‹ Vers les temps meilleursChapitre 30 sur 50 · BANQUET OFFERT A EUGÈNE CARRIÈRE · texte numérisé non relu

BANQUET OFFERT A EUGÈNE CARRIÈRE

Vous avez su trouver sur la toile, dans l'unité d'un gris blond, une richesse infinie de tons harmonieux et dans une lumière habilement ménagée cette succession de plans profonds et sûrs, qui fait que Rodin s'écrie devant vos toiles : « Carrière aussi est sculpteur ! ))

C'est parce que vous savez construire que vous pouvez envelopper ; c'est parce que vous établissez la forme solidement que vous pouvez y jeter des voiles à votre gré, c'est parce que vous avez le dessin et la couleur que vous pouvez avoir encore le vague et le gris. Mais d'où vient, Carrière, d'où vient que ce vague et ce gris expriment sous votre main une pitié infinie, une tendresse immense qui nous troublent si profondément? D'où vient que, en revêtant la nature de ce vague et de ce gris, vous nous la rendez si touchante et si pieuse ? Il y a là un mystère profond, sacré, le mystère de votre génie, le mystère de votre pensée.

Vous mettez un beau métier, un bel art au service d'une belle pensée, d'une pensée héroïque et tendre. Tous ceux qui vous connaissent le savent. Il n'y a pas d'àme plus douce, plus pure, plus haute que la vôtre et cette âme se reflète dans toute votre œuvre.

Discours prononcé au

premier meeting tenu pour le Peuple Russe,

le 30 janvier 1905.

Citoyens,

Je ne vous retracerai pas les scènes d'horreur qui, depuis cinq jours, présentes à vos esprits, les remplissent d'indignation, de colère et de pitié. Je ne vous redirai pas comment le tsar a fait massacrer des hommes qui, mourant de misère et de faim, n'étaient coupables envers lui que de l'avoir, dans leur détresse, imploré comme un père. A leurs ferventes prières, à leurs invocations filiales, à leurs larmes, il répondit par le fouet de ses cosaques et les balles de ses grenadiers. Ces balles sont allées frapper sa propre image dans les mains du prêtre Gapon. Juste malgré lui, le tsar a tué le tsar. Le tsar a tué le tsar et le tsarisme. Du sang qui rougit les glaces de la Neva sortiront par millions les vengeurs des victimes. Le tsar a tué le tsar et suscité la révolution qui dévorera le tsarisme. Nicolas Alexandrovitch n'existe déjà plus et sa mémoire est vouée pour toujours à l'exécration de l'univers.

Vous, du moins, qui êtes réunis ici, plus heureux

Note. — Ce meeting organisé par la Bourse du Travail s'est tenu dans la salle du Tivoli Vaux-Hall.

que tant de vos concitoyens, en pensant aux martyrs de Pétersbourg, il ne se mêle pas de remords à votre douleur. Vous n'êtes pas de ceux qui organisèrent, avec une insolente effronterie et des ruses grossières, cette monstrueuse alliance du despote avec la République, qui couvrirent des brillantes apparences du patriotisme leurs fructueuses entreprises financières, et poussèrent devant les guichets de l'emprunt russe la petite épargne tant de fois et si furieusement, qu'on peut dire que ce sont nos menus bourgeois français qui ont payé la guerre de Mandchourie et les massacres de Pétersbourg et de Riga. Non ! vous n'avez pas crié : a Vive le tsar ! » sous les pieds des chevaux qui traînaient par nos rues et nos boulevards l'ours moscovite, promené par le dindon de l'Elysée.

Oh î qu'elles sont bien venues. Citoyens, vos protestations indignées qui effacent les hontes d'hier. Et quel soulagement pour la conscience publique que de voir le prolétariat français tendre au prolétariat russe des mains qui n'ont jamais applaudi ses assassins.

Citoyens, depuis cinq jours, le gouvernement du tsar massacre les ouvriers et emprisonne les intellectuels qui font cause commune avec les ouvriers. Nous voyons que la révolution chemine et ne s'arrêtera pas. Rien ne nous fait prévoir, malheureusement, qu'elle ne sera pas longue et sanglante. Spectacle magnifique et terrible. Voici que la jeunesse des écoles, avec ses professeurs, se joint au proléta-

12 VEliS LES TEMPS MEILLEURS

riat pour partager avec lui la victoire ou la mort ; voici que les nations martyres, l'héroïque Pologne et l'honnête Finlande, encore tout déchirées par le fouet des bourreaux, se lèvent, frémissantes ; voici que de l'immensité désolée de l'empire un cri jaillit des poitrines opprimées, un immense soupir s'élève du fond de ces cœurs slaves, si doux et si courageux. Le tsarisme est frappé à mort. Hélas ! qui sait combien de chair humaine il va broyer encore dans sa furieuse agonie. Aussi, avec quelle douloureuse sympathie, avec quelle anxiété cruelle nous envoyons nos vœux et nos hommages aux révolutionnaires russes.

