs, vous représentez ici l'opinion publique de votre pays. En cet âge de démocratie, vous êtes moralement, pour un jour, la a curia maxima. d

L'article 61 du traité conclu à Berlin, le 13 juillet 1878, entre les grandes puissances et la Turquie, dispose : d La Sublime Porte s'engage à mettre à exécution, sans autre délai, les améliorations et les réformes nécessitées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité cop. Ire les Circassiens et les Kurdes. Elle fera périodiquement connaître les mesures prises à cet effet aux puissances qui veilleront à leur application. »

L'exécution de cet article peut seul, en assurant la tran(iuillité de l'Arménie et de la Macédoine, délivrer l'Europe de l'inquiétude incessante que lui

cause ce qu'on nomme depuis si longtemps la question d'Orient.

Messieurs, je ne veux pas en dire davantage, je n'ai pas le droit de vous tracer un ordre du jour. Je ne puis que joindre mes prières aux conseils de vos orateurs autorisés et souhaiter qu'à Rome, de même qu'à Milan, à Gênes, à Bruxelles, à Paris, à Genève,^ l'opinion publique réclame hautement l'exécution intégrale du traité de Berlin comme le plus sûr moyen de sauver des millions d'hommes et d'assurer la paix européenne. Vous avez permis à un Françaisde joindre sa voix à la vôtre dans une même pensée de sympathie humaine.

Messieurs, je vous en remercie du plus profond de mon cœur.

*tè-

Discours prononcé

à l'inauguration de la statue d'Ernest Renan^

à Tréguier,

le 13 septembre 1903.

Mesdames et Messieurs,

Je sens vivement riionneur qui m'est échu de porter à la mémoire d'Ernest Renan l'hommage des Bleus de Bretagne et de parler, dans ces fêtes de l'intelligence, après l'homme illustre que vous venez d'applaudir. Berthelot, Renan ! J'unis vos deux noms, pour les honorer l'un par l'autre. Hommes admirables qui, situés sur les deux extrémités des sciences, en avez reculé les frontières. Tandis que Renan, avec une perspicacité sans égale et un rare courage intellectuel, appliquait au langage et aux religions la critique historique, vous Berthelot, par des expériences innombrables, toujours délicates et souvent périlleuses, vous établissiez l'unité des lois qui régissent la matière, et vous rameniez les énergies chimiques aux conditions de la mécanique rationnelle. Ainsi tous deux, portant la lumière dans des régions inconnues, vous avez gagné à la raison humaine, sur

les larves et les fantômes, un immense territoire. Celte réflexion, Messieurs, m'a misau cœur de mon sujet. Renan avait l'esprit fait pour sentir très vite la difficulté de croire. Tout jeune, au séminaire, il esquissa dans son esprit une philosophie des sciences. Il n'avait pas entendu parler de Lamarck, ni de GeolTroy Saint-Hilaire. Darwin n'avait pas encore publié son livre sur V Origine des espèces. Ecartant, comme enfantine et fabuleuse, l'idée de la création telle qu'elle est exposée dans les vieilles cosmogonies, sans initiateur et sans guide, il conçut une théorie de transformisme universel, une doctrine de la perpétuelle évolution des êtres et des métamorphoses de la nature. Ses croyances fondamentales étaient dès lors établies. En réalité, Renan, dans le cours de sa vie, changea peu. Ceux qui le croyaient flottant et mobile n'avaient pas pris la peine d'observer son monde de pensées. Il ressemblait à sa terre natale, les nuées y couraient dans un ciel agité, mais le sol en était de granit, et des chênes y plongeaient leurs racines. A vingt-six ans, après cette révolution de Février, source pour lui de grandes espérances, de grandes illusions, il exposa toute sa philosophie dans ce livre de VAvenir de la Science, que plus tard il appelait son vieux Pourànas, entendant par là que c'était le recueil de ses jeunes et chères croyances, les premières incarnations de ses dieux bons. A cela

IS Al G i RATIOS DE LÀ STATUE D'ERNEST RENAS :i5

près que le livre est un peu plus optimiste que de raison et n'a pas cette douceur de la maturité, on y trouve Renan tout entier, Renan dévoué à la science, attendant le règne de la science et le salut du monde par la science.

Ses premières contributions à la linguistique et à la critique furent un Essai sur Vorigine du langage, une étude sur Auerroès et la philosophie arabe an moyen âge et VHisloire générale des langues sémitiques dont l'esquisse date de 1847. Messieurs, je n'étalerai pas devant vous les titres des nombreux ouvrages de Renan comme les enseignes et les tablettes d'un cortège triomphal. Si je rappelle ses œuvres de jeunesse, c'est pour montrer qu'à vingtcinq ans, il est en pleine possession de sa méthode et de sa philosophie. L'histoire est pour lui la science unique des choses mouvantes ; et toutes les choses, à ses yeux, se meuvent et se transforment. « Les langues, dit-il, étant le produit immédiat de la conscience humaine et se modiQantsans cesse avec elle, la vraie théorie des langues n'est, en un sens, que leur histoire », et il dit ailleurs : « La science des littératures et des philosophies, c'est l'histoire des littératures et des philosophies ; la science de l'esprit humain, c'est l'histoire de l'esprit humain. » Dès ses débuts, il est détaché de tout dogmatisme scientifique.

