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REPRÉSENTATION DU THÉÂTRE-CIVIQUE

Et Ton fut menacé de ces deux monstres : l'artiste qui n'est pas artisan, l'artisan qui n'est pas artiste.

EfTaçons, Citoyens, ces distinctions inintelligentes, renversons cette méchante barrière, et considérons l'indivisible unité de l'art dans ses manifestations infinies. Non ! Il n'y a pas deux sortes d'arts, les industriels et les beaux ; il n'y a qu'un art qui est tout ensemble industrie et beauté, et qui s'emploie à charmer la vie en multipliant autour de nous de belles formes, exprimant de belles pensées. L'artiste et l'artisan travaillent à la même œuvre magnifique; ils concourent à nous rendre agréable et chère Thabitation humaine, à communiquer un air de grâce et de noblesse à la maison, à la ville, au jardin.

Ils sont semblables l'un à l'autre par la fonction. Ils sont collaborateurs. L'œuvre de l'orfèvre, du potier de terre, de l'émailleur, du fondeur d'étain, de l'ébéniste et du jardinier appartiennent aux beaux-arts aussi bien que l'œuvre du peintre, du sculpteur, de l'architecte, à moins qu'on ne pense que l'orfèvre Benvenuto Cellini, le potier Bernard Palissy, l'émailleur Pénicaud, le ciseleur et fondeur d'étain Briot, l'ébéniste Boule, le jardinier Le Nôtre, pour ne parler que des anciens, n'ont pas accompli les ouvrages d'un art assez beau. Mais vous estimez au contraire. Citoyens, que l'artisan qui a trouvé le galbe d'une coupe ou obtenu la transparence d'un émail est le confrère de l'artiste qui a conçu les lignes d'une statue ou choisi les tons d'un tableau.

Venez donc, vous par qui les objets usuels sont

revêtus de beauté , venez en foule harmonieuse » venez graveurs et lithographes, mouleurs du métal, de l'argile et du plâtre, fondeurs de caractères et typographes, imprimeurs sur étoffe et sur papier, peintres de décors, bijoutiers, orfèvres, potiers, verriers, tabletiers , brodeurs, tapissiers, gainiers, relieurs, artisans, artistes, consolateurs, qui nous donnez la joie des formes heureuses et des couleurs charmantes, bienfaiteurs des hommes, venez avec les peintres, les sculpteurs et les architectes. Avec eux, la main dans la main, acheminez-vous vers la cité future.

Elle nous annonce un peu plus de justice et de joie. Vous travaillerez en elle et pour elle. D'une société plus équitable et plus heureuse que la nôtre sortira peut-être un art plus aimable et plus beau ; artistes, artisans, unissez-vous, associez-vous ; étudiez, méditez ensemble. Mettez en commun vos idées et vos expériences. Soyez, à vous tous, mille et mille pensées manuelles et mille et mille mains pensantes, et travaillez dans la paix et l'harmonie.

La parole est à Jean Jaurès.

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Discours prononcé

à la Matinée organisée (1) en l'honneur

du 500^ anniversaire de Gutenberg,

le 24 Juin 1900.

Citoyens,

Nous tenons à honneur de participer aux fêtes par lesquelles les villes de Strasbourg et de Mayence célèbrent le cinq centième anniversaire de Gutenberg.

Il m'a semblé qu'il convenait, à cette occasion, d'exposer devant vous, aussi exactement que possible, l'œuvre du grand inventeur. C'est un sujet qui vous intéresse tous et que vous connaissez tous, vous, laborieux continuateurs d'Ulrich Gering et de Martin Crantz. Aussi puis-je entrer sans préparation dans le détail des faits.

Jean, fils de Friede Gensfleisch et de Else de Gutenberg, naquit vers l'an 1400, à Mayence. Il porta le surnom de sa mère, qu'il devait rendre si fameux. Étant de famille patricienne, il quitta sa ville en 1420, après la victoire du parti populaire.

(1) Par la Fédération française des Travailleurs du Livre, dans la salle de l'Athénée Saint-Germain.

On ignore ce qu'il devint pendant les treize premières années de son exil, qui depuis l'amnistie de 1431 était un exil volontaire. Maison sait qu'il vivait à Strasbourg en 1434, et qu'il y réclamait avec énergie certaines rentes que les officiers municipaux de Mayence tardaient beaucoup à lui payer.

