‹ Vers les temps meilleursChapitre 6 sur 50 · FÊTE DU « RÉVEIL » DES I" ET · texte numérisé non relu

FÊTE DU « RÉVEIL » DES I" ET

pide. Une mauvaise physique produit une mauvaise morale, et c'est assez pour que, durant des siècles, des générations humaines naissent et meurent dans un abîme de souffrances et de désolation.

En leur longue enfance, les peuples ont été asservis aux fantômes de la peur, qu'ils avaient euxmêmes créés. Et nous, si nous touchons enfin le bord des ténèbres théologiques, nous n'en sommes pas encore tout à fait sortis. Ou, pour mieux dire, dans la marche inégale et lente de la famille humaine, quand déjà la tête de la caravane est entrée dans les régions lumineuses de la science, le reste se traîne encore sous les nuées épaisses de la superstition, dans des contrées obscures, pleines de larves et de spectres.

Ah ! que vous avez raison. Citoyens, de prendre la tête de la caravane ! Que vous avez raison de vouloir la lumière, d'aller demander conseil à la science ! Sans doute il vous reste peu d'heures, le soir, après le dur travail du jour, bien peu d'heures pour l'interroger, cette science qui répond lentement aux questions qu'on lui fait et qui livre l'un après l'autre, sans hâte, ses secrets innombrables. Nous devons tous nous résigner à n'obtenir d'elle que des parcelles de vérité. Mais il y a à considérer dans la science la méthode et les résultats. Les résultats, vous en prendrez ce que vous pourrez. La méthode, plus précieuse encore que les résultats, puisqu'elle les a tous produits et qu'elle en produira encore une infinité d'autres, la méthode, vous saurez vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de

conduire sûrement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera utile de faire.

Citoyens, le nom que vous avez donné à votre université montre assez que vous sentez que l'heure est venue des pensées vigilantes. Vous l'avez appelée Le Réveil, sans doute parce que vous sentez qu'il est temps de chasser les fantômes de la nuit et de vous tenir alertes et debout, prêts à défendre les droits de l'esprit contre les ennemis de la pensée et de la République, contre ces étranges libéraux, qui ne réclament de liberté que contre la liberté.

Il m'est réservé d'annoncer votre noble effort et de vous féliciter de votre entreprise.

Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible. J'aurais considéré comme un grand tort envers vous de retarder, fût-ce d'un instant, l'heure où vous entendrez la grande voix de Jaurès.

Allocution prononcée

à la représentation du Théâtre- Civique

donnée à la Porte-Saint-Martin,

le 14 avril 1900.

Citoyennes, Citoyens,

Si je prends la parole, c'est pour la donner à Jaurès. Je ne suis pas moins impatient que vous de l'entendre. Il va nous entretenir des destinées de l'art dans les progrès de la démocratie, et c'est un sujet qui devait attirer l'attention d'un esprit comme le sien, fortement occupé du- juste et du beau. Un lien, parfois presque insensible, mais jamais rompu, subtil et fort, conduit de l'idée de la justice à ridée de la beauté ; et c'est de la constitution intime d'une société que résultent les expansions de l'art, comme la sève qui nourrit le tronc et les branches de l'arbre fait la fraîcheur du feuillage et l'éclat des fleurs. Mais avant d'écouter cette grande voix, expression d'une forte pensée, qui nous découvrira les harmonies profondes qui s'enchaînent de la cime aux racines de l'arbre social, je voudrais, si vous le per-

mettez, vous préparer en quelques mots à concevoir l'idée de l'art dans son unité et dans sa plénitude. Il n'est peut-être pas inutile, en effet, de vous montrer d'un coup l'art tout entier et d'en réunir à votre pensée toutes les parties, après qu'on en a donné si longtemps une image mutilée, après qu'on a voulu le couper en deux tronçons incapables de vivre isolément ; après qu'on a imaginé des arts supérieurs et des arts inférieurs, et qu'on a nommé les uns beaux-arts, les autres arts industriels, donnant sans doute à entendre que ces derniers, trop engagés dans la matière, ne s'élevaient point à la beauté pure ; comme si la beauté n'était pas constituée nécessairement par des rapports et des convenances et ne tirait pas de la matière son unique moyen d'expression ! Distinction inspirée par une mauvaise métaphysique de caste, inégalité qui ne fut ni plus juste ni plus heureuse que tant d'autres inégalités introduites systématiquement parmi les hommes et qui ne proviennent point de la nature ! Cette séparation ne fut pas moins nuisible, dans la pratique, aux arts qu'elle plaçait en haut qu'à ceux qu'elle mettait en bas. Car si les arts industriels en furent appauvris et avilis, s'ils tombèrent des augustes élégances de l'art aux grossiers caprices du luxe, et perdirent même un moment le goût et le sentiment d'embellir les choses nécessaires à la vie, les beaux-arts, cependant isolés et privilégiés, furent exposés aux dangers de l'isolement et menacés du sort de tous les privilégiés, qui est de traîner une existence importune et vaine.

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