CONFÉRENCE D'ALGESIRAS
nanls abusent de ce jeu et crient trop souvent : a Au uhlan I » pour nous faire tenir tranquilles. Parce que, quand ce serait vrai, on ne les croirait plus.
Il ne faut pas que nos ministres se figurent que les aflaires diplomatiques d'une démocratie puissent être conduites comme les affaires diplomatiques d'un empire absolu .
Nous vivons dans un pays d'opinion. On nous dit que nous sommes maîtres de nos destinées, que par le bulletin de vote nous exerçons la souveraineté. On nous dit que, constitués en République, nous n'avons pas à craindre que le pouvoir personnel nous entraîne à notre insu dans des aventures de guerre. On nous assure que la Constitution nous garantit contre de pareilles surprises. Dans le fait, l'article 8 de la loi constitutionnelle de 1875 sur les rapports des pouvoirs publics dit :
01 Le Président de la République négocie et ratifie les traités. Il en donne connaissance aux Chambres aussitôt que l'intérêt et la sûreté de l'État le permettent.
a Les traités de paix, de commerce, les traités qui engagent les finances de l'État, etc., ne sont définitifs qu'après avoir été votés par les deux Chambres. »
Voilà le texte. Voyons-en l'application. L'intérêt et la sûreté de l'État n'ont pas encore permis au Président de la République de donner connaissance aux Chambres du traité franco-russe qui, par les emprunts dont il a été suivi, a déjà fait perdre plusieurs milliards à notre pays, et lui en fera perdre
plusieurs autres, avec la honte inexpiable de les avoir mis au service de l'autocratie criminelle. Et ce traité conclu depuis douze ans et que nous ne connaissons pas encore, aurait pu nous entraîner dans une guerre avec l'Angleterre et le Japon, s'il est vrai, comme on l'assure, que les conditions de notre intervention armée y étaient stipulées.
Il y a pour nous rassurer l'article 9 de la même loi constilulionnelle :
a. Article 9. — Le Président de la République ne peut déclarer la guerre sans l'assentiment préalable des deux Chambres. »
Faible garantie, puisqu'il est d'usage entre peuples civilisés d'engager les hostilités avant la déclaration de guerre !
En fait, le droit de paix et de guerre, le peuple français l'exerce aujourd'hui comme il l'exerçait au temps de Napoléon et de Louis XIV.
On nous assure que nous sommes maîtres de nos destinées, on nous dit, on nous répèle que ce ne sera pas comme sous l'Empire et qu'on ne fera pas la guerre sans nous avertir. Or, voici qu'un jour (c'était précisément le mardi 6 juin 1905) nous apprenions à notre réveil que noire minisire des Affaires étrangères préparait un épouvantable choc de peuples, les plus grandes batailles du siècle, tranquillement dans son cabinet, sous la présidence de M. Loubet, qui n'est pourtant pas un Napoléon.
Et ce péril de guerre, ce ne sont pas les vagues rumeurs de la foule crédule qui nous en ont averti.
CONFERENCE ITALGESIRAS fi9
C'est le président du Conseil, c'est M. Rouvier qui en a instruit sénateurs et députés. Il leur a dit comme une chose toute naturelle :
— Delcassé serait resté vingt-quatre heures de plus au ministère, que nous avions la guerre. Mais rassurez-vous. J'ai mis le pied sur la mèche.
Voilà ce que nous apprîmes un matin de printemps. Nous sommes maîtres de nos destinées, Citoyens. Juste ciel ! que serait-ce si nous ne l'étions pas?
J'ai entendu un soir, il n'y a pas bien longtemps, une conversation intéressante. Un vieux sénateur, assez belliqueux, expliquait à un groupe de jeunes médecins et avocats que l'honneur de la France était engagé, à ce moment-là, dans une affaire traitée par notre diplomatie.
— Je le sais, ajouta-t-il avec force.
Et lorsqu'on lui demanda comment :
— Par l'indiscrétion d'un attaché, répondit-il. Voilà un honneur dont on ne peut être juge, à
moins d'avoir de belles relations.
Les habitudes de notre diplomatie n'ont pas changé depuis Louis XV. M. de Choiseul, s'il redevenait celle année ministre des Affaires étrangères, trouverait les bureaux tels qu'il les a laissés en 1764. Pourtant certaines choses sont changées en France, depuis lors : l'armée, par exemple, qui n'est plus composée de mercenaires allemands ou suisses et de pauvres diables racolés sur le Pont-Neuf par les sergents La Fleuret Brindamour. Et cela devrait être considéré.