Mais, Citoyens, ce n'est pas tout que de condamner le tsarisme et de plaindre ses victimes. Si les Russes, dignes par leur tranquille courage, leur admirable simplicité, leur bonté profonde, d'une condition meilleure et d'une destinée plus heureuse, sont encore à cette heure soumis à des maîtres dont rien n'égale la férocité stupide et l'avidité dévastatrice, s'il n'y a nulle part au monde un gouvernement aussi mauvais que le gouvernement russe, toutefois les nations qui se proclament libres et qui sans doute n'ont pas tort de croire qu'elles ont, comme la nôtre, conquis quelques libertés politiques et même quelques franchises sociales, sont encore aujourd'hui, toutes ou presque toutes, menacées d'un retour du moins partiel et temporaire de ces forces d'oppression et de violence dont le tsarisme est le plus complet assemblage. Je ne veux rien exagérer. Comparée

à la Russie, la France est libre, l'Europe est libre. Il n'en est pas moins vrai que le prolétariat n'est garanti nulle part contre les entreprises d'une réaction inintelligente et barbare. Si la Russie a le tsarisme, l'Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis d'Amérique ont l'impérialisme ; la Belgique a le cléricalisme, l'Italie a le parti noir, la France a le nationalisme.

Ces puissances de mort sont encore suspendues sur tous les royaumes, sur tous les empires, sur toutes les républiques. Elles grondent sur notre pays comme sur les autres. Il est inutile de se flatter. Depuis plus d'un siècle, après tant de sang versé, où en sommes-nous ? Ne soyons pas dupes des mots et que le nom de République ne nous en impose pas. Est-ce que le vieillard cruel qui fut le premier président de cette République n'a pas jeté dans Paris les vaincus de Metz et de Sedan qui y massacrèrent trente mille prolétaires désarmés ? Cette République bourgeoise, si dure aux ouvriers qui l'ont aimée jusqu'à donner leur vie pour elle, est-ce qu'elle n'a pas fusillé, il y a quatorze ans, les grévistes de Fourmies? Est-ce que ses ministres, les Ferry, les Dupuy, les Méline se sont plus soucié des intérêts du prolétariat que n'ont fait dans le même temps, en Angleterre et en Allemagne, les ministres de la monarchie ou de l'Empire ?

Regardez-les aujourd'hui même, nos ministres, nos chefs d'État. Incapables de briser la puissance de la caste militaire, ils cachent la faiblesse de leur action dans la bravoure des mots. Ils ont sur la

gorge l'épée des généraux et c'est le Conseil supérieur de la guerre qui fait la loi au gouvernement civil. Les chefs de l'armée ne craignent pas de faire appel à la sédition. Un jour, c'est un général qui s'offense d'être pris pour un républicain ; un autre jour, c'est un lieutenant qui envoie des provocations grossières aux divers directeurs des journaux socialistes et aux mandataires du peuple. Un autre jour, c'est un officier supérieur qui regrette, en plein conseil de guerre, le temps où, dans les rues de Paris, après les massacres de 1871, les passants s'écartaient devant les officiers vainqueurs de la Commune. Il semble que le complot militaire et nationaliste soit près d'éclater. Et croyez-vous, Citoyens, que pour conjurer le péril, il suffise de confier le portefeuille de la Guerre à un agent de change ? Non ! une menace restera suspendue sur le prolétariat français tant que notre démocratie gardera des institutions militaires, d'origine et d'esprit monarchiques.

Pour sa sûreté et son affranchissement, vous le savez. Citoyens, le prolétariat ne doit compter que sur lui-même. Contre toutes les oppressions, contre le tsarisme, contre l'impérialisme, contre le nationalisme il faut que tous les prolétaires du monde s'unissent étroitement. Il faut qu'ils s'unissent tous contre le triumvirat universel du prêtre, du soldat et du financier.

