MONUMENT DE PIERRE LAFFITTE
aux âmes simples les noires théologies; c'était un esprit soumis à la seule raison. C'était autre chose encore. C'était un esprit vraiment sociable, ami de Tordre et de la liberté, non de cet ordre que le conservatisme brutal oppose aux justes revendications du prolétariat; non de cette liberté que le parti clérical invoque sans cesse contre la liberté ; mais de l'ordre qui assure à tout homme le fruit plein de son travail, mais de la liberté, qui se défend contre tous les dangers et ne se rend point aux sommations de ses ennemis.
Ces esprits-là, vous savez dans quel parti ils se trouvent aujourd'hui et ce qu'ils ont fait. Ils se trouvent dans le bloc de la raison. Et ils ont fait l'école laïque et l'État séparé de l'Église. La loi de laïcité, la loi de séparation, portez-les comme deux palmes sur le monument du philosophe.
Pierre Laffitte a écrit que saint Paul trouva dans l'état de disciple, qu'il avait choisi, un avantage considérable, celui d'être dispensé des extravagances auxquelles les fondateurs de religion sont le plus souvent obligés. Certes, en faisant cette remarque, il ne songeait ni à lui, ni à son maître vénéré. Mais il trahissait son aversion du bruit, son goût d'une vie utile et cachée, sa vocation d'apôtre obscur et zélé .
Une simplicité tranquille et^ gaie remplit toute sa vie. Je la suivis longtemps ; la première fois qu'à mes yeux il s'y mêla quelque pompe, ce fut quand je vis les drapeaux de vingt peuples flotter sur son cercueil.
Ces signes de l'union des nations parla philosophie
sont en usage parmi les positivistes. Ils rappelaient, aux obsèques de Pierre Laffitte, que ce penseur tranquille et bonhomme fut un des conquérants de l'univers, un des fondateurs de l'unité humaine. Dites bien haut devant son monument qu'en l'an 1905 le prolétariat de deux grands peuples a échangé dea assurances de paix.
Croyez, Monsieur le Maire, etc.
Anatole France.
Note. — Dans la dernière phrase de cette lettre, le maitre* écrivain fait allusion aux déclarations faites par Bebel et Jaurès, en réponse à l'enquête ouverte, en juin 1905, sur le socialisme international, par la Vie Socialiste, à propos des afifiaires marocaines.
Lettre lue
à la Séance d'ouverture du Congrès
international de la Libre-Pensée,
le 4 septembre 1905.
Mon cher Président,
Je regrette vivement de ne pouvoir siéger au congrès dont vous dirigez les travaux avec l'autorité d'un grand talent et d'un beau caractère.
J'adhère pleinement aux principes de l'association des libres-penseurs de France.
Les religions révélées ont cela de fâcheux que les révélations sur lesquelles elles se fondent représentent un état antérieur de la science et de la civilisation. Sans doute la pensée des dieux n'est pas plus immuable que celle des hommes qui l'interprètent. Elle s'efface avec le temps. Mais elle est toujours en retard sur la libre intelligence humaine. Voyez le Dieu des chrétiens : on ne lui reprochera pas de n'avoir pas changé. Il était Juif et il est devenu antisémite. Il faut lui rendre cette justice qu'il n'est plus aussi féroce qu'autrefois. Mais il est resté l'ennemi de
Note. — Ce Congrès s'est tenu dans la Salle des Fêtes du Trocadéro. M. Anatole France empêché d'assister à la première séance, où il devait prononcer le discours d'ouverture, adressa la lettre ci-dessus au président, M. le Docteur Petitjean, sénateur.
la science et de la raison . Il n'aime point qu'on pense. Les Églises fondées au nom de son Fils et tout spécialement l'Église catholique opposent, sous nos yeux, une résistance désespérée au développement intellectuel et moral des sociétés qu'elles prétendent gouverner.
En vous, Messieurs, est cet esprit de doute et d'examen qui seul rend possible le progrès des sciences et sans lequel il ne saurait y avoir au monde ni pitié, ni tolérance, ni large sympathie humaine.
Je m'associe à vos généreux efforts .
Croyez, mon cher Président, etc.
Anatole France.
Discours prononcé
au meeting de protestation
contre les massacres en Russie,
le 16 décembre 1905.
Citoyennes, Citoyens,
Le comité de protestation, qui assume la tâche de dénoncer les crimes du tsarisme et de répandre la vérité sur la Révolution, à l'aide de la presse indépendante et spécialement par le moyen d'un journal hebdomadaire honnête et consciencieux, LEuropéen, a, de concert avec la Société des Amis du peuple russe et des peuples annexés, organisé cette réunion, dans laquelle se feront entendre des orateurs appartenant presque tous à l'enseignement et dont la voix s'est déjà élevée, en d'autres occasions, pour la justice et pour la vérité.