Discours prononcé au meeting
de protestation contre la barbarie coloniale»
le 30 janvier 1906.
Citoyennes, Citoyens,
Il y a vingt-cinq ans, Savorgnan de Brazza, chef d'une mission française dans l'Afrique occidentale, ayant conquis par son courage, sa douceur et sa bonne foi, le respect et la confiance des peuples noirs, détermina le roi Makoko à se mettre
sous le protectorat de la France. En signe de paix,
le roi nègre fit creuser une fosse dans un champ ;
lorsque tous ses chefs de guerre y eurent jeté leurs
armes, il prononça ces paroles :
— Nous enterrons la guerre si profondément que
ni nous ni nos enfants ne la verrons sortir de sa
fosse.
Un arbre fut planté dans la terre qui recouvrait
les flèches et les lances, et Brazza dit à son tour :
Note. — Ce meeting fut organisé par la Ligue pour la défense des Droits de l'Homme et du Citoyen. 11 se tint dans la salle de l'ÉIysée-Montmartre, sous la présidence de M. Anatole France, assisté de MM. Félicien Challayc, Pierre Mille et Gustave Rouanet.
— Puisse la paix durer tant que cet arbre ne produira ni le fer ni la poudre !
Vous allez entendre M. Félicien Challaye, un des membres de la mission Brazza. C'est à lui, non à moi, qu'il appartient de vous faire connaître les indigènes et leur sort.
Ces tribus du Congo , diverses de races et de mœurs, ont toutes l'esprit religieux : elles sont fétichistes et soumises aux pratiques savantes et parfois terribles de la sorcellerie. Elles ne sont point sans arts. Elles ont domestiqué le mouton, la chèvre et le porc. Leur état social est fondé sur l'esclavage et la polygamie. Il y a trente ans, il ressemblait beaucoup à celui des Grecs de l'Iliade. Leurs chefs, si l'on en croit Paul du Chaillu, parlaient avec autant d'abondance et de subtilité que les rois d'Homère.
Ces noirs, sans doute, aiment trop le vin de palmier et l'eau-de vie. Il en est d'avides et de rusés. Mais il s'en trouve aussi d'humains et de généreux. Le docteur Barot-Forlière, qui a vécu parmi eux, les a éprouvés le plus souvent doux et bons, ne demandant qu'à travailler avec les blancs, quand ceux-ci prennent soin de les instruire.
— Ils ne sont pas des brutes, dit le docteur Barot- Forlière : ce sont des hommes en retard de quelques siècles sur notre civilisation; ce sont nos jeunes frères... Notre devoir est de leur donner une éducation rationnelle.
Eh bien ! ces peuples enfants, que Brazza avait gagnés par son esprit de justice et par sa fidélité à la
Discours prononcé au meeting
de protestation contre la barbarie coloniale,
le 30 janvier 1906.
Citoyennes, Citoyens,
11 y a vingt-cinq ans, Savorgnan de Brazza, chef d'une mission française dans l'Afrique occidentale, ayant conquis par son courage, sa douceur et sa bonne foi, le respect et la confiance des peuples noirs, détermina le roi Makoko à se mettre
sous le protectorat de la France. En signe de paix,
le roi nègre fit creuser une fosse dans un champ ;
lorsque tous ses chefs de guerre y eurent jeté leurs
armes, il prononça ces paroles :
— Nous enterrons la guerre si profondément que
ni nous ni nos enfants ne la verrons sortir de sa
fosse.
Un arbre fut planté dans la terre qui recouvrait
les flèches et les lances, et Brazza dit à son tour :
Note. — Ce meeting fut organisé par la Ligue pour la défense des Droits de l'Homme et du Citoyen. Il se tint dans la salle de l'Élysée-Montmartre, sous la présidence de M. Anatole France, assisté de MM. Fclicion ri,nii:.vr l>i.ri*> Millo et Hustave Rouanet.
— Puisse la paix durer tant que cet arbre ne produira ni le fer ni la poudre !
Vous allez entendre M. Félicien Challaye, un des membres de la mission Brazza. C'est à lui, non à moi, qu'il appartient de vous faire connaître les indigènes et leur sort.
Ces tribus du Congo , diverses de races et de mœurs, ont toutes l'esprit religieux : elles sont fétichistes et soumises aux pratiques savantes et parfois terribles de la sorcellerie. Elles ne sont point sans arts. Elles ont domestiqué le mouton, la chèvre et le porc. Leur état social est fondé sur l'esclavage et la polygamie. Il y a trente ans, il ressemblait beaucoup à celui des Grecs de l'Iliade. Leurs chefs, si l'on en croit Paul du Chaillu, parlaient avec autant d'abondance et de subtilité que les rois d'Homère.