Je ne peux m'empêclier d'admirer nos nationalistes. Ces gens-là sont catholiques, militaristes et capitalistes, et par là trois fois internationalistes.

POUR LE PEUPLE RUSSE lô

Internationalistes par leur religion dont le chef est à Rome, internationalistes par leurs capitaux qui n'ont point de patrie, internationalistes par la fraternité d'armes qui unit entre eux les chefs militaires de toutes les armées du monde, et rapproche, sur les cadavres amoncelés des soldats, les Stœssel russes des Nogi japonais, que l'empereur Guillaume, pour mieux affirmer l'hégémonie de l'Allemagne sur l'univers armé, décore les uns et les autres de ses Aigles noires. Et voilà les gens qui proclament sans cesse leur culte sacré de la patrie ! Mais qui ne voit qu'en réalité ce qu'ils décorent des noms de nationalisme et de patriotisme, c'est la coalition des puissances de réaction et d'oppression du monde entier, c'est l'internationale de la servitude et de la violence. A cette internationale, Citoyens, opposons l'internationale des prolétaires, l'internationale de la liberté, du travail harmonieux et de la paix.

Et, revenant à la pensée qui nous a réunis ici, envoyons un salut fraternel aux révolutionnaires russes.

Discours prononcé au second meeting tenu pour le Peuple Russe» le 1er février 1905.

Citoyennes et Citoyens,

Les Universités populaires des dix-septième et dix-huitième arrondissements viennent exprimer ici leur sympathie douloureuse pour le peuple russe, victime du tsarisme. Voilà pourquoi nous sommes venus dans cette salle. On nous dit : « Vous n'avez pas le droit de vous immiscer dans la politique d'une puissance étrangère. » Nous répondrons que si les massacres de Pétersbourg sont un acte de politique tsariste, ils sont aussi un crime envers l'humanité, et qu'un tel crime soulève d'indignation l'humanité tout entière.

Nous répondrons que le sang des prolétairesrusses a coulé et qu'une solidarité naissante commence à réunir aujourd'hui les prolétariats de tous les peuples qui, un jour, qui, bientôt, ne formeront plus qu'un seul prolétariat formidable et pacifique.

Note. — Ce meeting organisé par les Universités populairesdes XVII* et XVIII' arrondissements a été tenu dans la salle du •.Jrand-Orient.

Nous répondrons enfin que les attentats du tsarisme ne nous touchent que trop. Le tsarisme n'est pas seulement un mal russe, c'est un mal européen. Le tsarisme c'est la réaction rayonnant sur toute l'Europe, c'est le centre actif du capitalisme international, c'est le dernier espoir de la bourgeoisie cléricale en Allemagne et en France.

Le tsarisme, mais ne s'est-il pas introduit chez nous, à la faveur de l'alliance ? Que dis-je ? Cette alliance franco-russe, qu'est-elle autre chose que l'invasion du tsarisme dans notre pays? Tous nos monarchistes, tous nos cléricaux, tous nos nationalistes, quand ils poussaient à l'alliance russe, savaient bien que c'était la contre-révolution qu'ils établissaient en France.

Le plus clair de cette alliance fut de faire passer l'épargne de notre petite bourgeoisie dans les caisses du gouvernement russe, qui s'en est servi pour faire en Mandchourie la plus odieuse et la plus imbécile des guerres.

L'alliance, c'était l'emprunt ! Voilà la vérité.

Mais y avait-il autre chose ? On a parlé d'un traité. Traité secret. Personne ne l'a vu.

Au commencement de cette guerre où le tsarisme devait montrer tout ce dont il est capable, j'avais entendu dire très vaguement qu'il y avait entre la France et la Russie des engagements fermes, et que, si la Russie se trouvait aux prises avec une seconde puissance, la France devrait intervenir. Je demandai à M. Combes, président du Conseil, s'il existait

quelque chose de semblable. M. Combes crut devoir à sa fonction de ne pas répondre précisément. Mais il me déclara de la façon la plus nette que, lui ministre, nous n'avions pas à craindre de voir nos marins et nos soldats expédiés au Japon.

J'ai idée, Citoyens, que cette folie n'est à craindre sous aucun ministère. Ce n'est pas parce que nous sommes en République que je suis rassuré. C'est sous la République que les cléricaux ont fait l'expédition de Rome. Mais je crois que, désormais, aucun gouvernement en France n'est capable d'armer une flotte de guerre et de mobiliser deux ou trois cent mille hommes pour aider Alexeïef et Bézobrazofï à tirer de nouveaux millions des forêts coréennes. Il n'en est pas moins odieux et absurde que la République française soit liée par un traité secret avec le tsar.

