‹ Vers les temps meilleursChapitre 21 sur 50 · MANIFESTATION EN L'HONNEUR D'EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

MANIFESTATION EN L'HONNEUR D'EMILE ZOLA

Cet homme de pensée devint, en un moment, un homme d'action. En écrivant sa lettre J'accuse, il accomplit un acte révolutionnaire d'une puissance incalculable, dont les effets bienfaisants ne cessent de se produire dans notre vie morale et politique et se font sentir jusque dans les pays étrangers.

Son courage et sa droiture l'avaient porté au front de cette petite troupe d'hommes qui, dans des temps scélérats, luttèrent pour la justice : Scheurer-Kestner, Grimaux, Duclaux, Gaston Paris, Trarieux, morts dans la lutte. Et d'autres aussi qui survivent et se souviennent : Ranc, Jaurès, Clemenceau, Séailles, Paul Meyer, et ce noble Picquart, et Louis Havet, dont vous allez entendre l'honnête et forte parole, et vous, Francis de Pressensé, vous que nos amis Quillard et Mirbeau virent calme, ferme, tranquille, sous l'outrage et les coups, dans Toulouse, dans Avignon, où régnait la terreur blanche.

C'était le temps où, dans la solennité pacifique d'une distribution de prix, en présence du généralissime des armées françaises, le moine dominicain Didon exhortait les chefs militaires à déposer un gouvernement pusillanime et excitait la jeunesse catholique à massacrer sur le pavé des rues ces orgueilleux intellectuels, coupables de ne pas supporter l'injustice en silence ! C'était le temps où le ministre de la guerre Cavaignac communiquait à ses collègues son projet de traduire devant la Haute- Cour, pour crime de trahison, tous les défenseurs de Dreyfus, et jusqu'à ses avocats, Démange et Labori !

Convenez-en, on éprouve quelque joie et quelque orgueil à penser qu'on eut des adversaires pareils.

Vous tous qui reçûtes par mépris et portez avec orgueil ce nom de dreyfusards, soyez justes : vous devez beaucoup à vos ennemis.

Ce fut votre destinée étrange et glorieuse, que, poursuivant d'abord sur une poignée de faussaires éperdus la réparation d'une erreur judiciaire, vous vîtes peu à peu toutes les forces de réaction et d'oppression se lever contre vous et que vos courages grandirent à mesure que grandissait votre tâche.

Elle n'est pas encore terminée. Vous avez porté un coup terrible aux mensonges de la raison d'État, aux abus de la force publique, aux pratiques abominables de la justice secrète. Mais n'est-ce pas une honte que les conseils de guerre subsistent encore après tant de collusions scélérates et d'arrêts monstrueux?

Beaucoup reste à faire. Pourtant ne perdons point courage. L'affaire Dreyfus rendit à notre pays cet inestimable service de mettre peu à peu, en présence et à découvert, les forces du passé et les forces de l'avenir, d'un côté l'autoritarisme bourgeois et la théocratie catholique, de l'autre côté le socialisme et la libre pensée. La victoire de la démocratie organisée n'est pas douteuse. Rendons à Emile Zola l'hommage qui lui est dû pour s'être jeté courageusement dans la lutte périlleuse et nous avoir montré le chemin.

Il y a six ans, nous avons vu, au sortir du Palais de Justice, Zola menacé de mort par la foule ignorante

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