‹ Vers les temps meilleursChapitre 19 sur 50 · BANQUET OFFERT A STEINLEN · texte numérisé non relu

BANQUET OFFERT A STEINLEN

dessin, si direct, si franc, et procédant d'un trait que rien ne farde, Steinlen a trouvé son véritable et naturel langage. En peignant à l'huile, l'artiste n'a perdu aucune des qualités qui firent la célébrité du dessinateur et de l'illustrateur, et il en a acquis de nouvelles, qui résultent de l'emploi d'un procédé riche et fécond entre tous. La maîtrise à laquelle il semble parvenu tout d'un coup est en réalité le résultat d'une longue et patiente préparation. Il ne s'est mis à peindre de grandes figures que lorsqu'il s'est senti capable de les enlever avec autant de vigueur, de prestesse et d'emportement que ses croquis au crayon. Il a appris lentement à peindre vite. C'est le secret de sa maîtrise soudaine.

Son crayon et sa brosse sont si bien l'expression de son àme qu'il en suit toutes les émotions et jusqu'aux plus délicats frémissements. On peut dire que Steinlen a senti, souffert, vécu la vie des êtres qu'il nous montre vivant et souffrant.

Il ne cherche ni l'effet voulu, ni la synthèse artificielle qui tente d'autres artistes ; son art plus animé, plus instinctif, se plaît à représenter cette vieille terre, cette pauvre humanité dans sa variété, son mouvement, son passage. Et ces images sortent d'une âme droite, simple, généreuse, pleine de sympathie humaine.

Steinlen aime les humbles et il sait les peindre. La pitié coule de ses doigts habiles à retracer la figure des malheureux. Il est doux. Il est violent aussi. Quand il représente les méchants, quand il fait

des tableaux de l'injustice sociale, de l'égoïsme, de l'avarice et de la cruauté, son crayon, son pinceau éclatent, flamboient, terribles comme la justice vengeresse. Cette baine est encore de l'amour.

L'amour, voilà bien ce qui est au fond de ce talent si ému, si pénétrant et si vrai. Steinlen aime la vie, les hommes, les bêles, les choses ; il les aime d'une ardeur douce, sévère et profonde. Il est dans la nature et la nature est en lui. De là, dans son œuvre, celte grandeur baignée de tendresse.

Nous sommes réunis pour remercier Steinlen de nous avoir dit par le crayon et par la brosse tant de douces et de fortes choses, de nous avoir révélé la beauté de ces joies et de ces tristesses qui passent à toute heure devant nos yeux, d'avoir célébré la rue, la mansarde, l'atelier, d'avoir glorifié le travail.

Il y a de grands mystères dans le génie humain, car il y a de grands mystères dans la vie. Mais une part du secret de Steinlen peut être dévoilée. Les êtres qu'il nous montre vivant et souffrant, il a senti, souffert, vécu leur vie. C'est le secret de Steinlen.

Avant de quitter cette table vaste et amie, il me reste à remercier la Société de VArt pour Tous, qui nous a réunis, de m'avoir convié à cette fête aux côtés de Eugène Carrière, de Willette, de Gabriel Séailles, de Vandervclde, de Gérault-Richard, de tant d'autres amis. Je suis en communion d'idées et de sentiments avec votre société fraternelle et populaire qui ne sépare pas l'art de la vie, et qui cherche la beauté dans la nature.

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