Un traité secret ! Nos ministres des Affaires étrangères sont d'extraordinaires gens. Ce sont des hommes de l'ancien régime. Ils n'ont pas changé depuis Louis XV. On dirait que notre Delcassé a été élevé sur les genoux de M™« de Pompadour.

Pourtant, il n'en est rien. Il a des origines modestes et respectables. Un jour, il a débarqué à Paris, par la gare de Lyon, jeune, avide, les poches bourrées de manuscrits, prose et vers. Il n'est pas méchant. Il a été un bon petit diable de radical, tout comme un autre. S'il était encore député, s'il était ministre, seulement du Commerce ou de l'Agriculture, il serait affable, poli, modéré, tout à fait inca-

pable d'approuver un crime. Mais depuis qu'il fréquente les rois et les empereurs, il ne se connait plus, et je crois qu'il nous méprise un peu. Un jour, le tsar, après dîner, lui a donné un cigare, un gros cigare. Ce cigare, que Deicassé a toujours à la bouche, lui cache les folies, les misères et les crimes du tsarisme, la guerre et la révolution, la fuite de Kouropatkine à travers la vaste Mandchourie, la destruction de la flotte russe, la prise de Port-Arthur, les massacres de Pétersbourg, l'arrestation de tout ce qu'il y a en Russie d'hommes capables de douceur, d'intelligence et de pitié, Gorki et tant d'autres traduits devant des cours martiales, enfin la colère de tout un peuple suspendue sur le dernier des RomanofF. Ce cigare lui cache le monde, et ce petit homme, qui ne voit plus rien de ce qui se passe, dit en souriant, dans son cabinet du Quai d'Orsay : a La guerre entre la Russie et le Japon n'est pas encore commencée : elle sera courte et heureuse pour nos amis et alliés. L'ordre, le calme, la prospérité, la joie régnent en Russie ; la Pologne et la Finlande sont heureuses. Le tsar est vraiment un utile et agréable allié. D

Citoyens, nous ne croirons pas le petit homme noir du Quai d'Orsay. La démocratie française ne saurait être l'alliée de l'autocrate assassin. La démocratie française tend à tous les peuples une main fraternelle : elle ne veut donner, elle ne donnera ni argent ni hommes aux ennemis des peuples. Républicains et socialistes, nous sommes avec les victimes

contre les bourreaux. Prolétaires, nous sommes contre toutes les tyrannies avec les prolétaires du monde entier. Et, comment ne serait-ce pas là nos amitiés, nos alliances, puisque le sort du prolétariat français dépend du sort du prolétariat universel ? Nous sommes avec les vaincus : les vaincus d'aujourd'hui seront les vainqueurs de demain.

Vivent les prolétariats de Russie, de Pologne et de Finlande !

Discours prononcé au

troisième meeting tenupour le Peuple Russe,

le 3 février 1905.

Camarades,

Pourquoi ces réunions succédant aux réunions, pourquoi ces assemblées d'hommes libres, pourquoi le concours de tout ce qui travaille et pense en notre pays ? Pourquoi la généreuse allocution que vous venez d'entendre ? Pourquoi cette émotion, pourquoi ces frémissements? Et d'où vient que tous les hommes de science et de réflexion en Allemagne, en Italie, dans les États-Unis d'Amérique s'émeuvent avec nous au bruit d'un crime étranger, d'un crime lointain?

Ah 1 c'est que désormais il n'y a plus au monde de crimes étrangers, il n'y a plus de crimes lointains, c'est que les hommes se sont rapprochés les uns des autres, c'est que la civilisation et la science ont supprimé les distances intellectuelles et morales.