Alors il travaillait ou il était bien près de travailler à une invention qu'il tint secrète comme chose d'art et de métier. Il n'y avait pas, en ce temps, d'atelier qui ne possédât de beaux secrets, que les apprentis et compagnons juraient sur l'Évangile de garder fidèlement. Il est croyable qu'il trouva ce qu'il cherchait, car il prit des associés pour exploiter son secret. Il conclut à cet effet un traité avec un nommé Hans Rifle, qui lui baillait des fonds et recevait un tiers des profits. Ces arrangements furent bientôt changés parce que, André Dritzchen et André Heilmann étant entrés dans la société, du gain qu'on espérait il fallut faire quatre parts. On comptait vendre les produits à la foire d'Aix-la-Chapelle, annoncée pour l'an 1439. Mais ce grand marché fut remis à l'année suivante, et les bailleurs de fonds en éprouvèrent quelque mécompte. De plus , André Heilmann et André Dritzchen crurent s'apercevoir que Gutenberg leur cachait quelques-uns de ses secrets. Ils rompirent l'association. Puis, sur l'assurance, qu'il leur donna, de ne leur cacher aucun des secrets qu'il connaissait, ils firent une société nouvelle et travaillèrent ensemble. André Dritzchen vint à mourir, et l'on crut qu'il était mort à la

peine. Ses frères et héritiers demandèrent à lui succéder, et comme Gutenberg n'y consentit pas, ils lui firent en 1439 un procès, qu'ils perdirent. Mais on ne pouvait plus profiter de la foire, et l'affaire était manquée. Quel était le secret de Gutenberg? On le peut deviner par quelques paroles des témoins et des juges du procès. Il y fut parlé de a formes », de ce plomb », de ce presse » et de a ce qu'il faut pour presser » (trucken). On croira, puisqu'il s'agit d'une invention de Gutenberg, que cette presse, ces formes et ce plomb étaient destinés à l'impression des livres et que le secret était celui de l'imprimerie. Un des témoins déposa, à la vérité, que le secret concernait la fabrication des miroirs. Mais le Bibliophile Jacob suppose ingénieusement que le miroir dont parle ce témoin est le « Miroir du salut » (Spéculum humanœ salvationis), livre de dévotion fort à la mode en ce temps-là et qu'on pouvait espérer vendre abondamment à la foire d'Aix-la-Chapelle. Et si le Bibliophile a deviné juste, Gutenberg travaillait déjà à sa grande invention avant 1439. On le perd à cette époque, pour ne le retrouver que neuf ans plus tard, à Mayence, où il emprunte cent cinquante florins, sous caution. Pour exécuter ce qu'il avait conçu, il faisait de grandes dépenses, et le défaut d'argent fut pour lui la cause de grands maux. En 1450, il traita avec Jean Fust, qui était orfèvre. Voici les clauses du traité : Jean Fust et Jean Gutenberg étaient associés pour cinq ans. Jean Fust prêtait à Gutenberg, une fois pour toutes, huit cents florins à six du cent,

garantis par le matériel, et trois cents florins annuellement pour frais de main-d'œuvre, gages des ouvriers, loyer, chauffage, parchemin, papier, encre, etc., moyennant une part dans les bénéfices. Mais, les premiers frais ayant dépassé les prévisions, Gutenberg dut prendre en 1452 de nouveaux arrangements avec le prêteur, qui renonça aux intérêts stipulés dans le premier contrat, et versa immédiatement une somme de huit cents florins avec cette clause qu'il était ainsi libéré des versements annuels, stipulés précédemment. L'entreprise était hérissée de difficultés. (( L'imperfection des lettres, dit M. A. Keufer, leur inégalité, une presse défectueuse, espèce de pressoir à vin, gênaient les efforts de Gutenberg et de Fust. Un ouvrier de ce dernier, Pierre Schœffer, de Gernsheim, imagina un procédé pour composer des caractères et leur donner une forme géométrique; enfin Schœffer trouvait le moyen de tailler les poinçons, d'où une plus grande variété de lettres, d'une exécution plus facile et plus parfaite. » C'est ainsi qu'il fut possible à Gutenberg d'imprimer des livres par le moyen de ses secrets. Mais, comme il n'y mit pas son nom, on n'est pas sûr de les reconnaître tous. Il fit une Bible ; on n'en peut douter. Et l'on croit que c'est la grande bible de 1282 pages, 42 lignes à la page sur deux colonnes, dite Bible Mazarine. Ce livre est d'une grande beauté ; il n'a pu être fait que par un très habile homme, avec des outils excellents. A cette époque, le pape Nicolas V accorda des indulgences plénières aux fidèles qui aideraient de

