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MANIFESTATION EN L'HONNEUR D'EMILE ZOLA

que des criminels avaient séduite. Le Conseil municipal de Paris, reconquis par les républicains et les socialistes, accomplirait un acte de réparation en donnant au boulevard du Palais le nom de boulevard Emile Zola.

Anatole France.

Discours prononcé

à la réunion publique organisée par le

Parti Socialiste Français, (1)

le 25 novembre 1904.

Citoj'^ennes, Citoyens,

Dans cette réunion, organisée par le Parti socialiste français, vous entendrez le citoyen Francis de Pressensé parler des conseils de guerre et de la réforme du code de justice militaire; le citoyen Jaurès traiter de la politique intérieure et extérieure de la France. Pour moi, si je m'écoutais, je donnerais tout de suite la parole à l'un des orateurs annoncés. Mais je crois que je manquerais aux usages si je ne faisais pas, avec la brièveté convenable, une allocution préliminaire. Et peut-être trouverai-je ainsi le moyen d'exprimer quelques vérités utiles sur deux grands sujets qui rentrent dans le programme de notre réunion. Je veux dire la séparation de l'Église et de l'État et la guerre en Extrême-Orient.

Je vous soumettrai donc, si vous le permettez, Citoyens, des remarques très brèves sur ces deux graves questions qui comportent l'une et l'autre une solution socialiste, puisque le socialisme, au degré

(1) Dans la Salle des Fêtes du Trocadéro.

Ht. i A iu.\ DU PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS 69

de développement où il est parvenu, a le droit et le devoir d'envisager, au point de vue de sa doctrine et de son idéal, tous les grands événements qui surgissent dans le monde.

L'action socialiste s'est exercée, vous le savez, avec une singulière puissance dans les préliminaires de la séparation ; et c'est le projet de l'un des nôtres, le citoyen Briand, qui a servi de base aux études de la commission parlementaire.

Considérons un instant cette importante question de la dénonciation du Concordat et de la séparation de l'État et de l'Église, et envisageons avec un calme philosophique les conditions dans lesquelles elle doit être résolue.

Les modérés, qui ne sont pas toujours aussi sages qu'ils croient, estimaient que la bonne intelligence régnerait entre l'Église et l'État à la condition que celui-ci restât dans le temporel, l'autre dans le spirituel, et que les deux puissances ne sortissent point de leurs limites respectives. Les limites du spirituel et du temporel ! L'ancien régime ne les a pas connues. Bonaparte non plus, ni personne. C'est qu'il n'y en a pas. Le spirituel n'est connaissable que lorsqu'il se manifeste temporellement. Pour ne pas rester dans le vague, il faut parler des limites respectives du droit civil et du droit canon. Mais si un ministre de la République s'exprimait avec cette exactitude, on comprendrait tout de suite qu'il reconnaît des lois du dehors. C'est en effet à quoi le Concordat l'oblige, et comme il n'a pas, dans ses con-

seils, comme Louis IX, Philippe le Bel, Charles VII, Louis XIV et Charles X, des docteurs en l'un et l'autre droit, des théologiens très savants et des canonisles très experts, il est soumis à une législation étrangère qu'il ne connait même pas. Que des ministres laïques et libres penseurs aient à discuter avec la curie des points de doctrine théologique et de discipline ecclésiastique, n'est-ce point absurde ? Et pourtant qu'ont-ils à faire autre chose sous le régime du Concordat ? Il faut donc que, victime de l'astuce étourdie de Bonaparte, qui barbouilla de théologie la loi française, un ministre des Cultes, l'aimable M. Leygues par exemple, dispute avec le nonce sur la question de savoir si Papa est dominas omnium beneficiorum, sans avoir sous la main un concile, un synode, un évêque, un clerc, ni même, comme Bonaparte, un Fesch, un àne mitre, pour lui faire épeler les decisiones Rotœ Merlini. Cela est plaisant, mais cela est fâcheux.

Peut-être nos ministres libres penseurs ont -ils, par ignorance et par indifférence, autant accordé à l'Église romaine que n'avaient fait sciemment et par amour les ministres des monarchies.