C'est que, en dépit des armements formidables, malgré les vieux préjugés et l'éternel égoïsme des

Note. — Ce meeting, organisé par un groupe de professeurs et d'élèves des Écoles, s'est tenu dans la Salle des Sociétés Savantes, sous la présidence de M. Painlevé.

riches et des pauvres, malgré les restes de barbarie qui se décorent des noms d'impérialisme et de nationalisme, les peuples se sentent rapprochés et réconciliés. C'est que la solidarité universelle est près de naître ou plutôt de renaître, car vous reconnaissez en elle cette charité du genre humain qu'enseignait Rome, la Rome païenne de qui nous avons tout appris ; c'est qu'un mouvement vaste et régulier unit et relie aujourd'hui les prolétariats de tous les peuples ; c'est que la grande parole socialiste a été semée parmi les nations : « Prolétaires de tous les pays, unissez- vous ! L'union des travailleurs sera la paix du monde. »

Parole de bonté ! parole de puissance ! car ne vous y trompez pas, Camarades : à cette heure, sur les débris des vieilles aristocraties effondrées, et des castes dispersées, sur les ruines de la société capitaliste, s'élève le prolétariat pacifique et laborieux qui, demain, sera le maître du monde.

C'est un signe des temps nouveaux, Camarades^ que les balles qui frappèrent les ouvriers russes au bord de la Neva, aient sifflé à toutes les oreilles humaines. C'est un signe des temps nouveaux que ce cri universel poussé contre le tsar qui... Mais pourquoi parler encore de ce malheureux? Est-il besoin de le redire ? Le tsar a tué le tsar dans la journée sanglante.

Le tsar est mort. Et c'est son spectre, son spectre odieux et lamentable, qui, l'autre jour, au fond de ce palais de Tsarkoïé-Selo, dont les murs suent le

crime et l'épouvante, a pardonné, avec une misérable insolence, aux prolétaires massacrés par ses ordres, le crime de l'avoir invoqué comme un père. Ne parlons plus du dernier des RomanotT; ses destins sont résolus. Abandonnons ses inspirateurs et ses complices, plus coupables que lui, les Grands-Ducs, à la justice d'un peuple qu'ils ont impitoyablement trompé, dépouillé, humilié, torturé. Que la Russie les juge ! Les Grands-Ducs ne viendront plus faire la fête à Paris. Ne parlons plus des Grands-Ducs.

— Vous vous taisez trop tard, nous dit-on. Vous n'avez que trop parlé. Vos cris d'indignation n'ont que trop violemment dénoncé l'alliance, la précieuse alliance.

A cela nous répondrons. A cela, nous avons de quoi répondre.

L'alliance... Ah! s'il s'ngit de s'unir au patient, au courageux, au généreux peuple russe, de quelle ardeur nous lui ouvrirous nus bras, avec quelle sympathie nous lui donnerons noire amitié. Avec quelle joie nous le verrions entrer avec nous dans le concert des peuples unis. Mais ce n'est pas l'alliance avec la Russie, c'est tout le contraire, c'est l'alliance* avec le tsar que notre gouvernement républicain, à traditions monarchiques, nous a imposée. Et cette alliance, tournée dès rorii;inc au profit de la réaction bourgeoise, ratifiée par les dLMnoiselles de modes qui, des balcons de la rue de la Paix, jetaient des fleurs aux matelots de Cronsladl, exaltée plus tard sans dignité ni prudence par un elicfd'Étatvaniteuxetsot,

cette alliance exploitée sans mesure par des financiers avides, qui n'ont pas craint d'aventurer l'épargne française dans les caisses percées d'un empire au pillage, cette alliance si bruyante et si secrète à la fois, quels en sont les effets ? Une guerre effroyable en Extrême-Orient, une guerre que nous avons follement préparée de concert avec la Russie, trop heureux encore si l'alliée et amie ne nous entraîne pas en Mandchourie et ne nous associe pas à ses prodigieux désastres.

Non ! nous n'avons pas à recevoir d'un ministre rengorgé des leçons de diplomatie et de patriotisme. Le peuple français n'entend pas s'unir au tsar contre tel ou tel peuple de l'Occident ou de l'Orient. Le peuple français est l'ami de tous les peuples, des Anglais comme des Allemands, des Russes comme des Japonais. La France révolutionnaire, la France socialiste, la France nouvelle dit, comme la sainte héroïne de Sophocle : « Je suis destinée à partager l'amour et non la haine. »

L'alliance de la France et du tsar a troublé le monde, embrasé l'Extrême-Orient, causé d'effroyables ruines. Et elle ne nous a rien rapporté, sinon une atteinte de tsarisme. Le tsarisme est un mal épidémique. Il rappelle en son cours ces pestes qui, au moyen- âge, s'avançaient comme un soleil noir de l'Orient à l'Occident. Ainsi nous avons vu le tsarisme, parti de Russie, contaminer, je ne dis pas tout le peuple allemand, mais du moins l'empereur Guillaume et les hobereaux de la Sprée. Ensuite il a

gagné la France. Il a pris dans notre pays une forme peut-être un peu plus bénigne, mais encore très importune et très fâcheuse, la forme du nationalisme. Il est pour beaucoup dans cette fièvre réactionnaire, dont nous voyons en ce moment même éclater un accès qui peut devenir grave.

