POUR LA RUSSIE 3S
sur toute la surface de la Russie. y> Pour être émus de tels crimes envers l'humanité, il suffit d'être homme. Mais nous, Français, nous avons, malheureusement^ des raisons particulières d'en être remués jusqu'au fond des entrailles, troublés jusqu'au fond du cœur. A notre indignation se mêle une ombre de remords. Nous ne nous sentons pas tout à fait innocents des folies et des cruautés du tsarisme. Nous lui avons donné les moyens de les commettre en lui prêtant cette somme d'une grandeur, d'une force inouïe : neuf milliards. Chose inconcevable et pourtant certaine, en dix années, l'art intéressé de nos financiers patriotes a su tirer neuf milliards et plus de l'épargne française, pour les remettre à un gouvernement dont les finances sont sans contrôle, et les administrateurs sans probité.
Et qu'est-ce que la Russie a fait de ces richesses formidables ? Bourgeois économes, petits rentiers, preneurs infatigables des emprunts russes, à quel usage a servi votre argent? A créer l'outillage industriel d'un grand peuple jeune et laborieux ? A tirer d'un sol encore vierge d'abondantes richesses? A pro* duire des biens nouveaux, à fomenter le travail, à Rendre la vie plus facile et meilleure ? Non ! Non î Votre argent a fait les fonds d'une politique avide et stupide ; votre argent a payé les frais de ces batailles où furent tués, par milliers, et ces Japonais, qui ne sont point vos ennemis, et ces Russes, qui sont vos alliés ; votre argent a payé ces canons pris à Moukden, et ces croiseurs, ces cuirassés, maintenant cou-
lés, avec leurs équipages, dans le golfe de Corée. Votre argent a payé les massacres des ouvriers, des femmes et des enfants à Pétersbourg. A l'heure qu'il est, il paye les assassinats administratifs des Arméniens à Bakou, les fusillades des étudiants à Tomsk, en Sibérie ; les tueries officiellement organisées par le gouvernement du tsar à SarakofiF, à Koursh, à Kasan.
Voilà, bourgeois français, heureux et tranquilles créanciers du tsar, voilà à quoi sert votre argent et comment il fructifie. Sans doute, vous auriez souhaité qu'il en fût fait un autre usage. Quand vous l'avez donné, vous ne saviez pas. Maintenant, vous savez ; maintenant, vous êtes avertis. Ne recommencez pas.
En ce moment même, le gouvernement russe négocie, avec nos grands établissements de crédit, un nouvel emprunt d'un demi-milliard. Un impénétrable secret enveloppe les négociations. Tandis que les premiers emprunts s'annonçaient par des navires de guerre pavoises, des toasts impériaux et présidentiels, des hymnes russes, des Marseillaise, des trophées d'armes et de drapeaux, cette dernière opération financière se prépare silencieusement, autour des tapis verts des conseils d'administration, entre des visages soucieux. Réussira-t-elle, à la faveur de l'ombre et du silence? D'ordinaire, la sagesse des financiers est courte, et leur prévoyance ne va jamais au delà de leurs intérêts. Les nôtres, non contents d'avoir, en dix années, fait passer en Russie la plus grande part de la fortune publique delà France, sont