Ils ont supporté ce qui avait jusque-là paru intolérable, ils ont supporté l'intervention du pape dans nos affaires intérieures, que dis-je ? ils l'ont approuvée. Quand Léon XIII s'avisa de soutenir la République au nom des droits qu'il pouvait invoquer pour la combattre, et quand il ne la soutenait, de son propre aveu, que pour en changer les lois, le gou-

vernement républicain l'en félicita publiquement et accepta avec reconnaissance ce que les vieux rois n'auraient point permis.

Voilà une première raison de dénoncer le Concordat ; et, pour conclure, nous emprunterons à Francis de Pressensé cette exacte formule: (( Traiter avec le chef étranger d'une Église à laquelle appartiennent des citoyens français, sur le régime du culte, s'engager vis-à-vis de cet étranger à des obligations pécuniaires ou autres, c'est aliéner une part de la souveraineté de l'État et admettre une ingérence étrangère dans nos affaires intérieures. »

Il y a dans notre pays un homme qui porte un titre sacré. Il s'appelle le directeur des Cultes. Il élend la main sur la cathédrale, le temple et la synagogue; il administre le tabernacle où sont renfermées les saintes espèces, l'autel nu de la confession d'Augsbourg et les tables de la Thorah. Il reconnaît trois vérités augustes. Pourquoi n'en reconnait-il pas quatre ou cinq, ou même davantage ? Il €st catholique, juif, luthérien. Pourquoi n'est-il pas aussi musulman ? C'est la religion la plus répandue sous le drapeau français. Pourquoi n'est-il pas bouddhiste, fétichiste, guèbre ? Il administre trois cultes. Pourquoi n'administre-t-il pas tous les cultes ?

Si vous le lui demandez, il vous répondra sans trouble qu'il a dans son bureau des cartons verts et des layettes pour les évêques, les pasteurs évangéliques et les rabbins, et qu'il n'a ni layettes ni cartons pour les lamas, les muezzins et les bonzes ; que

trois religions seulement constituent de la matière administrative, que toutes les autres n'en constituent pas; qu'il y a trois religions de bureau, qu'il y en aura toujours trois, car les attributs des bureaux sont l'immobilité et la durée.

Bonaparte l'a voulu. En vertu de la loi du 18 germinal an X, le ministre des Cultes, comme le père de la belle parabole juive, a trois anneaux. Il ne nousditpasquelest lebon,enquoi il est sage. Mais s'il en a un plus d'un, pourquoi n'en a-t-il que trois ? Notre père céleste a donné à ses fils plus de trois anneaux, sans qu'ils puissent discerner le véritable. Monsieur le ministre des Cultes, pourquoi n'avezvous pas tous les anneaux de notre père céleste? Vous accordez un traitement à certains cultes et vous n'accordez pas de traitements à certains autres. Pourquoi ? Vous ne prétendez pas vous faire juge de la vérité religieuse. Vous n'entendez pas désigner les trois religions qui la possèdent, puisque l'une des trois voue à la mort éternelle ceux* qui professent les deux autres. Vous savez. Monsieur le ministre, ce que l'Église catholique pense des Juifs ? Vous avez vu bien des fois sur le portail de nos cathédrales, à côté d'un Christ en croix, deux femmes portant les insignes de la royauté. L'une se tient debout, pleine de majesté : c'est TEglise. L'autre chancelle. Elle a sur les yeux un bandeau, sa couronne tombe de sa tête, son sceptre lui échappe des mains : c'est la synagogue. Et vous subventionnez l'une et l'autre. Vous savez ce que l'Église catholique pense des réformés.

Vous avez sans doute remarqué sur une des belles stalles de la cathédrale d'Auch un cochon prêchant en chaire, avec ce nom profondément gravé dans le bois : Calvin. Et vous subventionnez l'Église catholique et l'Église réformée ! N'exagérez-vous pas ainsi l'absurdité nécessaire au gouvernement des hommes? et ne vous mettez-vous pas en contradiction avec le droit public des Français ?

L'État donne cinquante millions par an à l'Église catholique ; il lui livre des évêchés et les églises avec leurs cloches, leurs ornements et leurs trésors, avec les chaires du haut desquelles les prêtres enseignent leurs vérités.

Il n'est pas juste que tous les citoyens concourent à l'entretien d'un culte qu'ils ne pratiquent pas tous. On répond à cela que dans toute société il y a des services qui ne profitent pas à chacun de ses membres. Mais il ne suffît pas de poser ici le principe de la solidarité en matière d'impôt.