Je n'ai nulle envie d'entrer en ce moment dans le détail de nos misères politiques et parlementaires. Je terminerai cette courte allocution par des réflexions plus générales et plus hautes, et mieux appropriées à l'esprit d'un auditoire jeune et généreux.

Jeunes gens qui m'écoulez, élèves des écoles, Camarades, vous allez bientôt nous succéder dans la vie et prendre notre place dans la société. Vous serez plus heureux que nous et vous ferez plus que nous n'avons fait. Il y aura du moins une chose que nous vous aurons enseignée et que je vous supplie de ne pas oublier. Nous vous avons donné un excellent exemple, j'ai la fierté de le dire, quand nous avons pris parti dans une affaire plus honorable à la France qu'une victoire, et qui fut une victoire aussi, la victoire du droit. (Car nous nous sentons vainqueurs en voyant tant de transfuges accourir dans nos rangs.) En défendant contre toutes les forces du pouvoir et de l'opinion un malheureux innocent, nous vous avons appris à ne point incliner votre raison devant la raison d'État. Nous vous avons appris à ne point taire le cri de votre conscience. Nous vous avons appris — j'en atteste Painlevé et les maîtres bien chers qui siègent à ses côtés

— nous VOUS avons appris à ne [pas vous courber devant le crime puissant. Nous vous avons appris à faire parler la vérité plus haut que le cliquetis des épées et le hurlement des foules. Nous vous avons appris ce que des hommes de cœur doivent faire lorsque les juges se taisent et que les ministres mentent. Et en cela, malgré nos faiblesses, nos erreurs et nos fautes, nous avons été de bons maîtres.

Mais je vous adresse d'inutiles exhortations ; vous n'en avez pasbesoin, puisque vous nous avez appelés ici, et que nous nous trouvons tous, élèves et maîtres, en communion fervente de sentiments et de pensées. Il y a une grande sagesse à garder des illusions. Car c'est l'illusion qui donne à l'univers son intérêt et sa signification. Et les illusions, quand elles sont méthodiques et rationnelles, ont cela d'excellent encore qu'elles créent des réalités à leur image. C'est pourquoi j'emporterai précieusement, en vous quittant, l'illusion que vous travaillerez après nous à l'organisation pacifique du monde et à l'union des peuples sur le globe terrestre, enfin connu et mesuré.

Discours prononcé (1)

à la grande soirée pacifiste organisée

par un groupe d'artistes,

le 12 février 1905.

Citoyennes et Citoyens,

POUR LA PAJX

Nous sommes de mauvais esprits ; nous sommes des gens odieux. Nous disons ce que tout le monde pense. Nous disons aujourd'hui ce que tout le monde dira demain. Nous sommes pacifiques : ce n'est pas un tort. Tout le monde ou presque tout le monde est pacifique en

(1) Cette soirée eut lieu dans la grande Salle des Fêtes du Trocadéro, sous la présidence de MM. Eugène Carrière et Anatole France, assistés de Mesdames Louis Havet, Ménard-Dorian, Psichari, Séverine'et Emile Zola.

NoTK. — Au début de la guerre Russo-Japonaise, un groupe d'artistes peintres, sculpteurs, graveurs et architectes, s'était formé aux Éditions d'Art Edouard Pelletan, sous la présidence de MM. Eugène Carrière et Anatole France, pour secourir les blessés, sans distinction de nationalité, et protester contre la Guerre. Ce groupe publia l'album « aux Victimes » et organisa une tombola. La soirée du 12 février fut la dernière phase de cette manifestation de solidarité humaine.

France. Le tort n'est point de l'être, c'est de le dire, ou du moins de le dire simplement, d'une parole sans voiles, sans ornements et nue.

Car, soyons juste : on peut s'avouer pacifique, même en France, si l'on sait prendre le ton convenable, un ton menaçant, un accent épouvantable et farouche. Nos grands hommes d'État, nos ministres n'y manquent jamais : les plus doux, les agricoles eux-mêmes, ne font jamais de vœux pour la continuation de la paix sans y mêler les louanges des vertus guerrières. Et les députés, devant leurs électeurs, ne vantent jamais qu'une paix martiale.