Vous savez, Messieurs, comment ses études de linguistique et d'histoire l'amenèrent à rechercher les origines du christianisme. Il entreprit celte grande tâche avec la sérénité du savant. Tl se disait : « Les

religions sont des faits, elles doivent être discutées comme des faits et soumises aux lois de la critique historique. » Toutes les qualités nécessaires pour écrire l'histoire religieuse, il les réunissait : une science vaste et profonde, une philosophie bienveillante, le culte de la vérité, celte connaissance des hommes que le savoir ne donne guère et qui avait chez lui la sûreté d'un instinct, le respect des illusions consolantes, une disposition naturelle à comprendre, à aimer les erreurs et les faiblesses des simples.

De plus, il avait gardé de sa première éducation une très haute idée de la valeur morale du christianisme. La disposition favorable de son esprit paraît dès l'examen des sources. Avec quelles précautions il manie ces documents fragiles et comme on voit qu'il veut en sauver pour l'histoire autant et plus même qu'il n'est possible !

Dans ces textes où Strauss ne voyait que des mythes, Renan, avec autant de bon vouloir que de sincérité, s'efforça de déchiffrer une histoire vraie. Il fit mieux : il en lira des récits animés et des tableaux d'une fraîcheur délicieuse. Il traça du Nazaréen une image charmante et fit flotter autour d'elle le parfum qui lui restait d'une croyance desséchée. Tout le ravissait dans l'idylle galiléenne, même l'esprit communiste, qu'ailleurs il goûtait peu. Il sut peindre avec suavité les saintes femmes, les bateliers, les publicains, les pauvres gens qui suivaient le Maître. Il eut des trésors de tendresse pour les premiers hommes apostoliques.

La critique vollairienne faisait une grande part à ]a fraude dans la fondation des religions. Les philosophes du xviii® siècle, trop disposés à croire que l'homme est partout et toujours le même, se figuraient volontiers les apôtres comme des capucins fripons. La critique renanienne, habile à saisir les états obscurs de la conscience, ramène volontiers la fraude aux illusions d'un cerveau malade et pieux. Renan, qui avait voyagé en Syrie, concevait que ces juifs enthousiastes et tendres eussent vécu dans un mirage perpétuel. Sans doute, la thaumaturgie, la glossolalie, tout le merveilleux de la primitive Église, qui paraissait si ridicule à un lettré comme Lucien, ne lui plaisait guère. Il laisse percer le malaise qu'il en éprouve. Il ne s'arrête à ces pratiques affligeantes qu'autant que sa probité d'historien l'y oblige ; et, s'il en tient quelque compte dans ses jugements sur les mœurs d'une société, il n'en fait, ce semble, un grief à nul homme isolément.

Messieurs, il y a peu de temps, j'ai eu le rare plaisir de causer avec un prince oriental d'une belle intelligence, qui a vécu sa jeunesse dans une contrée où la puissance créatrice de l'esprit religieux n'est pas épuisée, et qui produit encore des prophètes, des apôtres et des martyrs.

Il me demandait avec une surprise à peine feinte et un orgueil asiatique, comment il se faisait que l'Occident n'eût point de prophètes, lorsque d'Orient il s'en levait sans cesse des milliers.

— Aujourd'hui comme autrefois, me disait-il, par tout l'Islam, on trouve des |)r()[)hcles, au bazar, dans la boutique du barbier, au coin de la rue où hurlent les chiens errants. Et les Européens n'en découvrent pas un seul, alors qu'ils en auraient le plus besoin. Voyez les Français, par exemple. Quel avantage il y aurait pour eux à ce que M. (^ond)es fut prophète.

Nous parlâmes des dieux morlsel des dieux vivants. J'écoulai avec une a tient ion singulière ce (Oriental qui sait comment se font les religions, qui en a vu faire, qui peut-être en a fait une. Il ne me confia pas sans doute toute sa pensée, mais j'appris de lui qu'il faut trois choses pour faire une religion. D'abord une idée générale d'une extrême simplicité, une idée sociale. En second lieu, une liturgie ancienne, depuis longtemps en usage, dans lapr^lle on introduit cette idée. Car il est à noter (pi'un culte naissan emprunte toujours son mobilier sacré au culte régnant et que les nouvelles religions ne sont guère que des hérésies. Troisièmement (et j'obtins cet aveu sans trop de difficultés), il y faut un tour de main, il y faut cet art des prestiges qu'on appelle dans notre vieille Europe la physicpie amusante. Et je ne sais, après avoir entendu ce prince intelligent et religieux, si parfois la nouvelle école n'a pas noyé trop complaisamment le miracle dans le demi-jour de la pathologie nerveuse, s'il ne tant pas admettre de temps en temps l'hypothèse d^ la frauile consciente, s'il n'y aurait pas lieu, enfin, sur ce point, comme sur plusieurs autres, de concilier Voltaire avec Renan.