Ces noirs, sans doute, aiment trop le vin de palmier et l'eau-de vie. Il en est d'avides et de rusés. Mais il s'en trouve aussi d'humains et de généreux. Le docteur Barol-Forlière, qui a vécu parmi eux, les a éprouvés le plus souvent doux et bons, ne demandant qu'à travailler avec les blancs, quand ceux-ci prennent soin de les instruire.
— Ils ne sont pas des brutes, dit le docteur Barot- Forlière : ce sont des hommes en retard de quelques siècles sur notre civilisation; ce sont nos jeunes frères... Notre devoir est de leur donner une éducation rationnelle.
Eh bien ! ces peuples enfants, que Brazza avait gagnés par son esprit de justice et par sa fidélité à la
foi jurée, ces noirs que protège la France, les voilà trahis, livrés sans défense à la cupidité féroce des trafiquants et aux caprices lubriques et furieux de quelque Européen, victime lui-même de l'alcoolisme, des fièvres paludéennes et des insolations; les voilà soumis à un régime de meurtre, de rapine et de viol. C'est l'éducation que nous leur donnons, c'est la morale dont nous pénétrons leurs âmes obscures.
Pauvres êtres inachevés et vagues, façonnés par les monstres qui les torturent sans pouvoir les exterminer , quels monstres vont-ils un jour devenir eux-mêmes?
Il faut pour l'honneur de la France et de l'humanité que leur marljTC cesse.
Oh ! nous savons bien que les noirs de l'État libre du Congo, les esclaves de S. M. le roi des Belges ne sont pas moins cruellement torturés. Nous savons bien qu'en Afrique, en Asie, de toutes les colonies, à quelque peuple qu'elhs appartiennent, montent les mêmes plaintes, les mêmes hurlements de douleur vers le ciel sourd. Nous savons, hélas ! cette vieille et terrible histoire. Voilà quatre siècles que les nations chrétiennes se disputent entre elles l'extermination des races rouge, jaune et noire. C'est ce qu'on appelle la civilisation moderne.
Les blancs ne communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes. Non certes, nous ne croyons pas qu'il se commette sur celle malheu-
reuse terre d'Afrique plus de cruautés sous noire pavillon que sous les drapeaux des royaumes et des empires. Mais il nous importe, à nous Français, de dénoncer avant tout les crimes commis en notre nom ; il y va de notre honneur, sans compter que parlant de ce qui nous regarde, de ce qui est notre affaire, nous avons un peu plus de chances de ne pas parler en vain. Était-il même besoin, Citoyens, de vous apporter ces raisons? Ce sont celles qu'avait déjà données mon vénéré confrère Paul Viollel, qui, par son noble caractère, rend profondément respectable sa foi religieuse. Ce sont celles qu'avait déjà données le citoyen Francis de Pressensé, qui a traité cette question, comme tant d'autres, avec la chaleur du cœur et la clarté de l'esprit.
— Nous sommes, a-t-il dit, de ceux qui pensent qu'il appartient aux citoyens de chaque pays de dénoncer les fautes dont leur propre nation est responsable et dont un lâche silence les rendrait solidaires.
Et il ajoutait :
— Si c'est là notre devoir, et si ce devoir est plus impérieux pour la France de la Révolution que pour tout aulre peuple, comment oublier que les autres nations ont fait à cet égard ce qu'elles devaient faire : que ce sont les Belges qui mènent la campagne contre le souverain du Congo ; que l'Angleterre du xvnie siècle, avec Pitt, Fox, Burke et Sheridan, s'unit pour poursuivre les crimes de Warren Hastings, qui avait pourtant contribué à faire à son
pays le royal cadeau des Indes ; que l'Allemagne de Guillaume elle-même a réprouvé les sauvageries d'un grand conquistador africain, le docteur Peters; qu'en Hollande la plume vengeresse de Multatuli a frappé les malfaiteurs coloniaux.
A notre tour, impérieusement et sans nous lasser, nous dénoncerons les exactions et les crimes commis par l'administration des colonies françaises. Nous les dénoncerons avec l'aide de ceux des administrateurs coloniaux — et il y en a — et leur nombre est grand — qui, sous un climat perfide, dans la solitude mauvaise, se sont gardés de la mélancolie, de la fureur, des perversions mentales, des terreurs et des hallucinations homicides et ont su demeurer justes et modérés. Impérieusement et sans nous lasser, nous réclamerons la répression des crimes et la réforme d'un régime qui les a favorisés ou permis.
