PROCÈS DES ANTIMILITARISTES
de profession, qui sont les pires ennemis de leur pays.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma parfaite déférence.
Anatole France.
Paris, le mercredi 27 décembre 1905.
Discours prononcé
à la soirée commémorative du huitième
anniversaire de « J'accuse ! »,
le 13 janvier 1906.
Oui, nous en parlerons, Citoyens ! Oui, nous parlerons de TalTaire Dreyfus. Oui, nous rappellerons avec un juste orgueil que nous fûmes de ceux-là qu'on appelait les dreyfusards.
Ramenons nos esprits à celle année 1897, si troublée et si féconde.
Depuis longtemps déjà, Bernard Lazare avait apporté les premières démonstrations de l'innocence du condamné de 1894. Un homme d'une probité antique, Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, venait d'apporter ses doutes cruels qu'une effroyable erreur n'eût été commise. Mathieu Dreyfus apportait la preuve matérielle que le bordereau attribué à son frère était de la main d'Esterhazy. Beaucoup déjà,
Note. — Cette soirée, organisée par la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen, a été donnée dans la salle du Nouveau- Théâtre. M. Anatole France présidait, ayant comme assesseurs MM. Louis Havet, le Docteur Hcricourt, Matliias Morliardt Paul Paiulevé et Jean Psichari.
ANNIVERSAIRE DE « J'ACCUSE » ft7
dans tous les mondes, connaissaient l'erreur judiciaire et la forfaiture.
Alors il se trouva un grand parti politique et religieux pour faire de celte forfaiture et de ce crime un moyen d'action et un principe de gouvernement. Les moines, jésuites, dominicains, assomptionnistes, et avec eux les agents secrets de l'Église, les antisémites entfeprirent de fonder leur empire sur la condamnation du juif.
Dans les salons, dans les faubourgs, dans les campagnes ils semaient des bruits sinistres, soufflaient des nouvelles alarmantes, parlaient de complots et de trahisons, troublaient, inquiétaient, irritaient le peuple, l'imbibaient longuement de colère et de peur.
La crédulité des foules est infinie. Les gros et les menus bourgeois, les ouvriers, par masses énormes se précipitaient dans le piège que leur tendait la réaction noire.
Toutes nos traditions de justice, de morale indépendante, de liberté intellectuelle, tous nos sentiments de philosophie et d'humanité étaient près de périr sous les coups de l'État-Major de la rue de Grenelle, dirigé par le Gesù de Rome. Les moines des Cro/x conduisaient à la guerre civile la multitude des nationalistes imbéciles.
L'égoïsnie et la peur gouvernaient le pays. Ils étaient ministres. Ils se nommaient Méline et Billot. Quelques bons citoyens dénonçaient le crime et montraient le péril, mais on ne les écoutait pas. Les
coupables étaient soutenus par de telles forces politiques et secrètes qu'il semblait impossible de les atteindre et l'on désespérait de porter la lumière dans la conscience du pays, obscurcie par d'innombrables mensonges et troublée par d'odieuses violences.
Alors que régnait la terreur, Emile Zola fit voir ce que peut un homme juste et sans crainte. Plein d'œuvres, jouissant en paix de son génie et de sa gloire, il accomplit le sacrifice de sa popularité, de sa quiétude, de son travail, et se jeta dans les fatigues et les périls pour la Justice et la Vérité, pour se montrer lui-même un juste et dans le fier espoir que son pays redeviendrait avec lui juste et courageux. Le 13 janvier 1898, il publia dans le journal l'Aurore, dirigé par Vaughan, rédigé par Clemenceau, la lettre ouverte au président de la République, portant pour titre : « J'accuse j>, et commençant par ces mots : c( Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter Esterliazy, soufflet suprême à toute Vérité et à toute Justice. »
Cette lettre contenait contre les auteurs et les complices du forfait judiciaire de 1894, des accusations précises et mesurées qui toutes depuis ont été reconnues véritables. Mais il s'en fallait de beaucoup que Zola eût connu tout le crime et tous les criminels.
Cet acte d'honnête homme et de grand citoyen s'accomplissait devant un public prévenu, sous un gouvernement épouvanté. Ministres, députés, sénateurs éprouvèrent ou feignirent de l'indignation.
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Zola fut poursuivi. Il fut poursuivi non pour sa lettre, mais pour quelques lignes extraites de sa lettre adroitement, de manière à obtenir une condamnation en supprimant la défense.
Citoyens, nous avons vu se dérouler ce procès infâme où rien ne fut omis de tout ce qui peut déshonorer la justice. Nous avons vu un Delegorgue, président des assises, mettre mal à l'aise, à force de bassesse, ceux-là même dont il exécutait les ordres^ et les fatiguer par la monotonie de sa servilité, lorsqu'à toutes dépositions utiles à la défense il répondait uniformément: a La question ne sera pas posée. » Collusion, faux témoignages, pièces fausses, intimidation, violences, tout fut mis en usage, et l'on entendit, ô honte ! des officiers de TÉtat-Major menacer d'abandonner leur poste et de livrer la patrie à l'invasion allemande, si les jurés refusaient de condamner le dénonciateur des crimes dont ils étaient ou se faisaient les complices. C'est par de tels moyens que, dans le bruit et à la lueur des épées, au milieu des cris de mort, des magistrats serviles arrachèrent, au jury trompé une condamnation à un an de prison et mille francs d'amende.
Hâtons-nous de le dire. Citoyens, plusieurs alors furent frappés aussi de peines honorables. J'en nommerai quelques-uns, sans distinction d'opinions politiques ou sociales.
Le doyen des lettres à la Faculté de Bordeaux, Paul Stapfer, eut l'honneur d'être suspendu de ses fonctions pour avoir parlé de justice sur une tombe.
Joseph Reinach eut l'iionneur d'être privé de son grade d'officier de l'armée territoriale pour-avoir tenté d'éclairer l'opinion dans un pays libre. Francis de Pressensé eut l'honneur d'être rayé des tableaux de la Légion d'honneur, pour avoir poursuivi, au péril de sa vie, avec un courage indomptable, les faussaires et les parjures.
Le colonel Picquart eut l'honneur d'être mis en réforme par retrait d'emploi pour avoir porté devant les magistrats et les jurés un témoignage véridique. Ces distinctions valent bien, sans doute, les médailles, les cordons et les croix qui viennent chaque année récompenser la multitude des timides courages et des vertus dociles. Et certes ils les méritaient.
Ils les méritaient, les premiers artisans de la révision. Car, qu'ils le voulussent ou non, ils étaient les hommes d'une autre justice et d'une autre morale. Ils ne poursuivaient pas seulement la réparation d'une erreur judiciaire, ils accomplissaient, à leur insu parfois, mais d'un irrésistible élan, une tâche plus vaste et plus haute et comme indéterminée. Ils se vouaient à une œuvre de justice et de bonté universelle. Ils s'acheminaient dans la voie sans fin, vers les larges horizons de justice, de solidarité humaine, de mâle douceur et de généreuse sagesse, entrevue tout à coup sous notre ciel bas, dans les éclairs de l'orage.
Mon confrère et ami, Louis Havet, si je comprends bien le titre de son discours, va vous faire entendre.