La Vie de Jésus parut le 24 juin 1863. Elle déchaîna sur la lêlede son auteur uneefTroyable tempête d'invectives et d'injures. Toute l'Église tonna. Il avait prévu l'orage ; il n'avait cherché ni à l'attirer, ni aie détourner. 11 se faisait une obligation de dire tout ce qu'il croj'ait être la vérité. Sa maxime invariable était a qu'il n'est pas permis au savant de s'occuper des conséquences qui peuvent sortir de ses recherches».

Fière revendication des droits de la science, juste sentiment du devoir intellectuel ! Combien nous en avons vu de philosophes et de savants, faute de suivre celle règle, devenir complices de l'erreur et du mensonge, du préjuge barbare, trahir la vérité! a. Je voudrais parler, disait Tun, mais je ne puis, ce serait ébranler les fondements des sociétés humaines et creuser un abîme. » El l'autredéclarait avec l'énergie de la faiblesse que, connùt-il le secret de l'univers, il n'en révélerait rien, de peur d'inquiéter dans sa conscience un berger sur la montagne, un matelot sur la mer. Nous avons vu mieux encore, nous avons vu deshommesgraves,anranchisde toutes croyances, des athées, professer un sombre catholicisme pour le salut de nos instilulions.

Renan, sans entendre les menaces des superbes et les plaintes des humbles, accomplit sa tâche. Dans un des plus beaux et des plus grands livres qu'on ait jamais écrits, monument de la probité la plus sévère et du plus vaste génie, il mit aux jours de l'histoire les origines obscures du christianisme. Il fit voir la première Église de Jésus persécutée par l'orthodoxie

de Jérusalem, les missions de Saint Paul, qui n'eurent d'effet que sur quelques petites associations juives établies dans le monde hellénique; l'entrée inaperçue du christianisme à Rome, où il eut bientôt la fortune incomparable de souffrir par Néron, de trouver en Néron l'ennemi de Jésus, l'Antéchrist, de paraître d'un coup et pour les siècles le bien opposé au mal ; puis la destruction de Jérusalem qui périt en donnant à l'univers un Dieu qu'elle reniait et qui, par sa mort, délivra l'Églised'une mère ennemie. Ilmontra ensuite la seconde génération chrétienne fixant la légende et substituant à la communauté primitive la hiérarchie sacerdotale. Il conduisit son histoire jusqu'aux temps où l'Eglise eut ses livres sacrés, le germe de ses dogmes, les premières formes.de sa liturgie, et il la termina à la mort de Marc-Aurèle, qui fut la mort du monde antique.

Ce livre nous découvre dans l'humilité même du christianisme la cause de son triomphe. Rome étend sa puissance bienfaisante sur tout le monde connu. Plus grande dans la paix que dans la guerre, elle administre les provinces avec une souveraine sagesse. Elle maintient la sûreté des mers et des routes, la tranquillité des campagnes, la police des villes. Elle élève partout des aqueducs, des thermes, des théâtres. Elle respecte,*^sur toute l'étendue de l'empire, les coutumes des peuples et leurs religions. Douée d'un admirable esprit politique, elle identifie les dieux des Grecs et des barbares avec ses propres dieux. Elle vénère dans les cités grecques les images et les sym-

ISAIGURATIOX DE LA STATUE DTJiNEST REXAX 41

boles de la liberté. Les peuples reconnaissants élèvent des temples à Rome tutélaire. Mais des millions d'esclaves et de misérables échappent à ses bienfaits. Elle ne les connaît pas. Victorieuse et pacificatrice, fière de ses orateurs et de ses légions, elle dédaigne les artisans et toutes ces petites gens qui s'occupent de produire ou de transporter les choses nécessaires à la vie. Elle méprise le travail manuel et considère tout trafic comme indigne d'un citoyen. Elle se fait servir par des armées d'esclaves, auxquels, dans sa cruelle prudence, elle n'enseigne que la terreur des supplices. Elle voit sans crainte la misère orientale ronger comme une lèpre les berges du Tibre. Là, les Juifs issus des prisonniers de Pompée et une foule sans cesse accrue de Syriens, de Clialdéens, d'Egyptiens vivent des métiers les plus vils, déchargent les chalands, échangent des allumettes contre des verres cassés, vendent des loques et des rogatons ; leurs femmes vont dire la bonne aventure dans les maisons des riches ; leurs enfants mendient pieds nus dans les bosquets d'Égérie. Rome châtie avec une sévérité impitoyable et distraite leurs émeutes et leurs turbulences. Sa police apaise à coups de bâton leurs querelles au sujet d'un certain Chrestus, puis cette Rome, providence de l'univers, les laisse dédaigneusement croupir dans la misère et rinfamie. Elle n'essaye pas d'adoucir leurs maux ; elle ne fait rien pour les gagner à elle. Elle ne leur apprend rien de romain ; elle n'apprend d'eux rien d'humain. Elle ignore leur humble pensée, leur foi,

leurs espérances. Ils sont la lie de l'humanité, le rebut des peuples, ces Juifs du Janicule. Dans leur abjection et leur dénuement, ils n'ont que leurs rêves. Ce sont leurs rêves qui changeront le monde. De l'infâme Suburre, des ergastules, des carrières, des prisons, va sortir l'Église que Constantin fera asseoir dans la pourpre, qui arrachera de la curie la statue de la Victoire et qui, debout sur les ruines de Rome, disputera l'empire aux césars germains et se fera baiser les pieds par les rois et les empereurs.