C'est ainsi, qu'invité à quelque fête patriotique, M. Ribot, député, ancien ministre, s'excuse par une lettre éloquente, dans laquelle il dénonce les idées pacifiques, répandues par Jaurès et ses amis. Il y découvre des renoncements qu'il ne saurait souffrir. Le seul mot de désarmement alarme son patriotisme ombrageux. Chacune de ses phrases est une Marseillaise. Cette paix, chère aux socialistes, il la repousse avec indignation, comme une offense à la patrie et à un ancien ministre des Affaires étrangères. M. Ribot est-ii donc belliqueux? Et brûle-t-il d'envoyer nos régiments à la frontière? Non ! C'est aussi la paix qu'il veut. Mais une paix pompeuse, une paix magnifique et fière comme une bataille. M. Ribotest pacifique autant que Jaurès. Mais Jaurès l'est simplement. M. Ribot l'est superbement. Voilà qui est significatif. Tout le monde en France veut la paix. Mais tandis que nous autres, petites gens.

socialistes et prolétaires, nous nous contentons de la paix en blouse et en paletot, noire grosse bourgeoisie, de goûts plus relevés, réclame une paix ornée d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire.

C'est une vérité généralement reconnue dans notre pays que nous entretenons une armée uniquement pour éviter la guerre. Nos officiers supérieurs euxmêmes acceptent volontiers cette idée. Cela nous apparut clairement lors d'une affaire mémorable qu'il ne nous déplaît pas de rappeler, l'affaire Dreyfus. Lorsque l'auteur de « J'accuse » fut traduit en cour d'assises, un zélé général, pour enlever la condamnation de Zola, fit aux jurés ce discours artificieux:

a Messieurs les jurés, Zola acquitté, c'est Dreyfus nnocent ; Dreyfus innocent, c'est la guerre. Voulezvous que nous conduisions vos fils à la boucherie?»

Non, les jurés de la Seine ne le voulaient point. C'est pourquoi ils condamnèrent Zola même innocent, Zola véridique, Zola honnête homme et grand citoyen. Il vaut mieux, pensèrent-ils, que cet homme aille en prison et que nous n'ayons pas la guerre avec l'Allemagne. Voilà des bourgeois qui ne jugeaient pas que la paix fût payée trop cher au prix d'une injustice.

Ces exemples suffisent. On s'accorde à reconnaître que désormais la France est pacifique. On dit seulement : une hirondelle ne fait pas le pnntemps ; une seule nation ne fait pas la paix du monde .

Sans doute ; mais il reste à savoir si la France est seule au monde à donner signe de paix. Voyez l'Allemagne. Elle est militaire. Elle a une armée superbe. Elle a la première armée du monde. . . Nous aussi. Toutes les nations ont la première armée du monde. Mais l'Allemagne a mieux encore. Elle a pour empereur un caporal, un grand caporal, un parfait et achevé caporal, l'empereur et le dieu des caporaux, le caporal HohenzoUern, le caporal Lohengrin. Guillaume a d'un caporal l'àme et les moustaches ; il était destiné par état et par nature à faire la guerre. Depuis quinze ans qu'il règne, l'a-t-il faite? Il a fait de la poésie, de la peinture, de la navigation de plaisance, de la musique, de l'éloquence, de la voltige, de la sculpture, de la théologie, de la danse, tout,excepté des guerres. Pourquoi ? Pourquoi? Parce qu'apparemment il y a quelque chose de changé en Allemagne, quelque chose de changé en Europe. Parce que, depuis quarante ans, les progrès de la grande industrie ont amené le développement et l'organisation du prolétariat en Allemagne comme dans le reste de l'Europe, et que, si les industriels et les financiers parfois ne sont pas pacifiques, les prolétaires le sont toujours. Parce qu'enfin il y a dans le Reichstag une minorité socialiste qui grandit sans cesse, internationaliste et pacifique.

Admettons, direz-vous, admettons que l'Allemagne soit acquise à la paix par l'action de son prolétariat. Mais la Russie !