Les millions des cultes ne sont pas seulement une question de budget. C'est une affaire qui intéresse la liberté de conscience.

Faisant de la religion un service public, vous lui assurez la faveur de l'administration et le respect des administrés. Bien plus. Vous reconnaissez l'autorité du pape, par le seul fait que vous négociez avec lui. Vous le reconnaissez au spirituel comme au temporel .

Et M. l'évêque Bardel a pu vous dire : ce L'État, en traitant avec l'Église, reconnaît de ce fait son exis-

tence, son action, ses droits et jusqu'au caractère surnaturel de son origine et de sa fin ».

Et qu'après cela l'État reconnaisse encore l'existence et le caractère surnaturel de deux autres religions, c'est son affaire et non celle de Rome. L'absurdité reste à son compte et ne peut être attribuée à l'Église catholique.

Du fait du Concordat, l'État laïque croit et professe la religion catholique, apostolique et romaine. Est-ce là se conformer au droit public d'une démocratie, qui ne reconnaît pas de domination confessionnelle?

Raisons puissantes de dénoncer le Concordat.

Il faut faire la séparation I

Comment faut-il la faire ?

Beaucoup de personnes laïques et libérales, parmi lesquelles se remarque M. René Goblet, font de cette formule (( l'Église libre dans l'État libre », comme la devise de la séparation. M. René Goblet est un ami généreux de la liberté. Il la retrancherait à son parti plutôt que d'en priver ses adversaires. « L'Église libre dans l'État libre ». La phrase a plus de quarante ans; elle est de Montalembert, qui l'expliquait par cette autre phrase : « La liberté de l'Église fondée sur les libertés publiques ». M. de Cavour, après l'invasion des États pontificaux, se l'appropria. Dans sa bouche, elle prit un sens nouveau et devint italienne, je veux dire fine. Elle signifiait : a Le roi dépouille le pape de son patrimoine et lui baise les pieds ». C'est toute la politique de la maison de Savoie, qui se fait excommunier à Rome et bénir à Turin. Voici com-

ment, à son tour, M. Goblet explique celte formule ;

(( L'Église libre dans l'État libre, cela signifie le libre exercice des religions, l'État ne connaissant plus les Églises, et les Églises n'ayant plus affaire à l'État, les ministres des différents cultes étant soumis aux mêmes lois que les autres citoyens ». Mais révoque Dubillard dit que c'est une utopie, et Ranc dit que c'est une bêtise. C'avait déjà été l'avis du comte Harry d'Arnim. Selon lui, Chiesa libéra in stato libero, c'était Chiesa armata in stato disarmato.

On ne conçoit pas bien comment l'État pourrait ignorer l'Église séparée qui deviendra une association et qui sera soumise à la loi sur les associations. Quant à l'Église armée dans l'État désarmé, je ne vous demande pas ce que vous en pensez. M. Goblet réclame pour elle le régime du droit commun. Sur ce point encore, il faudrait s'entendre. Vous avez remarqué sans doute. Citoyens, que, dès qu'on est ou qu'on fait quelque chose, on sort du droit commun. La loi le veut. Et nous n'avons pas à la changer, du moins pour le moment. Comme me le faisait observer très justement, l'autre jour, un juriste de mes amis, il y a des lois spéciales pour les médecins, pour les pharmaciens. Il y a des lois spéciales pour les serruriers. Or, un évêque, au regard de la loi et de la société, n'est pas moins considérable qu'un serrurier.

Nous devons la liberté à l'Église séparée. Mais entendons-nous. Nous ne lui devons pas la liberté absolue et métaphysique, qui n'existe pas. Nous lui

devons une liberté réelle, une liberté définie ; une liberté limitée par toutes les autres libertés.

Celle-là, nous la lui devons, et nous la lui donnerons. Mais soyez tranquilles, Citoyens. Elle ne nous eh aura aucune reconnaissance. Elle la recevra de nous comme une offense et comme une injure.