Toutes les puissances de la terre grandissent dans l'opprobre. Que les dominateurs du peuple regardent à leurs pieds, qu'ils cherchent parmi les peuples qu'ils oppriment et les doctrines qu'ils méprisent : c*est de là que sortira la force qui doit les abattre.

Le christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques symboles de leur pensée perdue.

Paul a édifié ses églises de Corinlhe et d'Éphèse. Ce fut en annonçant la fin du monde, la conflagration immédiate de l'univers, en enseignant le renoncement à la famille, à l'État, à la société, à la terre, qu'il fonda pour vingt siècles des dogmes, des mœurs, une société, plus contraires peut-être à son esprit ardent de visionnaire et de pauvre, que les mystères et les cultes orientaux dont il détournait avec horreur sa petite troupe de saintes femmes et de Juifs ignorants.

Mais je me garderai de développer devant celte statue des considéVations sur le christianisme. 11 ne faut pas apporter des chouettes à Athènes. Quand il eut achevé celle grande œuvre, composé ces sept volumes des Origines, Renan déjà vieux et atteint des troubles qui lui annonçaient sa fin, se donna une autre tâche assez vaste pour remplir une existence entière, mais à laquelle il était préparé par les études et les réflexions de toute sa vie. Il entreprit d'écrire l'histoire du peuple d'Israël et de relier ainsi les développements du christianisme à ceux du judaïsme. La destinée historique et religieuse d'Israël, quel sujet pour ce grand observateur des transformalions des peuples et des métamorphoses des idées !

Israël conçoit d'abord les Eloïm, images monotones du désert ; son àme, aride comme le sable, ne parvient pas à se figurer chacun de ces génies sous une forme distincte. Son impuissance à représenter la diversité de la nature par la diversité des symboles le conduit à se faire un dieu unique et assure ainsi son originalité religieuse au milieu des peuples d'une imagination plus savante et d'une pensée plus philosophique. Jahvé, le dieu d'Israël, mena longtemps la vie de la grande tente. Il était nomade et patriarcal. Il aimait les troupeaux. Il avait l'esprit pacifique. Plus tard, quand son peuple chercha une terre pour s'y établir, il changea de caractère. Le patriotisme le rendit sanguinaire et féroce. Il se prit de querelle avec les dieux des nations étrangères, Molok, Khamos, qui lui ressemblaient à s'y méprendre et qui étaient

aussi méchants que lui. Il ne se plaisait que dans les massacres et les exterminations. Il avait à chaque instant des caprices odieux. Un jour, en voyage, son coffre de dieu nomade, son arche manque de tomber. Un homme serviable y porte la main. Jahvé furieux le tue. Enfin c'était, comme dit Renan, « une abominable créature )>. Mais les prophètes d'Israël, de ce dieu cruel et stupide, feront un dieu juste. Dans les deux derniers siècles de la royauté juive, et durant la captivité de Babylone, Israël crie par la bouche de ses prophètes, sa soif de justice. Il soupire : (( Que l'équité jaillisse comme l'eau des fontaines et la justice comme un fleuve intarissable ! » Tandis que Rome achève la conquête du monde, les Juifs élèvent d'une ardente haleine leur plainte en faveur de l'opprimé, appellent le Messie qui fera régner la paix sur la terre, promettent aux doux un royaume en ce monde, annoncent aux pauvres qu'ils verront Dieu. Jahvé est devenu le défenseur des faibles, le vengeur de l'innocence persécutée, et Jésus va naître.

Ces pages, où Renan montre les prophètes construisant pièce à pièce le dieu qui va conquérir le monde, sont parmi les plus belles qu'il ait écrites. Il termina le cinquième et dernier volume de l'histoire d'Israël le 24 octobre 1891. Son œuvre s'achevait avec sa vie. Il exprima le contentement de la tâche accomplie dans des termes que je veux rapporter parce qu'on }' voit que ni Tàge ni la maladie n'avaient altéré en lui ce sentiment exact du devoir qui était le mobile de toute sa conduite.

lSAiGiHAilO.\ DE LÀ STATLE D'ERSESf RESAX 45

(i Si je venais à mourir demain, l'ouvrage, avec Vaide d'un bon correcteur, pourrait paraître. L'arche du pont qui me restait à jeter entre le judaïsme et le christianisme est établie. Dans la Vie de Jésus, j'ai €ssayé de montrer la majestueuse croissance de l'arbre galiléen depuis le col de ses racines jusqu'à son sommet où chantent les oiseaux du ciel. Dans le volume que j'ai fini l'été dernier, je pense avoir réussi à faire connaître le sous-sol où poussèrent les racines de Jésus. Ainsi mon principal devoir est accompli. A l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, le travail sur les rabbins touche aussi à son terme et le Corpus inscripiionum semiticarum est en excellentes mains. Tout cela me cause une grande satisfaction intérieure et voilà ce qui me fait croire qu'après avoir ainsi payé toutes mes dettes, je pourrais bien m'amuser un peu. ))

Quel dévouement dans cette grande àmeî Quel bon ordre dans cette admirable vie ! Son histoire d'Israël est terminée, sa contribution à l'histoire littéraire de la France est fournie, le Corpus est en de bonnes mains, Renan meurt en souriant.