Impérieusement et sans nous lasser, nous demanderons pour les jaunes et les noirs de notre empire colonial le respect des droits de l'homme. Nous demanderons justice au nom de l'humanité que l'on n'outrage pas en vain ; au nom de la patrie dont on sert mal les intérêts par cette barbarie coloniale.
C'est vous, citoyen Rouanet, qui l'avez dit si fortement :
« La cruauté, la cupidité et les exactions ne fondent rien ». Et, puisqu'enfin la France possède au loin dévastes territoires, puisque nous voyons bien que la politique coloniale est le fond même de la politique capitaliste, nous demanderons aux possédants
et aux gouvernants : Quelle est cette démence ? De quel cœur laissez- vous périr, avec ces noirs que vous ne pouvez pas remplacer, l'instrument même de votre fortune ? Ne voyez- vous pas que la destruction des indigènes, c'est le commerce anéanti, ce sont les richesses du sol perdues? Par quelle folie, sur ces terres pour vous si pleines d'espérances, semezvous, avec la désolation et la mort, la haine et la révolte ?
Il y a fatalement de l'imprudence dans le crime. Vous ne pouvez pas dire en toute certitude aux nègres de l'Afrique :
— Toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et vous enfumeront dans vos huttes ; toujours le fier soldat chrétien amusera son courage à couper vos femmes par morceaux ; toujours le marin jovial, venu des mers brumeuses, crèvera d'un coup de pied le ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes.
On ne peut pas annoncer infailliblement au tiers de l'humanité une constante ignominie. Il s'est trouvé un peuple pour rendre les jaunes respectables aux blancs. Qui oserait dire qu'il ne se formera pas un jour un peuple qui rendra les noirs respectables aux blancs et aux jaunes ?
Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races humaines ? Les nègres ne disparaissent pas comme les Peaux-Rouges au contact des Européens. Ils sont aujourd'hui à un degré inférieur de civilisation ; ils ne sont pas capables d'une haate
culture intellectuelle. Mais nous, depuis combien de temps sommes- nous parvenus à ce que nous appelons une vie policée?
Les hommes blancs ont traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient alors sauvages et nus. Us faisaient sécher au soleil des poteries grossières. Leurs chefs formaient des chœurs de danses barbares. Ils n'avaient de science que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie et soumis aux lois de l'harmonie l'expression de leur pensée.
Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de noirs africains que leur postérité ne régnera jamais, dans la richesse et la puissance, sur les lacs et les grands fleuves ?
Vous vous rappelez peut-être le jeune Chinois dont parlait un jour Pierre Quillard, le jeune Chinois qui vint dire au Congrès de Lucerne : a Nous étions un peuple pacifique. Qu'avez-vous fait de nous? Vous nous obligez maintenant à nous défendre. Vous nous obligez à devenir aussi sauvages que vous ».
Allemands, Hollandais, Belges, Anglais, Italiens, Français, Européens, chrétiens ne sommes-nous pas assez avertis par un exemple récent et formidable? Allons-nous armer sans cesse contre nous en Afrique, en Asie d'inextinguibles colères et des haines insatiables et nous préparer, pour un avenir lointain sans doute, mais assuré, des millions d'ennemis?
Puissent les travailleurs de tous les peuples, le prolétariat universel, puisse l'esprit démocratique et
socialiste qui souffle sur la vieille Europe inspirer aux gouvernants et aux possédants une politique coloniale plus humaine et plus sage !
Discours prononcé à la réunion
en faveur du droit syndical des Instituteurs,
le 22 février 1906.
Citoyennes institutrices, Citoyens instituteurs,
Appelé par les conseillers départementaux élus des instituteurs et le Conseil du Syndicat de la Seine au très grand honneur de présider cette conférence, j'accomplirai un devoir agréable en donnant la parole aux citoyens René Renoult, Ferdinand Buisson et Jean Jaurès, dont les noms chers à vos esprits sont inscrits à notre ordre du jour. Mais il me faut d'abord définir l'objet de cette réunion. C'est ce que je vais faire en très peu de mots et avec autant de précision qu'il me sera possible, en m'aidant du manifeste, si clair et si justement impérieux, des instituteurs syndiqués.
Lorsque se produisit dans la société capitaliste étonnée ce grand mouvement de solidarité ouvrière que rien n'arrêtera plus ; lorsqu'un esprit d'humanité, doux comme la raison, terrible comme l'amour,
Note. — Cette réunion, organisée par les conseillers départementaux élus des instituteurs et le Conseil du Syndicat de la Seine, s'est tenue dans l'Hôtel des Sociétés Savantes- M. Anatole France présidait.