Elle sera l'implacable ennemie du gouvernement qui l'aura délivrée. Ne craignons pas l'avenir qu'elle nous prépare, mais sachons le prévoir. Le Concordat dénoncé, le pape devient seul chef de l'Église de France. Quand, seul, il nommera les évêques, il faut s'attendre à ce qu'il les choisisse dans les ordres monastiques, et qu'il remplace les évêques concordataires à mesure des extinctions par des jésuites, des assomptionnistes et des capucins. L'administration des diocèses passera peu à peu à des moines qui y déploieront leur esprit d'affaires et d'intrigues, un génie commercial qui passe celui des Juifs, le sens et le goût des entreprises secrètes, des affiliations, des complots et des acheminements ténébreux. Il y aura des évêques rusés, il y en aura de violents. Plusieurs, sans doute, se jetteront dans cette démagogie que les Croix de Paris et des départements ont pratiquée avec un art grossier et puissant, et qui a profondément troublé la République.

L'Église appellera la violence. Il lui faudra des martyrs. Tout son espoir est dans la guerre religieuse. La première séparation de l'an III lui fut favorable parce qu'elle avait été précédée de la Terreur et qu'elle s'accomplit sous des lois sanglantes.

L'État, en persécutant les prêtres, leur donnerait une force nouvelle. Il ne les vaincra qu'en leur opposant une invincible tolérance.

Point de vexations ni de tracasseries. Pour être efficaces, il faut que les lois aient autant de douceur que de fermeté. Si nous sommes sages, nous amortirons, par la profonde équité de nos lois et de nos mœurs, les colères et les haines de l'Eglise séparée. Les mandements séditieux se noieront dans la liberté de la presse ; les sermons révolutionnaires tomberont dans la liberté de réunion.

La vertu de la séparation est dans la séparation elle-même, et non dans les sévérités légales qu'on y pourrait mettre. La séparation atteint l'Église dans son principe même. Ce qu'il y a d'essentiel à l'Église romaine, ce qui la constitue, c'est son unité. Et cette unité nécessaire, c'est le pouvoir civil qui la lui assure dans les nations catholiques ; c'est l'État concordataire qui la garantit contre le schisme.

Il prend soin de désigner entre les évêques, entre les curés quel est le Romain, et veille à chasser les intrus. De la part d'un ministre, que les évêques appellent communément Barrabas, Olibrius et Néron, c'est vraiment trop de sollicitude. Dès qu'il ne s'y emploiera plus, les évêques, les prêtres, qui se trouveront en désaccord avec le pape, pourront fonder des églises séparées. Des sectes se formeront et c'en sera fait, en France, de l'unité de l'Eglise. C'en sera fait dans notre pays de la plus formidable puissance d'oppression qui ait jamais pesé sur

les peuples; c'en sera fait de l'antique exterminatrice de toute pensée, de toute science et de toute joie.

Citoyens, en commençant cette allocution, je me suis engagé à vous parler de la guerre russo-japonaise. Je le ferai aussi rapidement que possible. Mais il faut remonter aux causes. Vous savez quelles sont les façons d'agir les plus ordinaires des peuples blancs à l'égard des peuples jaunes. Vous connaissez la politique européenne en Chine.

Les nations chrétiennes ont pris l'habitude d'en-^ voyer ensemble ou séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal ; on les massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux; mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que M. Duchaillu avait contre son gorille. M. Duchaillu tua, dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. Il était insociable ; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant, dit M. Duchaillu, à corriger son mau-

vais naturel ». Nous nous plaignons des Chinois avec autant de raison que M. Duchaillu de son gorille.

En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand, l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de cette Chine dont elles se partagent les provinces.

La Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des puissances, vit avec une rage froide et méditative s'avancer l'ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.

a. C'est une guerre coloniale », disait expressément un grand fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit supérieur aux peuples qu'il combat ; sans quoi la guerre n'est plus coloniale, cela saule aux yeux. Il convient, dans ces sortes de guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues, des sagaies et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques

vieux fusils à pierre et des gibernes ; cela rend la colonisation plus glorieuse. Mais, en aucun cas, il ne doit être armé ni instruit à l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles de la guerre coloniale.

Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les principes enseignés en France par le général Donnai. Ils l'emportent de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au droit des gens.