leur argent le roi de Chypre dans sa croisade contre les Turcs. Nicolas V était un bon humaniste et un excellent bibliophile. Il ne négligeait pas le fructueux exercice du pouvoir des clefs, dont le gain n'allait pas tout entier à la solde des armées chrétiennes, Sa Sainteté en retenant une partie pour payer des manuscrits bien enluminés. Or, un collecteur des sommes versées par les fidèles contre indulgence plénière, Paulinius Chappe, se trouvait alors à Mayence. Ayant vu que Jean Gutenberg pratiquait l'art de l'imprimerie, il imagina de lui faire faire des lettres d'indulgence qu'on distribuait contre argent et sur lesquelles les bonnes gens pouvaient lire que toute peine due à leurs péchés leur était remise en ce monde et en l'autre, — moyennant bonne confession et repentir, s'entend. Gutenberg publia deux éditions des lettres d'indulgence. On reconnaît encore les caractères qu'il employait dans plusieurs Donats. La grammaire composée au ive siècle par iElius Donatus était le premier livre qu'on mettait dans les mains des petits grimauds d'école. On commençait les études par VArs grammatica, d'où l'expression : « Les diables en estoient encore à leur Donat ». Aussi s'en faisait-il une consommation énorme. Avant l'invention des caractères mobiles, on gravait des Donats sur des planches de bois, qu'on tirait comme des estampes.

On en faisait même, en Hollande, au moyen de caractères mobiles, dès 1450. L'auteur de la Chronique de Cologne, imprimée en 1499, dit à ce sujet :

c( Quoique l'art, tel qu'on le pratique actuellement, ait élé trouvé à Mayence, cependant la première idée vient de la Hollande et des Donats qu'on imprimait dans ce pays auparavant. De ces Donats date donc le commencement de cet art. y> Il est vrai, et la découverte de l'imprimerie, comme toutes les autres découvertes, est due à plusieurs. Jamais invention ne sortit entière et de toutes pièces du cerveau d'un homme.

On peut dire qu'au milieu du xv^ siècle, l'imprimerie était dans l'air. M. l'abbé Requin a découvert récemment qu'un orfèvrede Prague, ProcopeWaldfoghel, établi à Avignon en 1444, enseigna à un juif de la ville, Davin Caderouke, l'art d'écrire artificiellement. Procope Waldfoghel s'engagea, en 1446, à fournir à ce juif tout ce qu'il fallait pour cela. Il avait chez lui, déclara-t-il, deux alphabets en acier, deux formes en fer, une vis en acier, quarante-huit formes en étain et diverses autres formes propres à l'art d'écrire, diversas alias formas ad artem scribendi pertinentes. Il est donc clair que l'art qui devait changer le monde demandait en même temps à naître à Avignon, à Harlem, à Strasbourg, et peut-être sur d'autres points encore de la chrétienté. Mais c'est un peu plus tard, à Maj^ence, dans le second atelier de Jean Gulenberg, qu'il prit vie et montra sa force.

Znm Jangen, la maison que Jean avait héritée de son oncle et dans laquelle il établit ses presses, c'est vraiment là que naquit l'imprimerie.

Cet homme, d'un esprit si ingénieux et d'une Tolonlé si forte, qui avait trouvé un art dont il ignorait lui-même la puissance infinie, ne devait point recueillir le fruit de ses travaux. Après cinq ans de société avec Fust, il se trouva incapable de tenir ses engagements envers son associé. Celui-ci, qui était riche et dur, lui fit un procès qu'il gagna. Le 6 novembre 1455, Jean Gutenberg fut condamné à rembourser, intérêt et capital, la somme qu'il avait empruntée ou à faire abandon de son matériel d'imprimerie. Ne pouvant rembourser Jean Fust, il lui abandonna son imprimerie et sortit, pour n'y plus rentrer, de la maison Zam Jiingen qu'il avait tant honorée. Il se retira dans la maison de Gutenberg ou Bonimontis qui était celle de sa mère. Il ne renonça pas à l'art qu'il avait créé et dont il n'avait pu vivre. Il imprima des livres avec l'aide d'un de ses parents nommé Bechtermuntze. L'auteur de la Chronique des Souverains Pontifes, publiée à Rome, affirme qu'en 1459, Gutenberg tirait trois cents feuilles par jour.