Le Corpus était l'objet de sa plus vive sollicitude. Déjà vieux, il disait à sa fille : ce Je voudrais avoir deux tables, l'une pour mes travaux historiques, l'autre pour le Corpus. » J'ignore si ce vœu fut comblé. Mais on sait à l'Académie des Inscriptions que Renan suivait assiduement les séances consacrées à ^e grand recueil épigraphique dont il était l'âme. Notre ami Armand Dayot rapporte que l'auteur des

Origines du christianisme et de tant de beaux livres disait parfois : « De tout ce que j'ai fait, c'est le Corpus que j'aime le mieux. ))

« Je pourrais bien m'amuser un peu », écrivait-il dans la joie de sa tâche accomplie. Les amusements du beau soir de sa vie, ce furent ces livres profonds et charmants, ces dialogues, ces discours familiers, ces drames philosophiques, dans lesquels il exprimait avec grâce de fortes pensées, confiait à ses amis inconnus les craintes, les espérances, les doutes qui l'agitaient, exposait sa philosophie et confessait sa foi. En 1891, comme en 1848, il croyait fermement que l'avenir appartenait à la science et à la raison.

Sa philosophie morale était celle du parfait savant. Il considérait que le plus noble emploi qu'on pût faire d'une vie humaine était de pénétrer les secrets de l'univers. Comme le mystique aspire à s'abîmer en Dieu, il aspirait à s'abîmer dans la science. L'humanité lui était précieuse parce qu'elle produit la science. Il tenait absolument à la moralité parce que des races honnêtes peuvent seules être des races scientifiques. Sa politique procédait de sa morale. Pour lui, le gouvernement le plus favorable aux intérêts de la science était le meilleur. Mais là commençait la difficullé, et comme il était très honnête, la politique l'embarrassait beaucoup. C'est une science incertaine qui n'a pas fait de progrès depuis Arislole. Renan a exposé ses doutes et ses contradictions à ce sujet dans deux drames philosophiques : Caliban et VEau de Jouvence.

Le gouvernement qui lui plaît le mieux n'est pas, à vrai dire, une démocratie. C'est un gouvernement aristocratique d'un caractère très particulier, puisque le prince y prend un savant pour premier ministre et qu'il est lui-même un savant. Ce prince se nomme Prospéro, et Renan, après Shakespeare, le tient pour habile et vertueux. Au contraire, Renan, comme Shakespeare, se défie de Caliban. Caliban, fils de Sycorax, a les oreilles pointues et un crâne de gorille. Il est informe et velu. C'est le peuple ignorant. Renan voulait que Caliban attendît, pour s'emparer du gouvernement, que ses oreilles s'accourcissent et que son cerveau s'enrichît de circonvolutions nouvelles. Mais Caliban n'attendit pas. Il renversa Prospéro dont il prit la place. Renan s'en consola et il ne souhaita pas que Prospéro fût restauré.

a J'aime Prospéro, dit-il, mais je n'aime guère les gens qui le rélabliraient sur son trône. Caliban, au fond, nous rend plus de services que ne le ferait Prospéro restauré par les jésuites et les zouaves pontificaux. Loin d'être une renaissance, le gouvernement de Prospéro, dans les circonstances actuelles, serait un écrasement. » Et il conclut : ce Gardons Caliban. d

Plutôt que de sacrifier la science à la démocratie, Renan eût sacrifié la démocratie à la science. Mais dès qu'il s'aperçut que la science avait moins à perdre avec Caliban qu'avec Prospéro, il préféra Caliban.

Ces drames, dans lesquels il montre en souriant les difficultés de la politique, sont des chefs-d'œuvre de grâce, d'ironie et de finesse.

On ne trouvera jamais d'expressions assez simples pour louer l'art de Renan, qui est la simplicité parfaite. Il se défiait de l'éloquence et avait la rhétorique en aversion. Son discours fluide est moins dans la manière des Latins que dans celle des Grecs, qui est de beaucoup la plus fine et ne se laisse guère imiter. Comme les Grecs, il évita toujours l'emphase et la déclamation. Il a mis de l'art dans tous ses livres, puisque dans tous il a mis de l'ordre, et qu'il a toujours approprié la manière d'écrire au sujet et toujours subordonné le détail à l'ensemble. Mais où son art se montre avec le plus de charme, facile à tous et précieux aux connaisseurs, c'est dans ces Souvenirs d'enfance qui brillent en son œuvre comme la fleur d'or sur les rochers de sa Bretagne. De tous ses livres, c'est le plus aimable parce que c'est celui où il a mis le plus de lui-même. On l'y voit tel qu'il était, très grand et très bon. Il aimait les siens et il était aimé d'eux.