En vain des personnes graves, comme M. Edmond Théry, leur démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. En vain le proconsul de l'Indo-Chine, M. Douraer lui-même, les somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur mer. a Quelle trisce tesse financière assombrirait nos cœurs, s'écriait « ce grand homme, si BezobrazofF et Alexeieff ne <( tiraient plus aucun million des forêts coréennes ! a Ils sont rois. Je fus roi comme eux : nos causes « sont communes. O Nippons! imitez en douceur les a peuples cuivrés sur lesquels j'ai régné glorieuse- « ment sous Méline. » En vain le docteur Charles

Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq mille Chinois dans l'Amour, a Prenez a garde que vous êtes des intermédiaires entre le (( singe et l'homme, leur disait obligeamment M. le « professeur Richet, d'où il résulte que si vous bata tiez les Russes ou finno-letto-ougroslaves, ce serait c( exactement comme si les singes vous battaient. c( Concevez-vous ? » Ils ne voulurent rien entendre.

Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au monde. Mais on voit d'étranges retours des choses ; et la force, seule juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalou et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous

menace. S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades deBlagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des sujets d'inquiétude pour les Chinois ? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port- Arthur ? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sontde ces enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une apparence de Justice divine, et l'on admire la surprenante conduite de cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la Chine et l'espoir de la race jaune.

Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux chrétiens le foung-choui etjeter le désordre dans les affaires européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République Vextra-territorialité, c'est-à-dire le droit de juger par un tribunal de mandarins les causes pendantes entre

Chinois et Européens. L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé, dans leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée.

Non ! M. Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale. Comment auraient-ils nos vertus ? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine, organisée par le Japon, menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis pour empêcher leurs métal-

lurgistes de vendre le fer et l'acier à plus bas prix que nos fabricants moins bien outillés.

Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique) ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir ? Nous ne connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, il aura tort et nous le lui ferons sentir ; s'il estle plus fort, il aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice ?

Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs ofQciers de marine, qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Ecoles spéciales. Les Grands-Ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être rassurés.

Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à l'énergie méthodique des Japonais ses

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forces indéterminées, que comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du commandement militaire. 11 a montré Ténormitéde son impuissance et la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur^ l'autre. Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura grandement servi la cause de l'humanitéetpréparéàson insu, et sansdoute contre son désir, l'organisation pacifique du monde.

Certes, ce serait pour la civilisation un irréparable dommage si les marchés de l'Orient étaient ou fermés ou d'un accès difficile aux races intelligentes et actives de l'Occident. Il faut, au contraire, préparer, assurer, fomenter une profonde pénétration, une large circulation des Européens en Asie. Mais, pour réaliser cette activité féconde, il est nécessaire qu'à la lutte barbare et destructive, succède l'action méthodique et bienfaisante; il faut à la pénétration violente substituer la pénétration pacifique. Il faut demander à la paix et non à la guerre les clefs des trésors de l'Orient.

La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même

Pour mettre en valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur. Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes et noirs. En réduisant, en diminuant, en combattant une partie de l'humanité, nous agissons contre nous-mêmes. Notre avantage est que les peuples de toute race et de toute couleur soient puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront, plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et nous jouirons du leur abondamment. Puissent ces maximes, soutenues à la Chambre par la grande voix de Jaurès, régler notre action pacifique au Maroc.

Citoyens,

Je suis impatient comme vous d'entendre les orateurs inscrits au programme de celte réunion.

Mais avant de vous donner la parole. Citoyen Francis de Pressensé, permettez-moi de dire la seule chose que vous ne sauriez pas dire aussi bien que moi.

Laissez-moi rappeler votre action généreuse et puis-

santé dans celte affaire Dreyfus qui, grâce à des hommes tels que vous, eut cela d'heureux que la République y réveilla sa conscience endormie. Dès les premières lueurs de la vérité qui se levait vous avez marché vers la lumière. Vous vous êtes voué avec une ardeur infatigable à la réparation d'une erreur et d'un crime. Vous avez soutenu la lutte terrible contre ceux qui savaient tout. Vous avez dépensé vos forces, risqué votre vie.