En 1645, Adolphe de Nassau le nomma gentilhomme de sa maison, honorant ainsi le mérite, et non la fortune, car Jean Gutenberg était alors dans l'indigence.

Il mourut à Mayence en février 1468 et fut enseveli au couvent des Franciscains.

Deux ans après sa mort, Michel Friburger, de Colmar, maître es arts, Ulrich Gering, de Constance, et Martin Crantz, ouvriers, venus à Paris pour y établir la première imprimerie, portèrent en sa

faveur un témoignage qui fut recueilli par Guillaume Fichet, docteur en Sorbonne, en ces termes, dans une lettre mémorable :

oc Ils rapportent ici que non loin de la cité de Mayence fut un certain Jean du surnom de Bonemontanus qui, le premier de tous, conçut l'art de l'imprimerie, par lequel on fait des livres, non à l'aide du roseau, comme les anciens, ni à la plume comme nous faisons nous-mêmes, mais avec des lettres d'aix'ain et promptement, purement et bellement (expedite, polite et pulchre) ».

Bien que sa vie nous demeure obscure et pleine d'incertitude, Jean Gutenberg restera pour nous l'inventeur de l'imprimerie tant qu'on ne réussira pas à lui ôter la Bible dite ce Mazarine », parce que cette Bible est le premier monument d'un art formé et puissant, tandis quelesDonats et autres imprimés qui l'ont précédée n'étaient que les essais de mains encore rudes et inhabiles.

Telle est. Citoyens, autant qu'on la peut connaître, l'œuvre de Jean Gutenberg. Le succès en devait, de beaucoup, dépasser les espérances du vieil ouvrier.

En multipliant avec rapidité l'expression de la pensée, la Presse est devenue, dans les temps modernes, le plus puissant instrument du progrès des sciences et de la civilisation.

Allocution prononcée

à la Fête en l'honneur de Diderot,

ami du peuple, à la Salle Wagram,

le 30 juillet 1900.

Citoyens,

Des maîtres, qui sont nos amis, viennent ici nous parler de Diderot philosophe, et de Diderot savant. Ce n'est pas à moi, c'est à Duclaux de vous montrer en Diderot le précurseur de Lamarck et de Darwin, c'est à Ferdinand Buisson, c'est à Gabriel Séailles de vous parler du philosophe qui préféra l'examen utile des faits, à la vaine recherche des causes, et enseigna qu'il faut demander à la nature non pas a Pourquoi cela ? » comme font les enfants, mais ce Comment cela ?» à la manière du chimiste et du physicien.

Pour moi, je n'ai qu'un mot à dire. Je voudrais vous montrer Diderot, ami du peuple.

C'était un homme excellent que le fils du coutelier de Langres. Contemporain de Voltaire et de Rousseau, il fut le meilleur des hommes dans le meilleur

des siècles. Il eut la passion des sciences mathématiques, physiques, des arts et métiers. Connaître pour aimer fut l'effort de sa vie entière. Il aimait les hommes et les œuvres pacifiques des hommes. Il forma le grand dessein de mettre en honneur les métiers manuels, abaissés par les aristocraties militaires, civiles et religieuses. L'Encyclopédie, dont il conçut le plan avec génie et dont il poursuivit l'exécution si courageusement, V Encyclopédie est le premier grand inventaire du travail fourni par le prolétariat à la société. Et cet inventaire, avec quel zèle, quelle ardeur, quelle conscience Diderot et ses collaborateurs prirent soin de le dresser, c'est ce que le prospectus de Y Encyclopédie nous fait connaître.

oc On s'est adressé, y est-il dit, aux plus habiles ouvriers de Paris et du royaume. On s'est donné la peine d'aller dans leurs ateliers, de les interroger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d'en tirer les termes propres à leurs professions, d'en dresser des tables, de les définir, de converser avec ceux dont on avait obtenu des mémoires, et (précaution presque indispensable) de rectifier, dans de longs et fréquents entretiens avec les uns, ce que d'autres avaient imparfaitement, obscurément, et quelquefois infidèlement exprimé. »

Et Diderot ajoute :

a On enverra des dessinateurs dans les ateliers ; on prendra l'esquisse des machines et des outils; on n'omettra rien de ce qui peut les montrer distinctement aux yeux. »

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