Citoyens, nous sommes réunis ici dans un même sentiment, avec des craintes et des espérances communes. A la distance où nous nous trouvons des événements et des hommes de la Russie, nous ne connaissons pas assez bien les forces en présence, les situations, les caractères pour nous faire juges
Note. — Ce meeting, organisé par la Société des Amis du peuple russe, s'est tenu au Manège Saint-Paul. M. Anatole France présidait.
de la tactique des partis, et il ne serait pas sage à nous de donner des conseils à ceux qui se voient làbas aux prises avec des difficultés sans nombre, en présence de périls formidables, dans ces ténèbres ardentes où flottent confusément la victoire et la mort.
Sans prétendre faire la part de chacun, sans vouloir intervenir dans les conseils de ces partis nombreux, différents et parfois opposés d'origine, de doctrine et de mœurs, qui travaillent diversement à l'œuvre commune, nous pouvons toutefois discerner l'action des groupes socialistes. Elle fut soudaine et décisive.
Un fait éclate et brûle les yeux. Les prolétaires russes ont manié l'arme du prolétaire ; ils l'ont maniée avec tant de vigueur et de précision, que le plus fort des régimes d'oppression et de terreur en a reçu un coup mortel.
Oui, les prolétaires russes ont montré ce que vaut l'arme de ceux qui n'ont pas d'armes. Ils ont proclamé à la face du monde la grève libératrice, et la grève, à l'heure de l'épreuve, s'est montrée plus forte que les fusils et les canons.
Nous demeurons pénétrés d'admiration et travaillés d'angoisse devant le sublime refus de ces ouvriers, devant le refus invincible que le prolétariat russe oppose au régime condamné. Une multitude d'hommes s'exposant d'un seul cœur à la plus noire misère, aux tortures de la faim et du froid, et ne comptant pour son propre salut et pour le triomphe de sa cause que sur son inflexible volonté
de souffrir ! Vit-on jamais rien de plus grand dans le monde?
La grève générale, la grève des prolétaires et des intellectuels unis, en quelques jours, a vaincu le tsarisme. Ce monstre de puissance, d'orgueil et de richesse s'est effondré devant des ouvriers qui supportaient la faim. La grève fut victorieuse et le tsar céda. Il promit une Constitution, des libertés...
Vous savez le reste, Citoyens, et comment la bureaucratie militaire, pour dégager la parole impériale, organisa des massacres. Massacres d'ouvriers, massacres d'étudiants, massacres d'intellectuels, massacres de juifs. Dans trente villes à la fois, les bandes noires, portant les images du tsar et les drapeaux de l'Empire, marchent en armes sous la conduite des commissaires de police et des agents de la sûreté publique, contre les quartiers juifs, tuent, violent, pillent et brûlent, durant des jours et des nuits. Voilà ce qu'on vit à Bakou, à Odessa, à Kiev, à Nikolaiev, à Elisabethgrad, à Rostov-sur-le-Don, à Saratov, à Tomsk, à Tver, à Ekaterinoslav, à Tiflis ! Puis on apprit que tout était calme. Les misérables juifs, échappés à la mort, pleuraient en silence, assis sur les pierres de leurs maisons incendiées, auprès des cadavres de leurs parents égorgés.
Les larmes de ces malheureux, le sang de ces morts crient, et nous les entendons. Nous avons la religion de l'humanité. Nous ne connaissons ni juifs, ni chrétiens. Nous ne connaissons que des bourreaux et des victimes.
Morts de Kiev et de Bakou, de Saratov et d'Odessa, spectres, levez-vous, montrez aux riches, aux heureux de la terre, vos cadavres mutilés, revenez, jusqu'à ce que le monde entier se soulève d'horreur !
Combien de temps encore se prolongera l'agonie furieuse du tsarisme? De quels sursauts le monstre est-il encore capable ? Quel régime lui pourra succéder? Puissent les révolutionnaires et les libéraux russes être paj^és de leurs peines ! Puisse-t-il n'avoir pas coulé en vain le sang généreux des intellectuels et des révoltés, qui, sur le pavé des rues, fume pour la justice et pour la liberté ! Mais quelle que soit l'issue d'une entreprise immense et terrible, les prolétaires russes ont, dès à présent, exercé une action décisive sur les destinées de leur pays et du monde. La Révolution russe est une Révolution universelle.