Je célébrerais mal sa mémoire si je n'appelais pas autour de< ce monument les âmes qui lui furent les plus proches et les plus douces : Henriette, ce si haute et si pure y> (j'emprunte au frère les louanges de la sœur), Henriette qui, lorsqu'il avait vingt ans, « lui tendit la main pour franchir un pas difficile » et qui, dans les nuits de Ghasir, renouvelait avec lui, d'une pensée plus forte, les entretiens d'Au-

gustin et de Monique, au rivage d'Ostie ; Cornélie Scherfer, la compagne de sa vie, belle, simple, de l'esprit le plus vif, nourrie de vertus aimables et forles ; Ary, son fils, qui vécut peu de temps, penclié sur la mort dans une langueur qui se répandit en délices et en grâce sur sa peinture et sa poésie. Auprès de ces ombres chères, j'appellerai celle qui reçut de lui le nom de Noémi comme un souvenir touchant et comme un heureux présage, la femme accomplie qui charme et pénètre de respect tous ceux qu'elle reçoit à cette table de famille, couronnée d'enfants, où l'image de Renan flotte encore, comme celle du Maître à la table des pèlerins d'Emmaûs.

J'appellerai les professeurs et les élèves de ce Collège de France, qui fut la demeure de son intelligence et la maison de sa pensée. J'appellerai ses amis, ses disciples, et tous ceux qui l'ont connu. Ils témoigneront tous de sa bonté, de sa tendresse, de sa douceur et de son courage.

Renan se fit toujours du devoir une idée précise et rigoureuse. Pour satisfaire à ses obligations de linguiste, d'épigraphiste, d'exégète, d'archéologue, je ne dirai pas qu'il se priva de tout plaisir. Si nous en croyons d'excellents philosophes, c'eût été commettre le plus gros des péchés. Mais il mit tout son plaisir dans l'accomplissement de ses devoirs, et prit aux moindres un intérêt fidèle. Il se garda même des amusements de l'intelligence et des joies de l'art qui ne s'accordaient pas avec la régularité professionnelle.

Que cette entente des obligations, cette ponctua-

lité se soit trouvée dans un si vaste esprit, il ne faut pas s'en étonner. De sa nature, le génie est plus ponctuel, plus exact, que la médiocrité. Et ce n'est pas certes une connaissance étendue de la nature qui peut affaiblir en nous le sentiment du relatif et du nécessaire.

Renan était vertueux de la façon la plus rare : il l'était avec grâce. Il avait des vertus fortes et des vertus charmantes. Il était bienveillant et serviable. Il mettait tout son soin à ne désobliger personne. Il s'efforçait de se faire pardonner sa supériorité à force de simplicité, de déférence pour autrui, et en se donnant, autant que possible, les dehors d'un homme ordinaire. Dans des souffrances longues et parfois cruelles, il gardait sa douceur ; et sa joie restait abondante : il la composait de la joie des autres. Il conservait du bien qu'on lui voulait une mémoire toujours fraîche, et le mal qu'on lui faisait, il l'ignorait toujours. On pourrait lui appliquer ce vers de Sophocle : « Je naquis pour partager l'amour et non la haine. »

Voilà l'homme sur lequel l'Église a, pendant un demi-siècle, versé l'injure et l'outrage. Il les souffrit avec une tranquillité souriante. Il disait, dans une de ses préfaces de la Vie de Jésus :

« J'écris pour proposer mes idées à ceux qui cherchent la vérité. Quant aux personnes qui ont besoin, dans l'intérêt de leurs croyances, que je sois un ignorant, un esprit faux ou un homme de mauvaise foi, je n'ai pas la prétention de modifier leur avis. Si cette opinion est nécessaire au repos de quelques

personnes pieuses, je me ferais un véritable scrupule de les désabuser. »

Il s'attendait à ce que sa mort fût contée dans des légendes pieuses avec une grande abondance de détails horribles, comme l'Église a fait pour les derniers moments d'Arius et de Voltaire, ce Mon Dieu ! que je serai noir », s'écriait-il avec un effroi plein de bonhomie.

Il ne se trompait pas. Vous avez vu ce matin encore les éternels ennemis de la science et de la raison obstinés à le noircir. Ce serait trahir sa mémoire que d'opposer pour la défendre l'injure à l'injure. Nous n'attaquerons pas l'Église. Bien mieux, nous ne voulons pas lajuger aussi sévèrement qu'elle se juge ellemême quand elle se proclame immuable. Nous voulons croire qu'elle s'adoucit avec l'âge. Nel'écoutons pas, elle est plus accommodante qu'elle ne dit, elle est plus humaine qu'elle ne voudrait le faire croire. De ses vieilles habitudes, il lui reste, il est vrai, la manie importune de fulminer sans cesse ; mais songez que c'est un progrès moral et qu'elle faisait bien pis autrefois. On peut, sans trop d'inconvénient, lui laisser la liberté de ses anathèmes et de ses excommunications. Que ses foudres éclatent, mais qu'elles soient spirituelles ! Et que l'État n'en fasse plus les frais !