La Russie ? Je suis contraint d'avouer que l'on ne

peut pas compter son gouvernement parmi les sages arbitres et les modérateurs des puissances. Oui, sans doute, le gouvernement russe a troublé le repos du monde. S'il n'a pas déclaré la guerre au Japon, il l'a rendue inévitable, il l'a voulue, il l'a faite, si c'est faire la guerre que d'envoyer à la mort sans ordre, sans méthode, sans plan, sans direction, des multitudes humaines. Oui, le gouvernement russe s'est jeté dans une guerre qu'il n'avait pas même préparée et qui abonde pour lui en incomparables défaites et en prodigieux désastres. Mais le gouvernement russe, par bonheur, est quelque chose d'unique au monde : il n'a pas son pareil. Pour l'honneur du genre humain, il n'y a pas deux tsarismes. Et il n'y en aura bientôt plus un seul. Oui, le tsarisme, désormais jugé et condamné, a fait cette guerre. Mais il en meurt. Le peuple russe, si patient, si courageux, d'un si grand cœur, qui combat en ce moment pour sa liberté, ces ouvriers, ces savants, ces étudiants, ces marchands, ces nobles héros, innombrables ' martyrs, entendez-les : c'est aux cris de a Vive la paix ! D qu'ils font la révolution libératrice, qui vengera la conscience humaine et fera cesser les troubles et les ruines causés par la barbarie et la rapacité tsaristes en Europe et dans le monde entier.

Lentement, à pas inégaux, tous les peupies de Tunivers s'acheminent vers la paix. Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le monde durant tant de siècles, le trou-

bleront encore. Les masses humaines n'ont pas encore trouvé leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas devenu partout respectable à l'homme.

Si le tsarisme est, par bonheur, unique au monde et va disparaître, l'impérialisme règne encore sur les deux moitiés du globe. Il faut craindre l'orgueil impérialisle et la folie coloniale. Il faut craindre en France le nationalisme ignorant et brutal. Citoyens, croyez- moi. Mêlions- nous du doumérisme. Le doumérisme est ridicule, sans doute ; mais il est dangereux. Ce sont les petits hommes parfois qui causent les grandes catastrophes. Prenons garde au doumérisme. Craignons les vastes entreprises financières et militaires. Craignons quatre-vingts ans de victoires et d'affaires au Maroc.

Voilà 'bien des sujets de crainte. Et pourtant, nous croyons, Citoyens, à la paix future du monde. Et ce n'est pas sur nos rêves et nos désirs que nous fondons nos espérances, c'est sur l'observation des phénomènes sociaux et sur les données du matérialisme historique.

La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes deviendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l'étal pacifique comme autrefois les conditions mêmes de leur exis-

tence les plaçaient et les maintenaient dans l'état de guerre.

A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons déterminer par avance l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites entre toutes les races et tous les peuples, l'organisation rationnelle du travail et l'établissement des États-Unis du monde. Non, ce n'est pas là un rêve que le jour dissipe, une vaine illusion !

Au contraire, ceux-là rêvent, ceux-là s'abusent, qui, parce qu'ils vivent du militarisme et de la colonisation brutale, croient que l'ordre actuel ou plutôt le désordre actuel durera toujours. . . Mais le croientils vraiment?... Non! ils se doutent bien que la guerre ne durera pas éternellement. Ils savent comment on la tuera, et quoi la tuera. Ils savent que les prolétariats des peuples vont bientôt s'unir et ne plus former qu'un seul prolétariat universel, et que, selon la grande parole socialiste, l'union des travailleurs sera la paix du monde.

Discours prononcé au meeting

organisé par les « Amis du Peuple Russe »,

le 18 mars 1905.

Citoyens,

Depuis l'exécrable 22 janvier 1905, les choses russes ont suivi leur cours fatal. En Mandchourie, les désastres nécessaires se sont accomplis. Général «n chef, Kouropatkine a essuyé les défaites que, ministre de la Guerre, il avait sûrement préparées. Après quoi le tsar a remis à un autre guerrier la conduite de la déroute. Pendant ce temps, sur toute l'étendue de la Russie, à l'indignation des hommes "de pensée, aux justes et douloureuses revendications des ouvriers, aux grondements généreux des nations, trahies comme la Finlande, torturées comme les Arméniens du Caucase, ont, partout, répondu les violences sournoises de la police, seul pouvoir encore debout dans l'empire.

La défaite au dehors. Au dedans la révolution. Comme l'aloès, le tsarisme a donné sa fleur et n'a plus qu'à mourir.

Les dernières correspondances privées nous apportent cette nouvelle : a Les massacres continuent

Note. — Ce meeting s'est tenu dans la Salle des Mille- Colonnes, sous la présidence de M. Anatole France.

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