Elle a révélé au prolétariat du monde entier ses moyens et ses. fins, sa force et ses destinées. Elle menace tous les despotismes, toutes les oppressions, toutes les exploitations de l'homme par l'homme. Les trônes en sont ébranlés. Dans la vieille Autriche, la Révolution gronde. En Allemagne, la socialedémocratie, puissamment organisée, mais jusqu'ici placide et débonnaire, regarde du côté de Saint- Pétersbourg et de Moscou et commence à s'émouvoir. Bebel l'a dit au chancelier et aux députés de TEmpire, et le vieux socialiste a donné nu conseiller du kaiser cet avis sinistre :
« Réfléchissez : l'ébranlement révolutionnaire qui
se produit en Russie retentit dans la conscience de l'ouvrier allemand. t> ^
Et nous, Français, notre élat politique et social est-il tel que nous n'ayons pas à nous occuper des grands changements qui se préparent dans le monde? Est-ce que nous n'avons pas eu nos bandes noires ? Le temps est-il donc si lointain des Méline et des Dupuy, quand la terreur nationaliste régnait sur Paris et qu'un moine dominicain exhortait publiquement le généralissime de l'armée française au massacre des républicains ? Ne sommes-nous pas menacés par la coalition nationaliste, cléricale et démagogique? A l'heure où je parle, Citoyens, tous les partis de réaction et d'oppression nous annoncent un petit tsarisme et nous promettent un petit tsar, un tsarime et un tsar proportionnés à la médiocrité bourgeoise. Ils achètent des voix pour leur candidat à la présidence de la République, et méditent d'introduire à l'Elysée avec le corrupteur, les corrompus, avec le politicien, les faiseurs d'affaires, avec leur Doumer acclamé, les Gronier renaissants et les Jaluzot réhabilités. Ils nous promettent une République d'honnêtes gens, une République de patriotes qui travailleront dans les armements et les fournitures, une République d'hommes d'ordre et de bons citoyens qui iront à l'église et délivreront la société du péril socialiste. Qu'ils l'y portent donc à l'Elysée, leur président de trahison et de corruption, qu'ils l'y portent en triomphe sur le dos des gens de bourse, aux acclamations des syndicats
jaunes. Ce ne sera pas long : d'un coup d'épaule, le prolétariat aura bientôt fait de culbuter ie président et sa bande.
Citoyens, ne nous troublons pas, et ne perdons pas le sentiment de la mesure. Les aflaires publiques de notre pays sont de la comédie légère à côté du sombre drame russe. C'est au bord de la Neva, de la Vistule et de la Volga que se décide, en ce moment, le sort de l'Europe nouvelle et de l'humanité future.
Étrange échange de notions et d'idées. Nos pères de 89 ont enseigné à l'Europe la révolution bourgeoise, et voici qu'en retour les prolétaires russes nous donnent des leçons de Révolution sociale.
Citoyens, à celte heure où ces hommes généreux qu'il ne nous appartient ni d'exciter ni de retenir, travaillent' et souffrent pour la délivrance des opprimés de la Russie et du monde, le prolétariat français doit se déclarer solidaire du prolétariat russe. Qu'il sache son devoir et qu'il l'accomplisse tout entier. Si nos gouvernants, si nos classes dirigeantes tentaienl,un jour, quelque entreprise militaire, diplomatique ou financière en faveur du tsarisme contre la Révolution, le prolétariat français devra s'y opposer de toute son énergie. Prenons ici l'engagement d'aider, de servir, par tous les moyens en notre pouvoir, la Révolution qui, pour lointaine qu'elle est, gronde à nos oreilles, car il n'y a déjà plus de distance entre les peuples. Envoyons un hommage fraternel et respectueux à la Russie qui combat pour sa liberté, à la Finlande si ferme à ressaisir ses droits
violés par l'empereur parjure, à la Pologne qui sait, avec un mélange exquis d héroÏJ>nie et de sagesse, concilier les aspirations légilinies et les solidarités nécessaires, et faisons entendre la grande parole nouvelle :
Prolétaires de tous les pays, unissez-vons pour préparer l'avènemeni de la justice sociale et la paix du monde.
Lettre lue
au procès des antimilitaristes,
le 27 décembre 1905.
Monsieur le Président,
Ne pouvant me rendre aux assises, je vous prie de m'excuser.
Appelé à la barre, je vous aurais demandé la permission de dire seulement ceci :
Il y a donc encore des crimes d'opinion ?]
Tant de rigueurs pour une affiche, est-ce l)ien sage? On n'empêche pas les hommes de penser. Quel profit a-t-on à les empêcher de dire ce qu'ils pensent? Laissez-leur l'arme de la parole si vous voulez qu'ils n'en prennent point d'autres.
Messieurs les jurés, prenez garde ! On découvre, à l'origine de ces poursuites, une manœuvre électorale assez basse. Le patriotisme est un programme commode et qui dispense de tout projet de réformes.
Vous ne vous rendrez pas complices des patriotes
Note. — Au cours du procès intenté aux signataires de l'affiche antimilitariste, le président des assises, M. Albert Fabre, a donné lecture de la lettre ci-dessus.