Messieurs, le sculpteur dont l'œuvre vient d'être dévoilée devant vous n'a pas sans raison représenté Pallas Athènè au côté de Renan. Homère nous l'apprend : Athènè a coutume de descendre du vaste ciel pour s'entretenir avec les hommes qui lui sont

chers. Elle visila plusieurs fois cet Ulysse, qui avait beaucoup enduré et qu'elle aimait parce qu'il était subtil. Mais le héros ne savait pas tout de suite que ce fût elle et manquait de confiance. Un jour, sur le rivage d'Ilhaque, elle le lui reprocha doucement :

— N'as-lu donc point reconnu Pallas Alhènè qui t'assiste dans tes travaux et te protège ?

Et le héros fit celte réponse, à laquelle nous trouvons plus de sens que le fils de Laërte n'en a mis :

— Il est difficile à un homme de te reconnaître, même au plus sage.

Comme autrefois sur le rivage de la mer bleue qui vit naître la science et la beauté, maintenant au bord du sombre océan dont la voix berça les rêves d'une race patiente, Pallas Athènè converse avec un ami terrestre.

"^ Elle dit :

— Je suis la Sagesse. Il est difficile aux hommes les meilleurs de me reconnaître dès l'abord, à cause de mes voiles et des nuées qui m'enveloppent, et parce que, semblable au ciel, je suis orageuse et sereine. Mais^ loi, mon doux Celte, tu m'as toujours cherchée, et chaque fois que lu m'as rencontrée, tu as mis ton esprit et tout ton cœur à me reconnaître. Tout ce que tu as écrit de iiiui, poêle, est véritable. Le génie grec me fit des-

cendre sur la terre, et je la quittai quand il expira. Les Barbares, qui envahirent le monde ordonné par mes lois, ignoraient la mesure et l'harmonie. La beauté leur faisait peur et leur semblait un mal. En voyant que j'étais belle, ils ne crurent pas que j'étais la Sagesse. Ils me chassèrent. Lorsque, dissipant une nuit de dix siècles, se leva l'aurore de la Renaissance, je suis redescendue sur la terre. J'ai visité les humanistes et les philosophes dans leur cellule, où ils gardaient précieusement quelques livres au fond d'un coffre, les peintres et les sculpteurs dans leurs ateliers qui n'étaient que de pauvres boutiques d'artisans. Quelques-uns se firent brûler vifs plutôt que de me désavouer. D'autres, à l'exemple d'Érasme, échappaient par l'ironie à leurs stupides adversaires. L'un d'eux, qui était moine, riait parfois d'un rire si gros en contant des histoires de géants, que mes oreilles s'en seraient offensées, si je n'avais pas su que parfois la folie est sagesse. Peu à peu, mes fidèles grandirent en force et en nombre. Les Français, les premiers, m'élevèrent des autels. Et tout un siècle de leur histoire m'est dédié.

D Depuis lors, depuis que la pensée, dans ses hautes régions, est libre, je reçois sans cesse l'hommage des savants, des artistes et des philosophes. Mais c'est par toi, peut-être, que me fut voué le culte le plus austère et le plus tendre ; c'est de toi que j'ai reçu les plus pures et les plus ferventes prières. Sur ma sainte Acropole, devant mon Parthénon dévasté, tu m'as saluée dans le plus beau langage qu'on ait

parlé en ce monde, depuis les jours où mes abeilles déposaient leur miel sur les lèvres de Sophocle et de Platon.

» Les immortels doivent plus qu'on ne croit à leurs adorateurs. Ils leur doivent la vie. C'est un mystère auquel tu fus initié. Les dieux reçoivent leur aliment des hommes. Ils se nourrissent de la vapeur qui monte du sang des victimes. Tu sais qu'il faut entendre par là que leur substance se compose de toutes les pensées et de tous les sentiments des hommes. Les offrandes des hommes bons nourrissent les dieux bons. Les noirs sacrifices de l'ignorance et de la haine engraissent les dieux féroces. Tu l'as dit : les dieux ne sont pas plus immortels que les hommes. Jl y en a qui vivent deux mille ans, courte durée si on la compare à celle de la terre, ou seulement à celle de l'humanité, moment imperceptible de la vie des mondes. En deux mille ans, les soleils ardemment lancés dans l'espace n'ont pas seulement eu l'air de bouger.

» Moi, Pallas Athènè, la déesse aux yeux clairs, je te dois de vivre encore. Mais c'était peu de prolonger ma vie : je plains les dieux qui traînent dans les fades vapeurs d'un reste d'encens leur pâle et morne déclin. Tu m'as rendue plus belle que je n'étais et plus grande. Tu m'as nourrie de ta force et de ta doctrine, et par toi, par ceux qui te ressemblent, mon esprit s'est élargi jusqu'à pouvoir contenir l'univers de Kepler et de Newton.

j) Je suis née intelligente chez les. Grecs heureux.