Citoyen Francis de Pressensé, si je rappelle ici les jours scélérats où, devant le Palais de Justice, les bandes antisémites hurlaient des cris de mort autour de Picquart et de Zola, les jours où, dans Toulouse et dans Avignon en proie à la terreur blanche, vous vous exposiez entre Quillard et Mirbeau aux coups de la jeunesse dorée, ce n'esf pas seulement pour vous rendre l'hommage qui vous est dû, c'est aussi, c'est surtout dans un intérêt plus général et plus pressant. Si je fais appel à tous ceux qui m'écoutent en ce moment, si je les conjure de n'oublier ni l'assaut formidable donné à la République par les moines ligueurs, ni ce dominicain excitant les soldats à la révolte et au massacre devant le généralissime silencieux, ni les obsèques du malheureux président Félix Faure et le coup du catafalque, alors que les chevaux des généraux devenaient nationalistes, ni les émeutes des chouans, lorsque les exécuteurs de la loi étaient inondés de ce liquide infect dans lequel, disent les auteurs sacrés, périt l'impie Arius, ni le refus d'obéissance de cette nouvelle

légion thébaine qui se déclara pour son dieu contre la République, c'est dans l'intention de vous faire suivre les phases d'une action qui continue ; c'est parce qu'il importe de n'être pas surpris ; c'est que nous reconnaissons à des signes certains que les mêmes ennemis de l'esprit moderne préparent en ce moment une attaque générale. Comme les mouvements des troupes et les combats d'avant-postes annoncent en Mandchourie ces grandes batailles d'une semaine, nous constatons une activité nouvelle sur tous les points occupés par la réaction, et nous pouvons prévoir la reprise prochaine des hostilités. Une faute de tactique, le manque de cohésion nous exposeraient à la défaite, et nous ramèneraient peut-être aux jours sombres de Méline et de Dupuy. Mais ayons confiance. Citoyens. La lumière s'est faite. Nos ennemis n'ont pu nous vaincre dans l'ombre. Ils ne nous vaincront pas au grand jour.

Discours prononcé (1)

en faveur de la séparation des Églises

et de l'État,

le 19 décembre 1904.

Citoyennes et Citoyens,

Admis à l'honneur de parler dans la « journée laïque », je parlerai brièvement, et me garderai d'usurper sur le temps réservé aux éminents orateurs inscrits à l'ordre du jour. D'ailleurs, on doit à des auditeurs tels que vous un langage substantiel et précis, ce langage de la droite et ferme raison, dont le citoyen Francis de Pressensé vient de donner l'exemple.

Aussi bien je ne désespère pas d'indiquer, en très peu de mots, le véritable sens du Concordat et les raisons pour lesquelles l'Église veut maintenir à tout prix cette convention détestable.

Vous savez, Citoyens, que la loi du 3 ventôse an III (21 février 1795), votée par la Convention sur les conclusions de Boissy d'Anglas, avait rompu tout lien entre l'Église et l'État. Comment ces liens rompus furent-ils renoués? C'est ce que nous allons voir.

(1) A la réunion organisée par la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen, dans la salle des Fêtes du Trocadéro.

A la fin de 1796, ou au commencement de 1797, le général Bonaparte écrivait à son confident, le général Clarke : ce On est redevenu catholique romain en France. Nous en sommes peut-être au point d'avoir besoin du pape lui-même pour faire seconder chez nous la Révolution par les prêtres, et par conséquent par les campagnes qu'ils sont parvenus à gouverner de nouveau. »

On voit ici jaillir l'idée du pacte qu'il devait conclure cinq ans plus tard ; on surprend et la justesse des raisons et la duplicité des moyens. Le jeune général s'aperçoit du danger. Une Église romaine s'élève qui menace la Révolution, la République ; qui préparera peut-être le retour des Bourbons. Il faut, pour conjurer le péril, former un nouveau clergé gallican. Réussir où les constituants ont échoué. Et puisqu'on ne peut, sans le pape, faire une Église constitutionnelle, il en faut faire une avec le pape. On a chance d'y réussir. Première pensée du Concordat. Devenu premier consul, Bonaparte la réalisera.

Le Concordat fut proclamé loi de la République le 18 germinal an X. Cette loi comprenait, en outre du Concordat proprement dit, les articles organiques du culte catholique. On y avait joint aussi les articles organiques des cultes protestants, pour que, en dépit du préambule qui reconnaissait le catholicisme comme la religion de la grande majorité des Français, il parût bien que la liberté de conscience restait en vigueur dans la République.

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