Déjà, dans ma jeunesse, j'avais pénétré bien des lois <le la vie, que le Dieu nouveau, qui m'a chassée, ne soupçonna jamais. Mais le monde alors était petit. Le soleil n'était pas plus grand que le Péloponèse et le ciel ne dépassait pas la pointe de ma lance. Je ne savais pas plus de géométrie qu'Euclide, ni plus de médecine qu'Hippocrate, ni plus d'astronomie qu'Aristarque de Samos. O savants modernes, vous m'avez fait voir au delà du neigeux Olympe l'infini 4es univers, et dans chacune des poussières que foule ma sandale, l'infini des atomes, astres eux-mêmes soumis aux lois qui régissent les astres.

D Mes regards n'embrassaient que l'Attique et ses montagnes violettes où croît l'olivier. Je ne connaissais de barbares que les Perses et les Scythes. Les navires phéniciens mouillés au Pirée renfermaient pour moi tout le commerce du monde. J'étais législatrice. Du haut de ma roche sacrée, je gouvernais quelques milliers d'hommes libres, habiles à la parole. Sur les tables des lois, on sculptait mon image dans une attitude simple et pensive, d'une telle beauté, que les hommes d'aujourd'hui ne peuvent la voir sans en être émus. O Renan ! j'ai mérité les noms que tu m'as donné de Salutaire, Pacifique, Protectrice du travail, Archégète, Démocratie et Victoire. Mais qu'est-ce que la cité antique auprès des grands peuples modernes? O sages ! vous m'avez découvert un horizon plus vaste que l'empire romain. Vous m'avez montré, sur un sol trépidant du souffle de la vapeur et des chocs de l'électricité, les

nations immenses, naguère ennemies, rivales encore, prises toutes à la fois, irritées et en armes, dans le réseau d'acier dont la science et l'industrie ont enveloppé le globe, cités, peuples, races, un milliard six cents millions d'hommes, travaillant les uns pour les autres et les uns contre les autres, s'ignorant et se haïssant dans les liens qui déjà les unissent.

T> Comment se réglera ce conflit de toutes les énergies et de toutes les passions ? Qui vaincra ? La haine ou l'amour, l'ignorance ou la science, la guerre ou la paix, la barbarie ou la civilisation, la force de ceux que tu as appelés « Ws rois issus d'un sang lourd », ou la puissance de la démocratie ? Ne le demande pas. L'avenir est caché même à ceux qui le font. Ne demande pas quelle sera la cité future. Mais sache que c'est moi qui la construirai. Car seule, je suis architecte et géomètre, et ce n'est pas en vain que les savants et les philosophes m'ont rappelée sur la terre.

» Pendant que les Titans ennemis des dieux justes entassent les rochers et que les géants impies forgent leurs armes, je fonde la Ville sainte. A voir mes ouvriers creuser la terre et transporter les matériaux, parfois les sages eux-mêmes ont peine à discerner mes plans ingénieux. Dans les chantiers où l'on taillait, au lendemain de Salamine, les marbres de mes Propylées, il était difficile de découvrir, parmi les blocs épars, la pensée harmonieuse deMnésiclès. C'était là pourtant qu'elle prenait sa forme et naissait à la lumière. L'avenir ne s'y trompera pas : on reconnaîtra mes œuvres à leur stabilité. Les édifices

de l'ignorance et de l'erreur s'écroulent misérablement. Tu l'as dit : Rien ne résiste, rien ne dure, que ce qui a été mesuré et calculé par moi, car je suis la prévoyance, l'ordre et la mesure, car je suis la pensée de tous les hommes qui pensent, la science de tous les hommes qui savent, ta science et ta pensée, ô Renan !

1 Reçois de mes mains le rameau d'or que tes soins ont fait croître ; vis dans la gloire, vis dans les plus nobles cœurs et dans les plus fortes âmes des hommes, vis en moi, ô le meilleur de mes amis. Tu as obtenu l'immortalité à laquelle tu aspirais. Tout ce que tu as conçu de beau et de bien demeure et rien n'en sera perdu. Lentement, mais toujours, rhumanité réalise les rêves des sages. »

Toast porté au banquet

offert à Steinlen par 1' « Art pour Tous »,

le 20 décembre 1903.

Chers Camarades,

Steinlen est un grand ami à moi. Pour parler de lui avec plus de sûreté, je reporterai ma pensée aux temps qui me semblent maintenant n'avoirjamais existé, aux temps où je ne l'avais pas encore vu. Il vint chez moi un matin d'hiver, on voyait par la fenêtre les fins squelettes des arbres enveloppés de brume. Il m'apparut tout jeune, un peu craintif, avec cette grâce inconsciente des âmes généreusement naïves. Je trouvai en lui un mélange agréable et piquant de rusticité et de finesse, d'innocence et de subtilité, d'énergie et de douceur qui me charmèrent ; je me mis à aimer cet homme, comme déjà j'admirais son œuvre.

Le propre du talent de Steinlen est la sincérité. Une sincérité âpre, un peu sauvage. Dans cet art du

Note. — Ce l)anquet eut lieu au restaurant Vantier, sous la présidence de M. Anatole France.

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